Goulven Mazéas : le fédéralisme pour assurer la paix !

Goulven Mazéas, par le dessinateur Niko, d’après une photographie (commande des Presses Populaires de Bretagne)

Alors que la guerre en Ukraine continue de faire rage, que les conflits dans le monde se multiplient depuis la Palestine jusqu’en Inde et au Pakistan, Le Peuple breton publie ci-dessous la postface de son rédacteur en chef (publiée en octobre 2024) expliquant pourquoi il faut lire Goulven Mazéas. Cette postface s’inscrit dans une réflexion plus large menée par Le Peuple breton sur la Défense et débutée dans le numéro de mai.

Pourquoi rééditer Goulven Mazéas 90 ans après sa première publication ? Et pourquoi aux Presses populaires de Bretagne ? Sans doute parce que, par bien des aspects, cet ouvrage est resté moderne. Même s’il nécessite quelques clefs de lecture, Social-fédéralisme, édité en 1934, mérite d’être relu à l’heure où la gauche française est dans l’impasse, incapable de tenir la dragée haute au déferlement réactionnaire de notre époque. Le Guingampais ne s’est en effet pas contenté de commenter la sienne. Il a offert une analyse critique de son temps et surtout une méthode pour résoudre une partie des problèmes auquel celui-ci faisait face. Une bouffée d’oxygène quand on pense qu’aujourd’hui, on oppose à la moindre proposition un sentencieux « ce n’est pas possible ! ».

Quand on y réfléchit, il n’est pas illogique pour l’Union démocratique bretonne de faire la promotion d’un penseur du fédéralisme, cette méthode justement qui, bien souvent, est taxée d’« utopique » ou de « contraire à l’histoire de France » par ses opposants, comme si l’organisation politique d’un peuple, d’une société, l’était par essence. Empruntant les principes anarchistes de Joseph Proudhon, Goulven Mazéas fait du fédéralisme une clef pour dépasser le capitalisme, mais aussi la guerre, un point essentiel de son ouvrage cinq années avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Visionnaire, il l’est en comprenant ce à quoi mène le réarmement de l’Allemagne. Visionnaire aussi quand, deux ans avant les congés payés, il prône la réduction du temps de travail et plus généralement l’émancipation.

Pour être tout à fait franc, une première lecture de l’ouvrage nous a fait douter du bien-fondé de cette réédition. Certains propos sont logiquement un peu datés, d’autres ne correspondent pas à la ligne de l’UDB. Les mots que l’auteur pose sur les systèmes sociaux assurantiels comme la sécurité sociale par exemple nous semblent durs. L’UDB milite en effet pour les cotisations sociales et, à l’instar du système alsacien, pour une extension de la couverture de la sécurité sociale et, de fait, un abandon des mutuelles santé. Ceci dit, Goulven Mazéas reste logique avec sa pensée politique : ces systèmes de solidarité ne sont pas suffisants puisqu’ils régissent surtout la solidarité à l’intérieur de la sphère du travail, à travers la cotisation sociale qu’aujourd’hui on a tendance à appeler « charge sociale ». Or, non seulement certaines personnes ne sont pas en capacité de travailler dans notre société, mais, plus encore, il existe du travail non rémunéré. On ne peut penser le travail qu’à l’aune unique du salariat, c’est évident. Relisons notamment les ouvrages d’André Gorz sur le sujet, réévaluons le travail domestique non comptabilisé dans le PIB dont les principales concernées restent les femmes. Dès lors, il faut penser un système de solidarité qui ne soit pas uniquement adossé à la capacité productive.

Goulven Mazéas a déjà compris que la répartition des fruits du travail ne peut assurer, seule, l’égalité ou même l’équité entre les individus. Sans faire d’anachronisme, certains passages de ce livre feraient de Mazéas un militant de « l’ultragauche » comme aiment le dire les responsables politiques de droite pour qui tout ce qui se situe à gauche est désormais classé comme « extrémiste ». Socialiste, il l’est radicalement. Il ne cherche pas à corriger le système économique, mais bien à l’abattre. Car selon lui le pouvoir n’est pas aux mains du peuple – définition stricte de la démocratie –, mais dans celle de la finance : « L’étiquette démocratie, dont nos politiciens ont plein la bouche, n’est qu’un camouflage grossier de la ploutocratie, c’est-à-dire de la richesse, couvrant le règne du capitalisme ». Difficile de ne pas penser à François Hollande, le soi-disant « ennemi de la finance », quand il parle d’Édouard Herriot !

De nos jours encore, malgré l’évidence, on refuse de revoir les « règles du jeu » régissant le système économique. C’est bien simple : le simple fait d’en parler est tabou ! Au final, le capitalisme est ce système économique qui se maintient alors que personne ou presque n’en est satisfait. Pire : ce dogme est si vorace qu’il colonise absolument tous les pans de la société désormais. Dès lors que tout est marchandise, y compris le corps humain ou les milieux naturels, tout a une valeur. Et plutôt que de penser aux besoins fondamentaux, on parle de « demande ». Le citoyen se fait consommateur. Là encore, les phrases de Mazéas résonnent : « conseiller de consommer est une hypocrisie […]. C’est inviter le gueux famélique à s’offrir les victuailles abondamment exposées en vitrines et accessibles seulement aux bourses rondelettes. » « Ils n’ont pas de pain ? Qu’ils mangent de la brioche ! » : les mots prêtés à la reine de France Marie-Antoinette sont moqués, mais laisser penser qu’il suffirait de manger bio pour que l’agriculture le devienne participe de la même logique. En réalité, les néolibéraux se défaussent sur le marché pour ne pas engager leurs responsabilités. En privant la société du pouvoir, ils laissent chacun, par sa seule consommation, décider. Dès lors, cette addition de demandes individuelles peut-elle être qualifiée de « choix de société » ? Peut-on même appeler cela « Politique » ?

Des choix ! Voilà à quoi nous invite Goulven Mazéas et que n’a pas oublié l’UDB. L’auteur résume sa philosophie en matière de travail à cette phrase : « bannir l’effort nuisible, l’effort excessif, celui qui déprime, qui exténue, qui abrège la vie. » Logiquement, il distingue donc le progrès selon qu’il émancipe ou non : « Le transatlantique qui relie les continents en quelques jours, permettant à tous les hommes de commercer, de fraterniser, est un progrès indéniable, mais le sous-marin qui, sournoisement, surgit et coule les flottes, portant la mort sur les hommes, est un raffinement de la barbarie. » Une fois encore, il emprunte aux anarchistes : plutôt que de penser l’offre et la demande, il raisonne besoin et envie, nécessaire et superflu. « Ce nivellement entre base et sommet est incontestablement une forme de réalisation de l’idée socialiste, de l’idéal social. Il procurera à chacun l’indispensable, rendra le superflu possible pour le grand nombre et même pour la généralité, parce qu’il proscrira le super-superflu, apanage du capitalisme. Sa réalisation sera la simple limitation maximum des revenus dévolus à chacun, soit frein ou blocage à l’insatiable gourmandise capitaliste » écrit-il.

Quand on y pense : le revenu minimum est une idée acceptée par la société – sans doute de moins en moins dans cette régression intellectuelle en cours, mais acceptée malgré tout. Alors, pourquoi ne peut-on évoquer l’idée d’un revenu maximum ? Et celle d’un patrimoine maximum ? Au nom de la « liberté », certains auraient donc le droit de s’enrichir et eux « mériteraient » quand d’autres seraient condamnés à trimer toute leur vie. C’est donc qu’ils ne méritent pas ? « Ce n’est pas pareil », entend-on. Bien sûr que ça l’est ! Si ceux qui se sont enrichis méritent, c’est donc par effet miroir que ceux qui n’ont pas réussi à grimper l’échelle sociale ne le méritaient pas. Quelle indécence de la pensée…

Et le fédéralisme dans tout ça ? Deuxième mot clef du titre, il faut pourtant attendre le chapitre 10 pour que Goulven Mazéas en parle. Pourtant, toute la colonne vertébrale de cet ouvrage tient à une idée simple : lutter contre la concentration. Des richesses, des pouvoirs, des responsabilités. Là encore, l’auteur breton emprunte à Proudhon. Le fédéralisme est pour Mazéas la clef pour sortir du capitalisme : en rapprochant le pouvoir du peuple, on ne laisse plus faire. On favorise les contre-pouvoirs. Les grands gagnants de cette nouvelle architecture institutionnelle sont les peuples minoritaires (minorisés), eux qui sont privés de pouvoir de décision dans le système centralisé. Néanmoins, il explique aussi en quoi un régime fédéral serait dans l’intérêt du peuple français en ceci qu’il éviterait la confiscation du pouvoir par quelques uns. « C’est pour la sauvegarde de cette formule [la France « une et indivisible » ndlr], manifestement contraire à ses intérêts et à sa conformation, que la population entière de la France est à la merci d’une poignée d’individus qui réussiraient à mettre la main sur une seule ville : Paris ».

Comme une évidence, Goulven Mazéas nous rappelle que la démocratie est aussi un gage d’efficacité. « Cela entraîne la nécessité de rapprocher du peuple les problèmes qu’il est appelé à résoudre » La subsidiarité et l’autonomie des territoires sont deux conditions de la démocratie que l’UDB défend inlassablement depuis des décennies. Une fois encore, il n’est donc pas si difficile à comprendre que l’UDB réédite cet auteur… ne serait-ce que pour faire réfléchir !

Car les mots de Mazéas se font contemporains à l’aune de ce qui se passe en France ces derniers temps : « Le peuple trouvera-t-il dans la dictature les satisfactions qu’il en attend ? En se réfugiant dans le fascisme, il veut conquérir l’ordre qui, pour lui, ne peut être que dans l’autorité. Car il ne voit pas les risques que comporte le régime d’autorité, lequel ne peut subsister que par la suppression de la liberté : autorité étant antithèse de liberté. Il oublie qu’accepter l’autorité c’est abolir la liberté, premier principe des républiques et des démocraties. Or, paradoxe de la politique, c’est parmi ceux qui se réclament à cor et à cri de leurs sentiments républicains et démocratiques que se rencontrent les aspirants à l’autorité qu’est la dictature. » À celles et ceux qui nous serinent en permanence que « la sécurité est la première des libertés », on rétorquera que c’est la justice qui permet l’ordre, et non l’autorité.

Mazéas appelle donc au fédéralisme : « Par un coup d’œil rétrospectif sur les siècles passés, ne voyons-nous pas que la France fut, dans l’histoire, la propre ennemie des huit dixièmes d’elle-même, lorsqu’elle conquérait par les armes les multiples peuples appelés à la composer et qui n’avaient entre eux aucun lien de parenté. » Le fédéralisme a en effet une dernière vertu selon Mazéas : celle d’assurer la paix. Il reproche à Aristide Briand, pourtant « sincèrement fédéraliste », d’avoir voulu fédérer des peuples européens qui eux-mêmes en assujettissaient d’autres. Avec le recul, c’est là une critique pertinente qui explique en partie l’échec d’une Europe politique quand le marché, lui, a pu prospérer sans entrave. « Le socialisme ne devait-il pas, comme première préoccupation, s’éclairer sur le point de savoir ce que sont lesdites nations, non de par leur cadre géographique, tracé par l’architecte fantaisiste qu’est le temps, suivant les sorts des batailles, en vertu du droit du plus fort, mais dans les éléments propres à asseoir sans conteste, en vertu du droit des peuples, des nationalités, le bon droit et la justice ? » avance-t-il.

Alors que la guerre continue de faire rage entre la Russie et l’Ukraine, un retour à la paix est plus qu’urgent. Paradoxalement, cesser le feu en Ukraine alors qu’on a laissé la Russie envahir la Crimée dès 2014 et jusqu’au sud du Dniepr depuis reviendrait à laisser l’agresseur gagner et susciterait dès lors des réactions en chaîne pour toutes les nations colonisatrices. Imaginer un désarmement général est donc quasi impossible à ce stade du conflit. Le laisser-faire a été le même pour Israël qui s’est largement servi d’un acte de guerre atroce le 7 octobre 2023 pour entreprendre le nettoyage ethnique de Gaza envisagé parfois. Si le Hamas n’est assurément pas un mouvement de libération nationale, mais bien un groupe terroriste, il n’en reste pas moins que l’État colonisateur est Israël. Et que ni l’Union européenne, ni les Etats-Unis n’ont fait stopper le massacre dans la bande de Gaza. Mazéas se situe dans le champ de l’utopie, mais, malgré une pensée schématique, elle n’en reste pas moins juste et se résume à une idée simple : État centralisé = État guerrier. S’il ne donne pas de solution une fois le conflit entamé, suivre son précepte permettrait d’anticiper les suivants… L’idée se vérifie historiquement : on peut d’ailleurs constater que l’Allemagne a été fédéralisée pour « l’affaiblir ». Cette organisation lui aura en réalité profité économiquement.

Il serait prétentieux de prétendre offrir en cette fin d’ouvrage une solution clef en main, mais ces réflexions invite à mieux définir des règles pour empêcher la colonisation, l’impérialisme et la guerre. Et alors que la course à l’armement paraît inéluctable, on continue de se demander où est l’ONU ! Sans plafonnement des budgets militaires des États, comment ne pas imaginer qu’un arsenal serve ? Sous couvert de guerres défensives, on protège en réalité les intérêts économiques patriotiques… quand bien même les multinationales n’ont plus de fidélité patriotiques depuis longtemps ! Les paroles de Mazéas paraissent simples, mais il fixe des principes : « Quoi de plus rationnel, pour asseoir la paix, la perpétuer, que d’édifier la société sur les bases qui, par leur seule vertu, placent la guerre dans le domaine des choses impossibles ». Notre société capitaliste, au contraire, par sa maladive propension à faire de la compétition, et non de la coopération, la seule ligne directrice du développement humain, conduit les femmes et les hommes dans une voie sans issue, un précipice inéluctable : la guerre (économique ou militaire).

On peut sans frémir affirmer que Mazéas est le Jaurès breton. Jaurès d’ailleurs qui est cité à tort et à travers par les « partisans de la paix », mais Jaurès qui a toujours milité pour la défense des peuples face à la tyrannie. « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre », affirmait-il. Certes non, mais on a vite fait un contre-sens en prêtant à l’occitan un pacifisme benêt qui laisserait le puissant l’emporter sur le faible. Cette diplomatie-là n’a rien de socialiste !

On retiendra surtout de Social-fédéralisme qu’« on ne peut fédérer que des peuples libres n’assujettissant aucun autre peuple », qu’assurer « une paix perpétuelle » suppose avant tout de garantir la Justice universelle. Il n’y a pas de peuple unique sur la planète. Il y a multitude. C’est cette Humanité fragmentée qu’il convient de fédérer. Librement. Afin d’assurer une réelle amitié entre les peuples et ainsi, la paix.

Commander Social-fédéralisme !

> Gael Briand

Journaliste. Géographe de formation, Gael Briand en est venu au journalisme par goût de l'écriture et du débat. Il est rédacteur en chef du magazine Le Peuple breton depuis 2010. Il a également écrit « Bretagne-France, une relation coloniale » (éditions Ijin, 2015) et coordonné l'ouvrage « Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles » (Skol Vreizh, 2015). [Lire ses articles]