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Will Zégal : « la lutte dans les théâtres concerne tout le monde »

L’occupation des théâtres en France continue. À l’intérieur de celui de Lorient se côtoient des personnalités diverses et variées. Certains sont en « pleine repolitisation » pour reprendre les propos d’Elie Durousseau dans le portrait précédent. Quelques uns sont novices dans la lutte sociale, d’autres moins. Cette fois-ci, Le Peuple breton a donné la parole au musicien « Will Zégal » qui, assurément, est un habitué du combat politique.

« Je suis venu à reculons », avoue Will. Prévenu dès le week-end, il débarque au théâtre le mardi. « ça ne tombait pas forcément bien pour moi : ma conjointe était en congé forcé et j’avais prévu autre chose : je voulais me mettre en off car j’ai beaucoup bossé ces derniers mois. Mais en repartant le soir, j’avais une patate pas possible ! J’ai retrouvé des gens et le plaisir de la lutte. Ne plus subir, relever la tête, s’occuper de la cité. Ce que devrait faire chaque citoyen. »

Will est musicien « non indemnisé ». Comprenez qu’il n’est pas intermittent et ne touche donc pas de droits chômage. « J’ai été musicien professionnel pas mal de temps, puis j’ai été dans le monde du travail classique. J’ai perdu mes droits juste avant le confinement. Mais sans ça, j’aurais sans doute retrouvé une intermittence. » Will joue principalement de la musique électronique, dans des festivals organisés par des associations. On peut aussi le voir en fest-noz avec le groupe BHT.

Au sein de l’occupation du théâtre, Will s’occupe de la communication interne. Il fait circuler l’information entre les participants. Il a également été été chargé de mettre en place le site web. « Je collabore aussi à la réalisation des émissions de télé [Tol TV]. Elles ont relancé la dynamique du groupe ces dernières semaines », explique-t-il. Enfin, il suit le fil de discussion des occupations au niveau national. Avec une centaine de théâtres occupés partout en France, on peut imaginer le nombre de messages… Pour tenter de rendre compte de la complexité de l’entreprise d’occupation, Will compare le travail de logistique interne à celui d’une PME ! « Sauf qu’on a pas de budget, pas de logiciel dédié, pas de spécialistes. On manque d’outils », ajoute-t-il. Le bon réseau a fonctionné et une équipe de professionnels aident désormais à la réalisation et au montage sur la chaîne télé. Bien sûr, comme partout, il y a ce problème de « gouvernance ». Will reconnaît que « certaines choses que l’on fait ici ne sont pas efficaces. Mais c’est normal. Il y a aussi des gens militants, comme des syndicalistes, et d’autres non. Certains sont habitués à l’organisation de lutte, d’autres non. On vient d’horizons différents. Tout n’est pas parfait, il y a des compromis, mais globalement, je suis en cohérence avec les idées. Il faudrait juste que je dorme un peu plus ! ».

Sa présence au Grand Théâtre de Lorient, Will la justifie par son militantisme : « mon premier souvenir de manifestation, j’étais sur les épaules de ma mère. C’était pour la confirmation du droit à l’IVG », glisse-t-il avec un sourire. Avant d’ajouter : « le militantisme est important dans ma vie. On pourrait vivre dans un monde meilleur si on se bougeait un peu plus ! »

Et justement, selon lui, cette lutte des intermittents et précaires contre la réforme de l’assurance-chômage « prend tout son sens » : « cette réforme vise à précariser des gens déjà précarisés. Il y avait comme une évidence pour moi à rejoindre le mouvement. Toute lutte qui commence est un germe. Le défaitisme est un renoncement. J’estime que si une lutte nous plaît, il faut la soutenir car on ne sait jamais où cela peut déboucher. Il y a des urgences comme la question écologique par exemple, mais ça ne peut pas aller sans une répartition de la richesse produite. Depuis Sarkozy, le pouvoir a compris qu’une lutte sociale, il suffisait de la faire pourrir. La loi travail ou les gilets jaunes l’ont bien prouvé : quelques gains, mais à la marge, pas à la hauteur du mouvement. Le pays était en état quasi-insurrectionnel. »

L’analyse de Will mérite largement d’être retranscrite dans le détail tant elle témoigne du fait que cette lutte concerne bien au-delà des intermittents et précaires : « les gens considèrent cette lutte de loin. Ils font une grossière erreur. Ils sont concernés. Si on nous oblige à prendre n’importe quel travail, le patronat aura tous les pouvoirs. Et adieu les gains sociaux ! Les salaires pourront facilement être revus à la baisse aussi puisqu’il y aura toujours quelqu’un pour prendre la place [Karl Marx appelle ça « l’armée de réserve de travailleurs », ndlr]. Le tour des gens formés et diplômés viendra bientôt car nous sommes tous en concurrence avec les travailleurs du monde entier dont le niveau de compétence augmente largement. Le chantage des entreprises est à prévoir. L’ensemble du monde du travail est concerné ». Il poursuit : « Derrière cette réforme, il y a cette logique imbécile qui veut que les gens ne veulent pas bosser. Ça ne correspond pas à la réalité. Bien sûr, on a tous autour de nous des exemples, mais la réalité, c’est d’abord qu’il n’y a pas du travail pour tout le monde ! » Et de conclure sur ce paradoxe éloquent : « le pays est coupé entre des gens qui ont du boulot et dont beaucoup sont en souffrance et des gens qui n’en ont pas et qui en souffrent ! »

Will fait partie des « chanceux », ceux qui ont du travail. Cette lutte au Grand Théâtre de Lorient, c’est en surplus de son activité professionnelle. Alors, il ne vient pas tous les jours. Disons un jour sur deux ! « Je me préserve un peu. J’ai une vie de famille aussi. Mais faire de la musique, ça me manque ». L’une de ses dernières prestations date d’il y a quelques jours, dans le cadre de l’opération « découvre-feu » durant laquelle, chaque matin à l’aube, un ou plusieurs artistes réveillent Lorient depuis le balcon du Grand Théâtre !

 

 

 

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> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]