
Morgan Ody est maraîchère et coordinatrice générale de Via Campesina, le mouvement d’organisations paysannes regroupant 200 millions de membres à travers le monde. Elle revient pour ici sur les causes de la colère agricole et propose des solutions. Morgan Ody a également donné au Peuple breton une interview sur le problème de l’accès au foncier agricole, à lire dans le numéro de décembre 2024.
Pourquoi parle-t-on à nouveau d’agitation agricole, moins d’un an après un mouvement de protestation massif ?
Nous vivons toujours une crise agricole. Les mesures gouvernementales prises début 2024 n’ont rien changé au problème de fond : le prix. Il y aura certainement d’autres manifestations. On continue d’attendre des agriculteurs qu’ils produisent toujours plus et toujours moins cher pour être compétitifs sur le marché mondial. Mais en même temps il faut faire la transition vers l’agroécologie, ce qui suppose d’augmenter les coûts de production. C’est intenable. Nous demandons des mesures de régulation des prix. Au niveau européen, la directive UTP de 2019 sur les pratiques commerciales déloyales n’interdit pas d’acheter des produits agricoles en-dessous de leur coût de production. Par contre, l’Espagne l’a interdit, et ça change la donne pour les agriculteurs. En France la loi n’impose qu’une « prise en compte » du coût de production. Nous demandons que la réglementation espagnole soit étendue au niveau européen. C’est une revendication largement soutenue par les agriculteurs, en revanche certaines grosses coopératives et certains industriels y sont opposés.
Mais si le prix payé aux producteurs européens augmente, n’y a-t-il pas un risque de voir les importations extra-européennes faire reculer la production locale ?
Oui bien sûr, si on veut faire progresser le prix payé aux producteurs européens, le risque est que les intermédiaires aillent se fournir ailleurs ! L’Union européenne est toujours coincée dans une idéologie néo-libérale : elle a une attitude agressive pour tenter de gagner des parts de marché dans les autres pays et elle se refuse à réellement protéger son propre marché agricole. Il faut faire le contraire : défendre la souveraineté alimentaire pour tout le monde, pour les autres comme pour nous. Nous sommes donc farouchement opposés à la signature des accords «UE – Mercosur » (accords de libre-échange entre l’Union européenne et les pays de la zone de libre-échange sud-américaine Mercosur, dont le Brésil et l’Argentine). Cet accord « viande contre voiture » profiterait surtout à l’agro-business sud-américain et à l’industrie automobile allemande. En revanche il combattu par les agriculteurs européens, tout syndicats confondus, car il provoquerait l’importation de viande à bas prix ; et au Brésil, les organisations paysannes qui ont soutenu et fait réélire Lula sont contre, eux aussi. C’est donc un accord qu’on peut encore bloquer. C’est un combat urgent et prioritaire.
On se pose aussi la question de l’avenir de la Politique agricole commune, surtout si l’Ukraine doit adhérer à l’UE…
Oui, si l’Ukraine entre, on double le nombre d’agriculteurs ! À propos de l’Ukraine on pense beaucoup aux grandes surfaces de culture céréalières, mais il y a aussi 10 millions de petits agriculteurs dans ce pays, soit à peu près autant que dans toute l’Union européenne. Ils pratiquent la polyculture-élevage et ce sont surtout eux qui assurent l’alimentation des Ukrainiens. Or, quand en 2024, l’UE s’est étendue à l’Est, un minimum de 200 hectares a été fixé pour que les fermes bénéficient d’un soutien européen : cela a exclu beaucoup de producteurs et poussé puissamment à la concentration des terres. Il ne faut surtout pas reproduire ce schéma en Ukraine. Nous plaidons pour sortir du système des aides à l’hectare. C’est un système conçu pour favoriser les gros producteurs, et pour compenser des prix artificiellement bas tant sur le marché européen qu’à l’export: de cette manière, on peut exporter à des prix inférieurs aux coûts de production sans être accusé de dumping par l’OMC. Au contraire, nous souhaitons que les prix permettent une rémunération digne pour les paysans, ce qui permettrait de flécher le budget de la Politique agricole commune (PAC) vers l’aide à la transition agroécologique. La priorité serait de produire une alimentation de qualité accessible à tous les citoyens européens et de préserver l’environnement.
Est-ce à dire que les prix de l’alimentation augmenteraient en Europe ? Comment cela pourrait-l être socialement soutenable ?
Pas forcément. Seulement 15 % des prix des produits alimentaires sert à rémunérer l’agriculture. Il faut affronter les intermédiaires : industriels et grande distribution. C’est surtout eux qui ont profité de l’inflation sur les prix alimentaires ces dernières années. Il y a des oligopoles qui s’arrangent entre elles pour sous-payer les producteurs et augmenter les prix pour les consommateurs.
Et en cas de réduction des exportations européennes, ne met-on pas en danger les pays qui sont en déficit alimentaire ?
Aujourd’hui les exportations européennes sont déloyales, car du fait du système des primes à l’hectare, il y a une situation de dumping, pas si différente au fond des aides à l’exportation. Ces exportations à bas prix découragent la production locale dans d’autres pays. Mais il est vrai que certaines régions du monde sont en deficit structurel pour certains produits. C’est le cas de l’Egypte pour les céréales : elle doit régulièrement compléter sa production en se fournissant sur le marché mondial, et paie au prix fort en cas de flambée spéculative. Dans la mesure où les besoins égyptiens sont connus et prévisibles on pourrait avoir des accords-produit sur plusieurs années. On pourrait leur garantir la livraison d’une quantité donnée de céréales à un prix prévu d’avance : de cette manière, il n’y a a de mauvaise surprise pour personne, les producteurs européens ont un volume stable à fournir et savent qu’ils seront payés dignement, et les Égyptiens sont protégés d’une flambée des prix ou de pénuries. Les seuls à y perdre, ce sont ceux qui gagnent beaucoup d’argent en spéculant et en jouant sur l’instabilité des prix. Nous ne sommes pas contre le commerce international, mais pour un commerce juste.
Concrètement à quoi ressemblerait une Politique agricole commune européenne basée sur la régulation des prix plutôt que sur des aides à l’hectare ?
On ne manque pas d’exemples. Dans tous les grands blocs, même aux Etats-Unis, il y a des mécanismes de régulation des prix agricoles. En inde, il y a des prix minimum garantis. Et en Norvège, le gouvernement négocie les prix chaque année avec les deux principaux syndicats agricoles. Le laisser-faire européen actuel est plutôt une exception. Nous plaidons pour un système européen de prix garanti, mais avec un mécanisme de gestion de l’offre, par exemple des prix garantis sur un volume défini, pour éviter la surproduction. Si la sécurité économique des paysans européens est assurée, la transition écologique deviendra un objectif acceptable et atteignable pour la majorité d’entre eux.
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