Serbie : une radicale exigence de justice

Serbie

La Serbie connaît depuis le mois de novembre une vague de révolte d’une ampleur encore inédite. Depuis le tragique accident de la gare de Novi Sad, dont l’auvent s’est effondré le 1er novembre dernier, tuant quinze personnes, des dizaines de milliers de Serbes se rassemblent en silence chaque jour à 11h52, l’heure de la tragédie, en hommage aux victimes. Plus de 60 facultés et écoles supérieures sont occupées, avocats et enseignants du secondaire sont en grève, les agriculteurs apportent leur soutien au mouvement qui devrait encore s’élargir à d’autres catégories sociales.

Depuis cette tragédie de Novi Sad, le régime d’Aleksandar Vučić est confronté à une contestation d’une ampleur, d’une force et d’une durée exceptionnelle. Chaque jour, à 11h52, à travers tout le pays, des milliers de Serbes observent quinze minutes de silence en l’honneur des quinze victimes. Près de 80 facultés étaient toujours occupées en février, alors que le mouvement, porté par les plénums étudiants s’étend à toutes les couches sociales. Déjouant les attentes du gouvernement, aucun signe d’essoufflement du mouvement n’est en vue. Le mouvement, dénonçant la corruption systémique du pays, porte des exigences démocratiques radicales, semblant prendre le contre-pied de l’extrême-droitisation du continent européen et du monde.

Les étudiants ont organisé de nombreuses marches ou courses-relais reliant les grandes villes du pays en passant par des villages ou de très petites bourgades où ils sont accueillis comme des libérateurs : il s’agit, en manifestant leur présence physique, et même celle de corps fatigués par des journées de marche, de briser le black-out médiatique, mais aussi d’imposer une réalité tangible face aux stories virtuelles et alternatives des réseaux sociaux. Les étudiants montrent également une étonnante dextérité à jouer avec les symboles, si souvent contradictoires et opposés : le 15 février, un immense rassemblement avait lieu à Kragujevac, capitale de la Šumadija, berceau du nationalisme serbe traditionnel, conservateur, orthodoxe et monarchiste, le jour de Sretenje, la fête nationale qui commémore le premier soulèvement anti-ottoman de 1804, mais aussi la première Constitution du pays, en 1835. Pour préparer ce rassemblement, les étudiants ont organisé plusieurs courses-relais à travers le pays, reprenant le rituel de la štafeta, la course-relais organisée chaque 25 mai dans la Yougoslavie socialiste pour le « Jour de la jeunesse » et l’anniversaire du maréchal Tito. Le samedi 1er mars, un rendez-vous national similaire est fixé à Niš, dans le sud du pays.

Démocratie directe

Aucune décision ni prise de parole publique n’est prise sans avoir été validée par les plénums, tandis que le mouvement refuse catégoriquement de mettre en valeur les moindres personnalités. La radicale exigence d’horizontalité et de démocratie directe des plenums déstabilise totalement le régime, qui ne sait pas qui attaquer. Le mouvement refuse aussi de personnaliser son adversaire. Le nom même d’Aleksandar Vučić n’est jamais mentionné, les plenums préférant parler de « la personne qui occupe la fonction présidentielle ». Il ne saurait y avoir plus efficace stratégie face à un dirigeant qui n’a jamais cessé de se poser en héros et martyr prêt à donner sa vie pour la Serbie, personnalisant tous les enjeux… Les revendications des étudiants sont d’une étonnante et radicale simplicité : le respect des lois et de la Constitution. Or, c’est précisément ce que le régime Vučić ne peut pas faire. Toutes les offres de « dialogue » du régime tombent à plat : pourquoi donc les étudiants devraient-ils « discuter » avec le chef de l’État du respect des lois et de la Constitution ?

Les étudiants, du reste, ne parlent pas du « régime » d’Aleksandar Vučić, mais d’un « système » qu’il faut reconstruire. Ce « système » c’est celui qui, depuis trois décennies de « transition », s’accommode trop bien de la corruption et des petits arrangements avec les lois. Ce « système » a également été soutenu par les partis de l’actuelle opposition et par l’Union européenne, pariant qu’un pluralisme de façade confisqué par d’étroites oligarchies pouvait tenir lieu de « démocratie libérale » et « d’économie de marché fonctionnelle ». Ainsi que l’écrit Slavoj Žižek, l’actuelle révolte est « anti-politique », car elle remet en cause toutes les catégories politiques de la transition post-socialiste1. L’immense exigence de justice fait éclater les faux-semblants des catégories politiques, où l’on peut passer du jour au lendemain de la « gauche » à « l’extrême droite ». Le mouvement serbe est « anti-politique » au sens où l’étaient les révolutions de 1989 qui refusaient les règles du jeu établies par les régimes du « socialisme réel ».

Assourdissant silence de l’Union européenne

L’Union européenne reste étonnamment silencieuse face au mouvement qui secoue la Serbie, ce qui indigne naturellement les démocrates et la société civile serbe qui ont écrit une vibrante lettre ouverte aux dirigeants de l’Union. L’Union n’est pas silencieuse uniquement parce que plusieurs de ses dirigeants continuent de soutenir activement et ouvertement Aleksandar Vučić – comme le président français Macron, qui s’est entretenu au téléphone avec son homologue serbe le 8 février. Elle ne se tait pas seulement parce qu’elle ignore de quoi l’avenir sera fait et craint un « basculement géopolitique » de la Serbie. Elle est en réalité bien consciente que l’exigence de changement systémique portée par la contestation serbe suppose un reset fondamental de son fonctionnement, de ses objectifs et de son mode d’élargissement. Les étudiants n’attendent rien de l’Union européenne, ils sont bien convaincus d’être en train de tout réinventer.

1 Slavoj Žižek, « The New Face of Protest », Project Syndicate, 13 février 2025

> Jean-Arnault Derens

Historien et journaliste, spécialiste des Balkans. Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.