Muireann Nic Amhlaoibh : la voix du Kerry

Muireann Nic Amhlaoibh
Crédit : Bríd Ní Luasaigh

L’Irlande compte une multitude de chanteuses traditionnelles de valeur. Disséminées dans les trente-deux comtés irlandais, elles rivalisent de talent. Intéressons-nous aujourd’hui à Muireann Nic Amhlaoibh (1) qui nous vient du Kerry, comté situé dans le sud-ouest de la république.

« Je suis native de Dún Chaoin (Dunquin), la paroisse la plus à l’ouest de l’Irlande, à l’extrémité de la presqu’île de Dingle », débute Muireann. « C’est une Gaeltacht, région de langue irlandaise. C’est un endroit sauvage et magnifique avec une tradition vivante très riche. La musique et les chants sont omniprésents autour de moi et nous parlons irlandais quotidiennement. Je vis au sommet d’une colline avec une vue sur l’océan Atlantique et les montagnes. C’est un endroit très inspirant ».

Muireann naît dans une famille de musiciens. Son père, malheureusement décédé en décembre dernier, lui-même violoniste, a été sa plus grande influence. « J’ai grandi en jouant de la musique à ses côtés lors des sessions dans la région. Des deux côtés de ma famille, on compte de nombreux musiciens ».

Très jeune Muireann commence à chanter dans les sessions où elle joue de la musique. « D’où je viens, tout le monde chante. A l’époque je ne l’ai pas pris au sérieux et je n’envisageais pas d’en faire un métier jusqu’à ce que j’aille à l’université à Dublin et qu’on me demande de chanter dans les sessions de l’université. Je n’ai jamais participé à des concours ou quoi que ce soit d’autre, je le faisais juste pour m’amuser et pour le plaisir ».

Une chanteuse et une flûtiste d’exception

C’est après avoir obtenu une maîtrise en musique traditionnelle irlandaise à l’université de Limerick qu’on demande à Muireann de rejoindre le groupe Danú, et c’est à ce moment-là que tout débute vraiment pour elle.

Elle accompagne le groupe, chantant et jouant de la flûte durant une douzaine d’années. Mais au bout d’un moment, ayant eu deux petites filles, le rythme effréné des longues tournées n’était plus compatible avec son rôle de jeune mère.

« Danú tournait surtout en Amérique du Nord” poursuit-elle “et cela ne me convenait plus. D’une certaine manière, j’ai dû repartir à zéro. Faire des tournées plus courtes en Irlande et en Europe. Bien que j’étais très nerveuse sans le groupe, je me suis progressivement sentie plus à l’aise en tant qu’artiste solo. J’ai aussi la chance d’avoir des amis très chers et des musiciens extrêmement talentueux qui m’accompagnent ».

Il est difficile de définir le style musical de Muireann. On pourrait la qualifier de chanteuse folk ou traditionnelle. Elle aime chanter avec un accompagnement, arranger les chansons et essayer différents styles et approches.

« La plupart de mes chansons sont anciennes et j’adore chanter en irlandais. C’est une langue très musicale. J’aime également collaborer avec d’autres personnes, en particulier avec des chanteurs d’autres traditions. J’écris quelques chansons de temps en temps mais j’utilise généralement des paroles tirées de la poésie irlandaise. D’ailleurs je travaille actuellement sur un projet où nous mettons de la musique sur les paroles de la célèbre conteuse Peig Sayers (2), originaire du même village que moi ».

Muireann revendique de nombreuses influences musicales au premier rang desquelles, celle de son père. « Mes premières influences ont été les musiciens locaux de la région de Dún Chaoin. L’accordéoniste et chanteur Séamus Begley a été mon mentor musical et je chante beaucoup de ses chansons. Il a partagé sa musique très généreusement avec moi et c’est un honneur pour moi de la perpétuer (3). J’ai également été influencée par des chanteuses comme Dolores Keane, Mairéad Ní Mhaonaigh et Eithne Ní Uallacháin ».

Crédit : Bríd Ní Luasaigh

Un album magnifique

Voici près de deux ans, Muireann a publié un excellent album intitulé Róisin ReImagined, un projet développé durant le confinement.

« Comme tout s’est arrêté, j’ai trouvé très difficile de ne pas me produire, car cela fonctionne comme une thérapie pour moi, cette connexion humaine. Heureusement j’ai pu me lancer dans la réalisation de cet album. Mon producteur, le musicien Dónal O’Connor et moi-même, nous sommes associés au merveilleux Irish Chamber Orchestra. Et avec l’aide de nombreuses autres personnes, nous avons demandé à six compositeurs irlandais contemporains, d’arranger pour nous douze chansons de Sean Nós. Ce sont Paul Campbell, Cormac McCarthy, Linda Buckley, Michael Keeney, Sam Perkin et Niamh Varian Barry ».

Les styles des morceaux sont très variés, allant du classique au jazz en passant par l’expérimental. « C’était passionnant et stimulant », s’enthousiasme Muireann. « Nous avons pu nous produire en direct au Kilkenny Arts Festival et aux Celtic Connections de Glasgow. L’accueil favorable réservé à l’album lors de sa sortie a été très gratifiant. Pour moi, ces chansons sont une forme de grand art, et j’ai adoré pouvoir les présenter d’une nouvelle manière. C’était fantastique car je n’avais jamais eu l’occasion de chanter avec un tel orchestre auparavant. J’ai tellement appris. Et c’était un luxe de chanter avec une telle beauté autour de la chanson. J’avais des centaines de chansons qui auraient pu convenir au projet, mais le plus difficile a été de les réduire à douze seulement. Elles ont toutes de belles mélodies biens sûr, ce qui est essentiel, et au final, les chansons ont été choisies en fonction des thèmes et du rythme afin d’apporter de la variété ».

Le titre phare de l’album est Róisin Dubh. Dans cette chanson, la femme « Róisin Dubh » représente l’Irlande. Il s’agit d’une veille allégorie politique qui parle de temps meilleurs à venir. Et Muireann a pensé que c’était une chanson appropriée en ces temps de crise. Visiblement elle a semblé trouver un écho chez les gens.

Les autres chansons datent de la période allant du 17e au début du 20e siècle. Il y a des complaintes, des chansons d’émigration et des chansons d’amour. Mais aussi des chants politiques, des chants religieux et même des chansons humoristiques et des chansons à boire.

« Je voulais couvrir un éventail de sujets et de styles pour montrer aux gens que le répertoire du sean nós est très large », affirme Muireann. « Outre l’Orchestre de Chambre d’Irlande, nous avions cinq solistes : Dónal O’Connor au violon et à l’harmonium, Mick O’Brien au uilleann pipes, Aisling Ennis à la harpe, Caitríona Frost aux percussions et au bodhrán, et Cormac McCarthy au piano, qui était également l’un des compositeurs. Ils ont tous été choisis parce qu’ils sont des experts dans leur domaine et qu’ils sont à l’aise avec la musique traditionnelle et classique ».

Toutes les chansons de l’album étant en irlandais, nous avons interrogé Muireann sur sa motivation. « La langue irlandaise est très belle à chanter. Elle est centrée sur les voyelles, ce qui signifie que tous les sons sont très ouverts et permettent à la voix de s’exprimer. Lorsque je chante nos vieilles chansons irlandaises, je me sens liée à notre Histoire et aux personnes qui nous ont précédées. Je suis fière d’être l’ambassadrice de notre langue et de notre culture. J’ai eu la chance d’y être immergée depuis ma plus tendre enfance, mais ce n’est pas le cas de beaucoup d’Irlandais. Il est important pour moi de partager notre héritage, chez nous et à l’étranger ».

Une femme très occupée

Parallèlement à la musique Muireann est également investie dans d’autres projets. Elle présente en effet des émissions à la radio et à la télévision.

« Cela fait 20 ans que je fais ce métier qui s’est développé à partir du moment où j’étais chanteuse et que je présentais des émissions sur la vie. Tout mon travail est lié à la musique et j’ai donc l’impression que tout est lié. Je présente actuellement l’émission hebdomadaire Folk on One sur RTÉ Radio 1 tous les samedis, ainsi que la série télévisée Fleadh RTÉ sur RTÉ 1. J’ai également présenté des émissions sur TG4 (la chaîne irlandophone), BBC Alba (Écosse) Radio na Gaeltachta et de nombreuses autres chaînes ».

Au chapitre des concerts, Muireann se produit beaucoup en Irlande. Mais elle avoue un petit faible pour la Bretagne et tous les pays celtiques. Et puis le Royaume-Uni, l’Allemagne ou la Grèce. D’ailleurs son grand projet actuel la verra en tant que vocaliste pour Bád Ón Alltar du compositeur irlandais Michael Gallen.

« Ce sera avec l’Orchestre National de Bretagne et nous allons donner deux concerts à Rennes les 22 et 23 mars, un à Brest le 26 mars et un autre à Lorient le 29 mars. Avec un petit concert en duo avec Dónal O’Connor au centre culturel irlandais de Paris le 24 mars ».

Toutes ces dates sont disponibles sur www.muireann.ie

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1 – Prononcez à peu près « Mouirène Nic Owlive ».

é – Peig Sayers était une écrivaine et une conteuse qui a vécu de 1873 à 1958. L’une des plus grandes conteuses d’histoires et de légendes irlandaises. Elle est surtout connue pour son autobiographie « Peig » et son témoignage sur la vie dans les îles Blasket.

3 – Séamus Begley est décédé en janvier 2023.

> Philippe Cousin

Journaliste musical. Passionné de musique celtique, Philippe Cousin écrit des articles et chroniques toujours attendus. Il tient sa propre rubrique depuis plus de 30 ans dans Le Peuple breton et écrit régulièrement dans Irish Music Magazine, un mensuel irlandais. Il participe aussi au webzine 5planetes.com, a écrit pour les magazines Univers celtes et Musiques celtiques et a collaboré pendant 20 ans à Trad magazine. [Lire ses articles]