Philippe Le Guillou : trois ouvrages incontournables

Philippe Le Guillou
Thesupermat, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Un auteur majeur pour toucher la Bretagne depuis son propre intérieur. Le sien comme celui de tous… Philippe Le Guillou, déjà connu pour son Passage de l’Aulne, Le Donjon de Lonveigh, Le Livre des Guerriers d’or, Le Bateau Livre (parmi ses œuvres majeures), revient en librairie avec son dernier opus : Brest, de brume et de feu. Portait d’un parcours en 3 ouvrages.

Philippe Le Guillou a ce parcours sensible qui jongle entre postes administratifs de très haut niveau (Inspecteur Général des Lettres au Ministère, en charge de la Bretagne), honneurs littéraires et écritures des plus sensibles du Pays où il a grandi. Relire Le Passage de l’Aulne, sa première œuvre majeure en 1993. Depuis, ce ne fut que poursuites des mêmes sensibilités. Membre fondateur du Centre de l’Imaginaire Arthurien de Comper, il n’a cessé de poursuivre, et contaminer sa réflexion, de ces pas indélébiles sur les sols et les bois à parcourir. Prémisses d’une longue route, tant poétique que de marches infinies en souliers de circonstance. Jusqu’à « officier » – même si « chevalier » lui aurait mieux convenu – de la Légion d’Honneur.

Bien souvent on est en mesure ou nécessité de suivre ses pas. Marcheur ou pèlerin, il ne cesse de rendre compte de ses pas. Des nôtres aussi. Et même au pas le plus menu. Le plus fin. Le plus intime… Jusqu’à l’entreligne. Somme d’un passeur de ses multiples passages.

Le Bateau Brume, Gallimard, 2010

Rimbaud certes en référence, si tant est que les brumes entourent l’ivresse de livres. Ces fleuves impassibles où l’on ne se sent plus guidé par les haleurs. Où les Peaux-Rouges criards ont parfois des chapeaux ronds. Mais il pointe par son titre cette certitude que le livre nous embarque. Remarquable ouvrage qui justement rend compte des pas posés au monde. Le monde comme un immense livre à explorer de ses propres pas. Depuis Brocéliande au Marais Breton, véritablement breton dans cette terre de frontière gorgée d’eaux, douces ou saumâtres. Le juste entre-deux qui fait, comme un Gracq, le partage des eaux. « Les eaux étroites » quand on revient à sa rivière d’origine pour toujours filer vers l’immense océan. Topique. Tropique. Objectif muet de ces gens de frontières. Qui savent d’où ils partent et savent la force de l’inconnu devant. De l’autre bord du fleuve…

La référence à Gracq parcours son œuvre d’un bout à l’autre. Né à Saint Florent le Vieil, anciennement Mont Glonn, c’est-à-dire lumineux en gaulois, perché sur un promontoire inévitable sur la Loire, cette déesse souveraine, qui sait imposer ses humeurs, aux humains postés sur la rive.

La particularité de ce Gracq, pseudonyme d’un Louis Poirier aux ramifications aux fruits d’or, fut sans doute de vivre au bas du bourg. Plus près des crues que le reste du bourg. Ces montées ou sécheresses toujours improbables ont peut-être alimenté son verbe fait de volutes entre terres et eaux. Qui l’amenèrent a la mer. Le vaste océan. Et se laisser embarquer.

Comme lui, ou à sa suite précise, Philippe Le Guillou est de toutes ces traces de pas et de routes les plus intimes. Un écrivain majeur de la Terre qui l’a pourvu de son écorchure viscérale au monde.

Et Philippe Le Guillou en est une voix des plus intimes.

Le Testament Breton, Gallimard, 2022

Un Grand Œuvre. L’une des réflexions les plus profondes et intimes d’une terre à l’œuvre. Au noir peut-être, mais aussi au blanc des sels multiples. Philippe Le Guillou, est sans doute le phare ouest de la littérature. On y compte d’autres écrits autour de Brocéliande. Le Testament Breton publié chez Gallimard dans la collection blanche a la puissance inégalée d’un homme qui rend compte de tout ce que sa Terre, avec un T majuscule, a pu imprimer dans son corps et dans son esprit.

Extrait :

« J’en ai si souvent tracé les contours, avec une application respectueuse, qu’aujourd’hui encore, à la faveur d’une insomnie ou dans cet état indécis qui tient de la rêverie éveillée, il m’arrive de dessiner, sans crayon ni support, les lignes de cette proue accidentée et rugueuse qui s’enfonce dans la mer… »

C’est le parcours d’un homme qui parle des ruisseaux et des fleuves comme de ses propres veines, des rochers a la mer comme de sa carcasse, de l’horizon inconnu devant comme de son propre amer. Et sans amertume.

Le récit intime est ciselé. Tranchant. Tranché. Sans concession. Ça vous prend la tête et directement au corps. On sent la Terre sous les godasses. L’épreuve. Le style devient épuré, un peu comme ce Gracq dont il a suivi de très près les traces. Une affaire de rivières et de Terres.

Assurément c’est le plus beau texte, juste 150 pages, qu’un écrivain sensible ait pu offrir au monde entier sur ce bout du monde. Ligne à ligne tout s’y comprend et les mots rentrent dans la chair. Parce qu’ils sont mus d’un sang qui bouge depuis l’enfance toujours en référence et ses pas avancés vers de multiples horizons depuis. Jamais, depuis peut-être Saint Pol Roux, on aura jamais rendu hommage à ce qui lie la Terre et l’Homme.

Un « testament » sans doute, test amour à une Terre surtout. Dédié, autant que reçu de longues mémoires. Vécues et éprouvées. Un témoignage donc, mais qui sait se placer bien au dessus des nuits et des temps.

L’œuvre au noir des torrbes fertiles… Entre ce Monde et l’Autre.

Brest, de brume et de feu, Gallimard, 2024

C’est le dernier ouvrage, très nouvellement paru. « Brest sur Elorn, Penfeld… », chante le compatriote Gérard Guillou-Delahaye. Drôle de ville effectivement. Brumes et feux, joli résumé. Ville des guerres de Louis le Quatorzième, ville d’Arsenal, ville détruite à la dernière guerre, et reconstruite. Au carré, au carreau, au cordeau américain, comme Lorient, Saint Nazaire, Cherbourg ou Le Havre. Ville de souvenirs plus récents mais déjà anciens, où il éprouva la « Liberté Grande », en référence à Gracq, « la cité des décombres, la ville provisoire de l’après-guerre ».

« T’en souviens-tu Barbara ? Il pleuvait sur Brest ce jour là… » On se souvient au moins du poème de Prévert.

Tout ce récit de souvenirs, d’enfance ou de famille, commence par l’évocation d’un ancêtre né à Sizun. Né le 28 août 1902, « Gabriel est un enfant taiseux, docile » qui « aime s’isoler ». Atavisme. A partir de cette figure originelle, c’est toute une géographie tant mentale que physique qui se dessine. Celle de la mer immense de rivages et de l’intérieur, traversé de crêtes anciennes et usées, ces « montagnes » noires ou d’Arrée qui sillonne la Vieille Terre, ce marais de l’Elez, porte de l’autre Monde. Et Brest, au bout du compte d’une longue lignée. Sortant des marches intimes ou transfigurées des précédents ouvrages, on assiste là peut-être à la justification, par un parcours familial marqué à la trace, par le menu, de longs parcours et chemins croisés. Qui ont pétri, dans leurs diverses glaises, l’âme d’un vrai poète, un barde au chêne jamais déraciné.

Pas un Cheval d’Orgueil. Surtout pas. Plutôt l’humilité d’un grand homme qui pourrait s’enorgueillir de sa course très chevaleresque. Perceval n’est pas si loin…

> Jean Boidron

Contributeur. Trilingue breton-français-gallo, professeur de Lettres et de breton dans l’enseignement public à Redon, Jean Boidron est aussi militant syndical, cofondateur de l’association rennaise « Graines de conte » et vice-président de l'Institut culturel de Bretagne. Ancien président de Dastum, il a également été professeur-conseiller au Musée de Bretagne et professeur-associé au Centre de l’imaginaire arthurien. Côté journalisme, Jean Boidron a dirigé la revue Musique bretonne, été chroniqueur pour Trad Magazine et écrit régulièrement pour le magazine Le Peuple breton. Il est l’auteur de Gousperoù ar raned / Les vêpres des grenouilles publié aux éditions Dastum (1992). [Lire ses articles]