Neiße Film Festival. Des films qui secouent

Neiße Film Festival
Le Premier ministre Kretschmer, le maire de Zittau Thomas Zenker et la co-directrice du festival Ola Staszel. Crédit photo : Matthias Weber/photoweber.de


Le Festival du film de la Neisse (Neiße Film Festival) est considéré comme un évènement culturel majeur dans la région frontalière au carrefour de l’Allemagne, de la Pologne et de la République tchèque. Lors de l’édition de cette année, les thématiques des films allaient bien au-delà de la région tripoint. Le passage d’une crise mondiale à l’autre a également fait l’objet de nombreux films dans la région frontalière.

« Je pense que l’on ne devrait regarder que des films qui nous mordent et nous piquent. Si le film que nous voyons ne nous réveille pas avec un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le regarder ? », dit le présentateur au public lors de la soirée d’ouverture, détournant ainsi une citation de Kafka que celui-ci avait formulée à l’origine à propos des livres.

Et en effet, le programme du 21e Neiße Film Festival semble tenir compte à bien des égards de la devise évoquée ici, à savoir la « douleur ». Ce n’est pas étonnant, car nous vivons une période exceptionnelle en termes de crises et de guerres. L’ambiance de l’ouverture du festival, le 14 mai au théâtre Gerhart Hauptmann dans la ville de Zittau, était donc chargée politiquement et des invités de marque comme le premier-ministre de Saxe, le chrétien-démocrate Michael Kretschmer, s’en sont fait l’écho. Kretschmer est monté sur scène en mode campagne électorale,1 en vantant le drame politique allemand antinazi « L’État contre Fritz Bauer » (Der Staat gegen Fritz Bauer) comme l’un de ses films préférés. Il en a appelé le public, penchant manifestement à gauche, à être plus fort que « ceux qui parlent mal de tout », un coup de griffe à l’extrême-droite de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui est en tête dans les sondages dans plusieurs régions en Allemagne de l’Est. Un parti qui a aussi quelques points communs idéologiques avec l’Union chrétienne-démocrate (CDU) est-allemande, que Kretschmer, dans sa quête de voix auprès des festivaliers ce soir-là, passe bien évidemment sous silence.

Il trouvait donc peu de films apolitique et léger dans le programme dense du festival, de près d’une centaine de films. C’était peut-être aussi l’intention des directeurs du festival, Ola Staszel et Andreas Friedrich. Tandis que certains films traitent des conséquences des guerres actuelles, d’autres se penchaient sur les destins personnels, la maladie, la mort et la dislocation sociale – et donc sur des problèmes dont les gens parlent peu en-dehors de leur vie privée.

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Le film polonais Lęk, du réalisateur Sławomir Fabicki.

Le film polonais Lęk (« Peur ») dépeint la montée et la descente émotionnelle de deux sœurs dont l’aînée est atteinte d’un cancer du sein incurable et qui se dirige inéluctablement vers la mort. Des méandres douloureusement réalistes entre culpabilité, colère, chamailleries sororales et puis une peur implacable, qui ont finalement valu aux deux actrices principales, Magdalena Cielecka et Marta Nieradkiewicz, le prix du meilleur acteur.

Pendant ce temps, d’autres micro-études sont consacrées au vieillissement, que ce soit l’histoire d’une ancienne conjointe soudainement reléguée au rang d’aide-soignante de son mari (Trwanie, Pologne) ou celle d’une dame branchée célibataire (Vika!) qui, à 84 ans, s’est fait un nom en Pologne en tant que DJ la plus âgée du pays. Toujours est-il que même si Vika a dû sans cesse s’affirmer face à des camarades d’âge bornés et à sa propre famille, puis traverser la pandémie avant de pouvoir mixer à nouveau, le film nous laisse sur une note optimiste : le fait de vieillir n’est pas une raison pour laisser les gens en marge de la société et entre leurs quatre murs. Après tout, la joie de vivre n’a pas d’âge.

Au final, ce sont surtout les films fortement liés aux crises politiques actuelles qui ont convaincu les jurys des différentes sections et le public. Ainsi, le court-métrage LIVE sur deux courageuses journalistes biélorusses, déjà présenté au Film Fest Cottbus en novembre dernier (voir LPB no. 719), a été récompensé par le prix du public, tout comme le documentaire Echoes from Borderland, qui retrace l’histoire de la fuite d’une adolescente réfugiée échouée en Bosnie, autre pays frontalier ravagé par la guerre, à la frontière de l’Union européenne.

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Skąd dokąd du réalisation Maciek Hamela.

Absolument exceptionnel, grâce à une mise en scène unique et à un cinéaste courageux, c’est surtout la production franco-polonaise-ukrainienne Skąd dokąd (« Dans le rétroviseur »), qui a été honorée lors de ce festival par le prix spécial et en même temps le prix du meilleur documentaire. Caméra à l’épaule, Maciek Hamela a traversé à maintes reprises l’Ukraine en tant qu’aide humanitaire afin de faire sortir du pays de nombreuses personnes fuyant la guerre pour les mettre en sécurité. Tandis que la camionnette contourne des maisons bombardées, des ponts effondrés et des mines antichars, l’expérience de la guerre laisse des traces indélébiles sur la psyché et la personnalité des protagonistes de ce film réel qui dépasse la fiction. Admirablement stoïques et luttant pour conserver leur sang-froid, les occupants du véhicule parlent de leurs traumatismes et de leurs privations, des proches qu’ils ont perdus, mais aussi de l’espoir d’une vie nouvelle dans les contrées convoitées de l’Union européenne.

De ce point de vue, si l’on en revient à la citation de Kafka plus haut, les films du Neiße Film Festival ne font pas que « nous mordre et nous piquer ». Ils nous emmènent également vers des endroits que nous ne connaitrions jamais autrement et si intensément.

1 Le 9 juin auront lieu les élections européennes et communales, suivies des élections régionales en septembre en Saxe, en Thuringe et au Brandebourg.

> Alina Impe

Alina Impe a fait des études en cinéma et en journalisme. Elle travaille comme rédactrice multimédia à Berlin.