Sortir la dette de l’eau !

dette

Le 15 juillet, le Premier Ministre François Bayrou a exposé son plan pour réduire le déficit de la France. La suppression de deux jours fériés – dont on a compris qu’ils sont des ballons d’essai pour n’en supprimer qu’un et rendre la mesure moins douloureuse – a fait couler beaucoup d’encre dans les médias, mais ce n’est pas l’essentiel du propos. Le Peuple breton propose donc à ses lecteurs une analyse de texte de ce discours et une critique de la posture du Premier Ministre, position que l’on peut qualifier de très « classique » (comprenez néolibérale).

Malgré son ton posé et sa réputation de « modération », on ne peut oublier que François Bayrou est porteur d’un courant politique qui n’a rien de modéré. Le « centrisme » étant un concept dépolitisé, il faut appeler un chat un chat : François Bayrou est néolibéral. Autrement dit, il considère que la place de la puissance publique (et singulièrement ici de l’État) est d’assurer le bon fonctionnement du marché. Il faut donc lever les obstacles au bon fonctionnement de ce dernier. La méthode : déréguler les règles régissant le marché, le tout en démantelant les services publics (pour offrir de nouveaux marchés au privé) pour ne conserver que les pures fonctions régaliennes.

Ce discours sur la dette publique prononcé au cœur de l’été n’échappe pas à ces biais de pensées qui ont peu à voir avec du « bon sens », mais plus avec une vision idéologique ancienne et qui – c’est un euphémisme – n’a pas portée ses fruits. Et pour cause : cela fait plusieurs décennies que ce courant politique est au pouvoir ! Il cherche pourtant à se déresponsabiliser de son bilan : 3300 milliards d’euros de dettes. Emmanuel Macron n’est certes qu’un héritier, mais il peut se targuer d’avoir creusé à lui seul une bonne partie du trou. Au bénéfice de qui, c’est cela que nous allons voir…

Il convient tout d’abord de situer notre propos. L’UDB est consciente que la dette doit être épongée. Plus encore, elle mesure toute l’importance de retrouver un équilibre et de ne pas continuer à la creuser. Constatons justement que la dette française est structurelle et non conjoncturelle. Une refondation du système est de fait nécessaire. Néanmoins, l’UDB considère que les propos tenus par François Bayrou ne sont pas de nature à régler l’endettement et qu’une mise en œuvre de ce plan fragilisera une fois de plus les travailleurs.

Pour illustrer la différence fondamentale entre la vision de l’UDB et celle du Premier Ministre, une phrase suffit. Dans son discours, ce dernier a en effet déclaré qu’il fallait « refonder le système social en le faisant moins peser sur le travail ». Il y a là deux objections majeures : la première, c’est que le Premier Ministre persiste à considérer que les « cotisations » sont des « charges ». Or, la plupart de nos droits sociaux ne dépendent pas de l’État, mais bien de notre travail et des cotisations de chaque travailleur. Ainsi, l’assurance-maladie, le chômage (à ne pas confondre avec l’inactivité) et les retraites sont des droits acquis par la cotisation et le travail. Il y a bien sûr des garanties minimales pour celles et ceux qui, pour une raison ou une autre ne travaillent pas/ne peuvent pas travailler (CMU, RSA, retraite minimale), pas toujours financées par l’État au passage. Remettre en cause le financement du système social par le travail (pour soi-disant « gagner en compétitivité »), c’est en réalité faire dépendre nos droits soit du seul État et donc de ses alternances politiques, soit du capital et donc des bénéfices générés par les travailleurs au profit de celles et ceux qui investissent. La suite du propos nous prouvera amplement que la deuxième option n’est même pas imaginable pour ce qu’on appelle communément un « capitaliste ».

Qui prime du travail ou du capital ?

A ce moment de la démonstration, il faut sûrement revenir à une base de l’économie politique : Karl Marx. Que l’on soit de gauche ou de droite, la lecture de cet économiste est en effet essentielle. En matière d’économie, il faut distinguer le travail du capital. Le travailleur fournit sa main d’œuvre en échange d’un salaire fourni par le capitaliste (bourgeois) qui, lui, est détenteur des moyens de production (les usines par ex ou à minima le capital de lancement). Dans ce système, des « actionnaires » peuvent être rémunérés sans forcément fournir un travail, juste en ayant investi dans le capital. La « lutte des classes » consiste à savoir qui du travailleur ou du capitaliste prime. Force est de constater que notre époque a fait la part belle aux investisseurs (lire le rapport Oxfam). Il est donc paradoxal d’entendre la droite se vanter d’être la championne de la « valeur travail » quand elle déroule le tapis rouge au capital…

Mais revenons aux propos de François Bayrou. Son équation est complexe : il faut qu’il trouve des ressources financières pour combler un déficit d’une part et d’autre part le moyen d’arrêter de creuser le trou pour faire cesser l’hémorragie. Pour ce faire, il s’est ajouté lui-même une difficulté supplémentaire – promesse de campagne d’Emmanuel Macron oblige – à savoir ne pas augmenter les impôts. Aussi, le Premier Ministre a proposé d’une part des économies de fonctionnement, mais aussi des mesures permettant de produire plus de richesses.

S’arrêter sur cette équation, c’est déjà trouver de premières failles dans le raisonnement. Car depuis des années, les néolibéraux n’ont eu de cesse d’alléger les cotisations sociales et patronales, fragilisant justement le système social dans une logique démagogique consistant à faire croire aux salariés qu’ils gagnaient de l’argent supplémentaire chaque mois. Plutôt que de proposer de petites augmentation de cotisations pour tous (salariés et patrons), augmentations qui permettraient de revenir à une durée de travail moins longue, le Premier Ministre préfère « ouvrir un nouveau chantier sur l’assurance-chômage ». Encore un ! Pour rappel, les règles régissant l’assurance-chômage viennent à peine d’être modifiées pour réduire le montant et la durée de droits. Revenir dessus à nouveau, c’est risquer de remettre en question l’acceptabilité de la cotisation par les travailleurs. Si une cotisation n’équivaut plus à aucun droit, alors pourquoi cotiser ? C’est d’ailleurs déjà l’état d’esprits de nombreux travailleurs qui refusent de « payer pour les autres » et préféreraient voir ces cotisations leur revenir. On fait société ou pas !

211 milliards d’euros par an aux entreprises…

Depuis des années, les gouvernements successifs ont accumulé les dispositifs d’« optimisation fiscale » qui ne sont au fond qu’une fraude fiscale légalisée, des avantages bien souvent sans aucune contrepartie. C’est d’ailleurs la conclusion d’un rapport sénatorial dont le rapporteur Fabien Gay estime que l’État apporte 211 milliards d’euros par an aux entreprises sans rien leur demander. Ce rapport est évoqué en un paragraphe par le Premier Ministre, mais il n’y répond pas sur le fond. Pire, il considère que « cette addition ajoute de manière un peu rapide des allègements de charges à des subventions et à de multiples avantages de nature très différentes » et qu’il faut « reprendre la réflexion sur tout cet ensemble à partir d’orientations nouvelles et franches ». Un peu léger comme argumentation. Car on le sait pertinemment, le crédit impôt-recherche (CIR) et le crédit impôt compétitivité emploi (CICE) ont peu été utilisé pour le financement de la Recherche, mais plutôt pour le financement des dividendes. Même pour les plus petites entreprises concernés, il a permis d’investir dans du superflu (type voitures de fonction) et pas dans de la recherche et du développement. Et on attend toujours les 1 million d’emplois promis par le Medef à l’époque de sa mise en place…

Qu’importe, les poncifs restent : « le travail et la compétitivité de nos entreprises doivent être autant que possible épargnées » et « il ne faut pas alourdir le coût du travail ». The show must go on ! La « compétitivité », c’est de tirer vers le bas les conditions sociales et salariales plutôt que d’harmoniser par le haut les réglementations européennes. Le Premier Ministre aurait pu, par exemple, imposer des « clauses-miroirs » obligeant les produits importés à être produits dans des conditions sociales et écologiques similaires, mais on considérerait que c’est une entrave à la libre circulation des marchandises. On préfère donc s’attaquer à la santé et au porte-monnaie de nos concitoyens plutôt que de faire de la politique en imposant des règles communes et décentes de production. Logique !

Sur qui faire porter l’effort ?

On l’a bien compris à ce stade, l’effort ne sera pas porté par les entreprises. On peut le comprendre aisément quand il s’agit des TPE qu’il faudrait aider à embaucher, moins quand on parle des multinationales. Tout au plus, le Premier Ministre a promis de réduire la participation de l’État dans certaines grandes entreprises non stratégiques. Quand on voit l’efficacité avec laquelle l’État-stratège a lutté contre les délocalisations (on pense à Renault et Fonderie de Bretagne à Caudan par exemple), on se dit qu’en effet, cet argent immobilisé pourrait servir à autre chose qu’à consolider des multinationales qui n’ont plus rien de « françaises ». En contrepartie, François Bayrou a promis de « consacrer 900 millions d’euros de financement en fonds propres supplémentaires à l’investissement dans les entreprises ». On prend d’une main et on redonne de l’autre…

Si l’on résume donc : les citoyens ne doivent pas payer plus d’impôts, les entreprises non plus. Les travailleurs (par ailleurs citoyens la plupart du temps, rappelons-le) seraient malgré tout mis à contribution avec la suppression de deux jours fériés. Or, sans impôts et/ou taxes, pas de rentrées fiscales. Reste alors le fonctionnement de l’État ! Pour le Premier Ministre, « l’État doit aussi mieux maîtriser son patrimoine. L’État est propriétaire de très nombreux biens immobiliers pour un montant de plusieurs centaines de milliards (…). Patrimoine qu’il ne connaît pas toujours en détail et dont il ne fait pour ainsi dire rien, patrimoine important et improductif. Nous allons créer une société foncière pour réduire, réaliser chaque fois que possible en tout cas gérer et rendre utile le patrimoine improductif de l’État. » Il y a fort à parier qu’en matière de « gestion », c’est plutôt des ventes dont il va s’agir. Comme certaines mairies se défont de leur patrimoine pour assurer ponctuellement un meilleur bilan financier…

Une nouvelle fois, le courant néolibéral s’exprime : « L’État va diminuer ses charges. Il va reprendre sa maîtrise de la masse salariale en réduisant de 3 000 postes le nombre d’emplois publics dès 2026, hors les postes d’élèves-professeurs créés dans le cadre de la réforme des enseignants ». Un grand classique. C’est le syndrome de la cuillère de yaourt : pour dégager des marges sur un yaourt, on peut soit augmenter son prix (mais ça se voit), soit retirer une cuillère de yaourt, augmentant le prix au kilo, mais pas au pot. Seulement, à force de retirer du yaourt, il ne reste plus grand-chose dans le pot ! Pour l’État, c’est la même chose : comment, à budget constant, pourra-t-il payer l’Éducation, la Santé, la Défense, la Police et toutes ses missions régaliennes ? Il ne le pourra pas. « Les Français sont de plus en plus mécontents de leurs services publics », a déclaré François Bayrou. Normal si on fait en sorte de dégrader ce service en n’y mettant aucun moyen ! C’est la marche en avant vers une privatisation voulue par le courant qu’incarne le Premier Ministre. Privatisation dont on sait pourtant qu’elle dégrade le service, en témoigne d’ailleurs nos voisins européens qui en reviennent (renationalisation du ferroviaire en cours au Royaume-Uni par exemple).

Certes, reconnaissons que certaines idées évoquées dans le discours sont bonnes comme la tentative de réduire l’usage des antibiotiques, même si cette mesure a paru impopulaire. On aurait plutôt apprécié que soient déremboursés partiellement les médicaments qui disposent d’un générique efficace pour éviter d’engraisser les multinationales pharmaceutiques. Mais non… On préfère une fois encore faire payer le « consommateur/patient » en augmentant le forfait en reste à charge (plafonné à 100€ au lieu de 50). La défiance qui subsiste en ce qui concerne les arrêts maladie semble elle aussi très dogmatique : « les contrôles qui ont été exécutés sur les arrêts maladie de plus de 18 mois, ont montré que pour 50 % d’entre eux, ces arrêts de travail n’étaient plus justifiés au moment où le contrôle a lieu ». On aimerait voir la source de cette affirmation. Sans doute l’idée reçue selon laquelle un arrêt maladie est octroyé par confort. La pénibilité, une fois de plus, est remise en cause, par des gens qui n’ont pas eu à en pâtir…

Bien sûr, il est nécessaire d’« accentuer la lutte contre les fraudes en améliorant la détection des fraudes et surtout le recouvrement de ces fraudes et des amendes », mais une fois encore lutter contre la fraude fiscale (pourtant connue) semble plus délicat que contre la fraude sociale. Or, on sait que les montants ne sont absolument pas les mêmes.

Dans la catégorie des idées peu évoquées par les médias, celle d’un « effort particulier à ceux qui ont la capacité de contribuer davantage, soit parce qu’ils bénéficient d’un certain nombre d’avantages fiscaux, soit parce que leur capacité leur permettrait de prendre une plus grande part de la solidarité ». Il s’agit en fait de réduire les niches fiscales. Là encore, gageons que les emplois service passeront à la trappe plutôt que les optimisations fiscales permettant l’évaporation de millions d’euros d’impôts à déclarer. Enfin, une « contribution de solidarité » serait créée. « L’effort de justice doit passer par une contribution des plus fortunés ». De combien ? Le discours ne le dit pas. Un peu de symbolique floue ne nuit jamais à la communication quand on vient de proposer des coupes majeures dans le budget.

Les collectivités territoriales toujours pointées du doigt…

Le gouvernement envisage aussi de faire contribuer (encore) les collectivités territoriales alors que ces dernières ne sont en aucun cas responsables de la dette publique. Pour rappel, les collectivités territoriales ne peuvent pas fonctionner en déficit. Elles doivent, contrairement à l’État, présenter des comptes équilibrés. De fait, seul l’investissement peut générer de l’endettement, endettement qui fait l’objet d’un plan de remboursement chiffré dans le temps. Pour de nombreuses personnes, ce sont des dépenses inutiles, mais soyons concrets une minute : quand on parle d’Éducation, on se tourne vers l’État, mais qui finance les bâtiments et le personnel non-enseignant sur ses fonds propres ? Les collectivités ! Qui investit dans les économies d’énergie localement si ce n’est les mairies, départements et régions ? Couper dans les budgets des collectivités est contre-productif car ce sont elles qui sont dans l’application concrète des mesures. Ce sont aussi elles qui pourront permettre de rééquilibrer la balance commerciale énergétique. Car l’un des problèmes majeurs de la France, c’est sa dépendance aux énergies fossiles et donc aux États producteurs. Aider les Français leur sert généralement à dépenser pour du pétrole venant du Moyen Orient ! Rien qui favorise l’économie circulaire.

« Nous avons considéré comme normal dans notre pays depuis des années, des décennies, que l’État, puissance publique et sécurité sociale, que l’État paie tout ». Pas les autonomistes qui réclament depuis des décennies une décentralisation des décisions, des missions et des budgets qui vont avec ! L’impôt soutient le jacobinisme puisque tout va à Paris et l’État décide des dotations et, de plus en plus, des coupes sans se soucier de l’avis, ni de la solvabilité des collectivités. On pourrait imaginer pourtant qu’une part de l’impôt direct reste sur les territoires, mais la centralisation est bien ancrée dans les esprits en France. « Les financements apportés par l’État aux collectivités territoriales seront régulés », affirme François Bayrou. Il en oublierait presque que les habitants de la France entière payent des impôts ! La décentralisation n’a rien d’un privilège. C’est la centralisation qui l’est ! Quant au « soutien exceptionnel de 300 millions d’euros accordé aux départements les plus en difficulté », il n’est rien si on continue à lui faire payer une part du RSA qui devrait normalement être à la charge de l’État. D’ailleurs, on remarquera le cynisme de l’État qui durcit les conditions d’accès au chômage afin de faire reposer la dépense non plus sur les caisses de chômage, mais sur les Départements. Un chômeur radié accède au RSA. Ainsi, il n’apparaît plus dans les comptes consolidés de l’État. Malin.

Ce qu’il faut retenir de ce discours, c’est qu’on ne pourra pas régler l’épineuse question de la dette en ne faisant qu’économiser. Il faut récupérer de l’argent, via la production. Or, c’est principalement l’économie privée qui produit de la richesse. Réduire le train de vie de l’État (et particulièrement des politiciens) est nécessaire, mais il faut le faire structurellement. En réduisant les doublons, les comités théodules et surtout en décentralisant. C’est exactement l’inverse que prévoit Emmanuel Macron qui compte renforcer le rôle des Préfets.

On ne commentera pas la fin du discours de François Bayrou qui, dans un nationalisme habituel dans ce genre d’exercice, se fend d’une ode au peuple français. « Il n’y a pas beaucoup de peuples comme le nôtre », assure le Premier Ministre. Si, justement, il y a beaucoup de peuples (y compris le peuple breton) qui se font plumer à force de ne plus militer pour leurs droits. Les flatter n’y changera pas grand-chose : le peuple travailleur et les collectivités locales seront comme toujours les dindons du néolibéralisme.


Quelques propositions de l’UDB :

– Refonder notre système de fiscalité pour plus de proportionnalité dans l’impôt. Étudier par exemple le projet de fiscalité progressive sur le patrimoine proposé par Thomas Piketty.

– Décentraliser notre système de fiscalité.

– Supprimer le CICE et les exonérations fiscales qui ne servent pas la collectivité.

– Augmenter légèrement les cotisations sociales et patronales afin de consolider notre système de redistribution.

– Augmenter la part Sécurité Sociale dans les cotisations afin de se passer des mutuelles privées. Exemple de la Sécurité Sociale Alsace-Moselle.

– Plafonner les retraites et le patrimoine.

– Faire cotiser les caisses automatiques afin que le remplacement des salariés par des machines bénéficie au système social global.

– Privilégier les aides remboursables aux aides à l’investissement pour le privé.

Résumé des info : https://lcp.fr/actualites/budget-2026-orientations-budgetaires-mesures-d-economies-les-annonces-de-francois-bayrou

Texte entier : https://www.mouvementdemocrate.fr/actualites/discours-de-francois-bayrou-sur-les-finances-publiques-video-7844-video

> Gael Briand

Journaliste. Géographe de formation, Gael Briand en est venu au journalisme par goût de l'écriture et du débat. Il est rédacteur en chef du magazine Le Peuple breton depuis 2010. Il a également écrit « Bretagne-France, une relation coloniale » (éditions Ijin, 2015) et coordonné l'ouvrage « Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles » (Skol Vreizh, 2015). [Lire ses articles]