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Ketsia : « je signe des contrats pour finalement ne pas les faire ! »

Quand on pense aux occupations des scènes nationales, l’imaginaire collectif l’associe forcément aux musiciens. Pourtant, le mouvement est bien plus large. Les portraits de Clara, Élie, Will, Émilie, Juliette et Ali, occupants du Grand Théâtre de Lorient en donnent déjà une idée, mais on passe dans un autre registre avec Ketsia qui est régisseuse-lumière.

Ketsia habite dans le pays de Redon. Après avoir travaillé 3 ans dans un théâtre, en poste fixe (CDI), elle quitte son emploi pour « faire de la tournée et être intermittente ». « Je n’ai pas eu le temps de faire mes heures à cause du coronavirus. Je vis donc encore de mon chômage au régime général. Et comme j’ai réussi à travailler un peu entre temps, celui-ci est repoussé. » Sa compagnie s’adresse surtout au jeune public avec des spectacles de marionnettes et du théâtre d’objet. C’est elle qui lui propose aujourd’hui du chômage partiel. « Éthiquement, ils sont cool », reconnaît Ketsia. « Depuis le mois de février, je signe des contrats pour finalement ne pas les faire ! C’est très perturbant. C’est la période qui veut ça. En ce moment, l’avenir n’est pas clair. L’ensemble de mon mois d’avril a été annulé ou reporté dans un futur incertain. Ce sont peut-être des emplois temporaires, des CDD (dit « d’usage » pour les contrats intermittents), la tournée, elle, est prévue pour toute l’année avec les même régisseurs. Car le spectacle est écrit avec une conduite lumière bien précise, donc à moins de refaire des résidences pour former des régisseurs-lumières à chaque dates, on a un ou deux techniciens qui suivent l’ensemble de la tournée. »

Arrivée il y a une vingtaine de jours, elle a commencé par une déambulation à Kervénanec, un quartier de Lorient. Les participants étaient accompagnés d’un sonneur de deux sonneurs ce qui n’a pas manqué d’attirer l’attention. « Les gens étaient contents d’avoir de la musique, ils étaient réceptifs à nos messages ». « Je suivais le mouvement depuis le début. Rennes étant plus proche de chez moi, j’y suis allée, en agora. Mais je connaissais Mona, régisseuse son, qui venait ici, et il y avait moins de monde et plus de besoin. Qui plus est, je ne voulais pas que le mouvement se concentre uniquement dans les grandes villes. C’est en masse qu’on réussira ! »

Preuve en est, l’action du jour de l’entretien avec Ketsia. Une trentaine de militants se sont rendus dans un supermarché du nord de la ville pour y dénoncer la précarité via des sketches et des animations dans les rayons. « Cette action ne pouvait se faire qu’en étant nombreux », explique Ketsia. Toutefois, elle note que le message a du mal à passer. « On n’entendait pas bien les paroles de nos chansons. Les clients et les caissières étaient plutôt d’accord quand on leur a tendu nos tracts, mais on a aussi eu le droit à une réflexion d’employé disant « ah, ce sont encore les intermittents ! ». Les gens retiennent « théâtre », « intermittent », mais pas « assurance-chômage ».

Ketsia vient d’un milieu « assez pauvre ». « Ma mère a toujours été au RMI. J’ai donc du mal à ne pas être sensible à ce sujet. La grande majorité de mes potes vivent de contrats courts, en CDD. Certains par choix du fait qu’on doive passer par là pour certains emplois, d’autres non. Certains n’ont pas de métier-passion et sont devenus intérimaires. Ils travaillent beaucoup, gagnent beaucoup pendant quelques mois et lèvent le pied ensuite. Quelques copains enfin font des saisons, un rythme qui leur convient. Eux veulent vivre à côté de leur travail. S’épanouir autrement que par l’emploi. Créer, voyager… Mes potes préfèrent passer du temps à organiser des concerts, faire de l’éducation populaire. Ce que tu fais bénévolement est souvent plus enrichissant que ce que tu fais payé. Parce que tu y crois ».

Elle ajoute : « je n’ai pas l’impression que les médias relayent bien le sujet ». Elle-même avoue avoir « fait une pause » sur les infos car l’actualité est « anxiogène ». « Les gens ont du mal à sortir de leur point de vue, à se mettre à la place des autres. Il y a beaucoup d’individualisme. Comme s’il y avait les vrais métiers et puis les autres… » Ketsia explique pourtant que, comme les artistes, les régisseurs ont pour beaucoup de grosses périodes d’inactivité… « ce que n’ont pas les intermittents de la télévision par exemple ». Eux qui devraient être embauchés en CDI sont renvoyés à l’intermittence, mais sont rarement en première ligne pour défendre ce régime qui profite aussi aux grosses chaînes.

Ketsia trouve que « ça fait vachement de bien d’être là ». Elle a pu rencontré des syndicalistes qui l’informent sur le fond du projet de réforme d’assurance-chômage. « Je rencontre ici des gens qui ont plus conscience de leur précarité en n’étant pas intermittent que moi. Qui savent aussi mieux en parler. » Ketsia a trouvé sa place en proposant son aide pour la gestion des plannings de nuit. 15 personnes dorment chaque nuit au Grand Théâtre. « Il faut relancer ceux qui sont dans la liste, cibler les nouveaux arrivants, notamment ceux qui font de la musique pour le découvre-feu du matin », développe-t-elle.

Comme la plupart des occupants, c’est l’instabilité qui inquiète Ketsia, ne pas savoir ce qui va se passer dans les trois prochains mois. Mais une chose est certaine pour la période : l’occupation se poursuit. Elle conclue : « Ici nous sommes peut-être un peu dans une bulle mais nous avons les mêmes envies pour le futur. »

 

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> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]