
Michel Turin vous emmène sur les traces des grands écrivains passés par Belle-Ile. Le Peuple breton vous souhaite une bonne promenade littéraire avec cet article paru en premier lieu dans la Publié dans le mensuel La Gazette de Belle Ile en Mer du 15 juillet 2024
Saint-Amant
Le grand poète du XVIIe siècle Saint-Amant a passé plusieurs années à Belle-Ile chez le duc de Retz, alors propriétaire de l’île. C’est à son illustre hôte qu’il a d’ailleurs dédié son premier recueil de poésies. Le « bon gros Saint-Amant » comme il se qualifiait lui-même a été le grand inventeur de la poésie dite burlesque. Ses collègues de l’Académie française l’avaient, eux, surnommé le « buveur académique ». Saint-Amant décrit les falaises de Belle-Ile dans ses Solitudes en 1617. Il évoque dans Le contemplateur en 1628 ses occupations et ses rêveries dans l’île. Il dressera dans un texte fascinant le portrait de « l’homme marin de Belle-Ile », la version masculine de la sirène. Le promeneur en bord de mer d’aujourd’hui l’apercevra ou pas en fonction de la météorologie marine du moment.
Gustave Flaubert
Gustave Flaubert et son ami Maxime du Camp arrivent à Belle-Ile au printemps 1847. C’est une des étapes de leur fameux voyage en Bretagne. L’auteur de Madame Bovary décrit longuement l’île dans son livre Par les champs et par les grèves, départ de Quiberon et retour compris. Il sera séduit par la beauté violente de l’île. Il dépeint les paysages avec la précision entomologiste qui est la sienne. Flaubert consacre un amusant passage au moment de son séjour à Belle-Ile où son sens de l’orientation fut pris en défaut. Il écrit à propos de lui et de son compagnon de route : « Voulant traverser l’île dans sa largeur, nous nous dirigeâmes d’après le soleil et allâmes droit en face de nous ; mais bientôt perdus dans la campagne nous ne cherchâmes plus dès lors qu’à retrouver la mer dont le rivage si nous le suivions toujours devait enfin nous ramener enfin au Palais soit le soir, soit dans la nuit ou le lendemain matin, car nous ne savions plus où il était, ni nous-mêmes où nous étions ». Il n’y a qu’aux plus insouciants qu’il est conseillé de mettre leurs pas dans ceux de nos randonneurs du milieu du XIX ème siècle.
Alexandre Dumas
« Porthos ! Porthos ! criait Aramis en s’arrachant les cheveux. Porthos, où es-tu ? Parle ! – Là, murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait : patience, patience. A peine acheva-t-il ce dernier mot : l’impulsion de la chute augmenta la pesanteur ; l’énorme roche s’abattit, pressée par les deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées ». La scène terrible décrite par Alexandre Dumas dans Le Vicomte de Bragelonne, publié en 1848, est réputée s’être déroulée dans la grotte du Skeul près de Locmaria, devenue pour certains la grotte de Porthos. L’auteur des Trois Mousquetaires n’a jamais mis les pieds dans l’île où il a fait mourir le personnage le plus truculent de la troupe. Nous sommes dans le dernier tome de la trilogie la plus fameuse de l’histoire de la littérature française. D’Artagnan a été chargé par Louis XIV d’arrêter Porthos et Aramis coupables de haute trahison et retranchés à Belle-Ile. Les deux mousquetaires, cachés dans une grotte, sont finalement découverts. Ils tentent de se défendre en utilisant des barils d’explosifs avant de fuir sur une barque. Porthos a prévu de faire ébouler la grotte sur ses assaillants. Mais il sera pris à sa propre machination. Comme pour toutes les autres séquences fascinantes du roman qui se déroulent dans l’île, Alexandre Dumas fait preuve d’un extraordinaire talent, faisant se succéder les descriptions lyriques les unes aux autres, appuyées sur des notations d’une incroyable précision. L’arrivée de d’Artagnan à Belle-Ile fournit une autre illustration étonnante de la maîtrise du faux reporter. Il écrit alors : « Il venait d’apercevoir la silhouette bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Isle, dominée par la ligne blanche et majestueuse du château. Le soleil lançait des rayons d’or sur la mer et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île enchantée ». On s’y croirait ! D’ailleurs on y est…
André Gide
Le grand écrivain André Gide, prix Nobel de littérature en 1947, auteur des Nourritures terrestres et de La Symphonie pastorale, parcourt la Bretagne en compagnie de Henri de Régnier, grand écrivain lui aussi et grand poète. Ils se retrouvent à Auray le 21 août 1892. Ils courent de grève en grève jusqu’au 10 septembre sur le continent avant de se séparer à Morgat. Ils feront pendant leur périple étape à Sauzon. André Gide écrit dans une correspondance à sa mère : « Nous sommes à Sauzon, deux chambres sur les falaises ; la mer vient presque sous nos fenêtres, la falaise n’ayant que quelques mètres de haut, c’est admirable ».
Marcel Proust
Marcel Proust a passé deux jours et trois nuits à Belle-Ile. Il était arrivé malade dans l’île en compagnie du grand compositeur Reynaldo Hahn. C’est sur du papier à en-tête de l’Hôtel du Commerce, aujourd’hui l’hôtel Corto Maltese, à Palais, en face de l’église Saint Géran, qu’il écrit la première version du baiser du soir, temps particulièrement fort de Du côté de chez Swann, le premier volume de A la recherche du temps perdu, publié en 1913. La version définitive arrache des larmes : « Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée était pour moi un moment douloureux ».
Colette
Colette a écrit une soixantaine de livres. Star déjà de son vivant (c’était l’année dernière le centième anniversaire de la naissance), elle est une des écrivaines préférées des Français. Elle a fait du music-hall, de la publicité, du journalisme. Colette a été un des auteurs les plus prolifiques de la littérature française de la première moitié du XXe siècle. C’est un modèle d’émancipation, une femme libre avant l’heure, anticonformiste, amoureuse de la vie, des hommes, des femmes, des chats, de la nature. Elle a produit la série des Claudine, Blé en herbe, Dialogues de bêtes, un recueil de nouvelles, Gigi, des milliers d’articles et une impressionnante correspondance. Colette séjourne pendant l’été 1894 à Belle-Ile avec Willy (Henry Gauthier‐Villars), son premier mari, et un de leurs amis, Paul Masson. Elle y est en convalescence après avoir été gravement malade et traversé une période difficile de sa vie. La jeune bourguignonne devenue parisienne est émerveillée par la beauté des paysages de l’île. Elle les évoquera dans La Retraite sentimentale et, plus tard, dans Mes apprentissages et De ma fenêtre. Elle écrit beaucoup de lettres pendant son séjour à Belle-Ile. Elle dira à un de ses correspondants quand elle découvre la Côte sauvage : « C’est tout à fait splendide, les vagues se lèvent plus haut que des maisons et on les voit toutes transparentes et vertes en l’air ».
Françoise Sagan
« Belle-Île a un double visage : sur la mer, il y a des falaises, des rochers, des vagues, des échancrures tragiques, des écumes. Toute une tragédie se joue sur ses rivages, sur ses bords plutôt. Mais à l’intérieur, dès qu’on a passé ses récifs, se déroule la campagne la plus plaisante, la plus souriante, la plus paisible avec des valons, des coteaux, des arbres, des champs, des petites maisons tirées au cordeau, des routes souriantes, des bocages, une sorte d’image d’Épinal de la campagne, et cela correspondait exactement à mes deux visages, enfin aux deux visages que je fréquentais de moi-même. » C’est Sarah Bernhardt qui parle, mais c’est Françoise Sagan qui a écrit les paroles. L’autrice de Bonjour tristesse, publié en 1954, alors qu’elle n’a que 18 ans et qui lui vaudra l’incroyable succès qui a été le sien (le livre sera vendu en un an à 800 000 exemplaires), écrit en 1987 Sarah Bernhardt, le rire incassable, une étonnante correspondance fictive avec la plus grande tragédienne de tous les temps, fascinée par la beauté sauvage de l’île dans laquelle elle vivra passionnément vingt-neuf étés. La romancière étreinte d’une extraordinaire complicité avec la Divine trouvera les mots justes pour la faire parler de son île.
Milan Kundera
Milan Kundera, décédé au mois de juillet 2023 à 94 ans, est un des auteurs majeurs de la littérature européenne contemporaine. Il laisse derrière lui une œuvre gigantesque (comme les romans La plaisanterie ou L’insoutenable légèreté de l’être). Lui et son épouse étaient parvenus à quitter la Tchécoslovaquie communiste à l’été 1975. Ils rejoignent la France où ils ont plusieurs amis. Ils resteront surveillés par les espions de Prague. L’été suivant, ils sont quelque temps à Belle-Ile. Ariane Chemin, la grande journaliste du journal Le Monde décrit dans son livre, A la recherche de Milan Kundera, une scène qu’elle qualifiera elle-même de « scène de roman ». L’écrivain tchèque, bientôt naturalisé français, un des auteurs les plus lus dans le monde, « invente à Belle-Ile », comme le dit la journaliste, « son Livre du rire et de l’oubli à haute voix, en maillot de bain, dehors, pendant que Véra, son épouse en sirotant un verre de vin blanc, tape le texte à la machine ». Il y a des lieux où souffle l’esprit…
Yann Queffelec
« Toi chéri, tu as une gueule d’écrivain ». C’est dans des termes pas plus choisis que les autres, pleins de gouaille, que Françoise Verny, l’imposante « papesse du roman » à Saint-Germain des Près dans les années 1970 et 1980, décide sur la jetée Bourdelle dans le port de Palais du sort littéraire de Yann Queffelec. Il a 28 ans. Il était parti faire un tour du monde. Un soir de tempête l’a conduit, ses coéquipiers et lui, à mouiller en catastrophe à Belle-Ile. Françoise Verny l’encouragera à écrire. Elle dirigera ses débuts et l’emmènera jusqu’au prix Goncourt en 1985 avec son roman Les Noces barbares. Yann Queffelec avait passé ses vacances à Belle-Ile quand il était enfant. Il écrit dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne : « La Bretagne est mon pays usuel, mon pays définitif, j’y naîtrai toujours ». La Grotte de l’Apothicairerie et la rade de Ster Vraz sont, a-t-il expliqué, ses lieux préférés dans l’île. Yann Queffelec racontera dans Naissance d’un Goncourt, roman publié en 2018, le moment où, comme il le dira, Françoise Verny, « s’est jetée » sur lui pour lui prédire l’avenir qu’elle lui a prédit alors qu’il était occupé sur le quai à amarrer le voilier. « Je n’ai jamais su ce qu’elle faisait sur ce quai, ni pourquoi elle m’avait dit ça », dira-t-il. « Mais c’est un peu comme ça que tout a commencé entre elle et moi. »
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