Étoile Denez

Denez
Denez. Crédit : Emmanuel Pain

C’est une somme incroyable, publiée aux éditions Ouest-France : toutes les gwerzioù composées par leur digne héritier, le chanteur breton Denez Prigent.

Pour les néophytes, une « Gwerz » est un chant narratif. Une « complainte » en pays gallo. Qui n’est pas que de plaintes bien au contraire, mais d’histoires à chanter. Pour mémoire. Une forme que l’on trouve dans toutes les traditions orales du monde entier. Ces chants participent au vaste « chant du monde ».

Issu du mot latin « versus », le vers, ou plutôt le « tournant », comme celui de la charrue au champ traçant un sillon à l’envers si l’on fait écho aux premiers poèmes qui s’écrivaient de gauche a droite puis de droite à gauche au retour à la ligne. Le « boustrophédon » des grecs, le « pas du bœuf ». Là c’est du vers breton, de longue mémoire, une oralité efficace, encore aujourd’hui, qui grave dans les esprits simples de quoi nourrir son simple esprit d’Homme simple. « Kentelioù », « leçons de vie » pour le moins. Un trésor de mémoire collective.

Plus 800 pages en bilingue. Un livre d’une présentation luxueuse irréprochable. Un texte organisé à merveille, tant pour les bretonnants que les autres : de l’intelligence éditoriale derrière. Et c’est devenu très rare. Des mêmes sources, nous avions eu droit à Servat et Stivell. Dans la même finesse : témoignages ou auto-biographie augmentés d’archives photos.

Là, rien de tout ça. Tout est à lire ligne à ligne. Entre les lignes parfois. Pas d’images. Rien que du texte. De celui qui parle seul, sans même besoin de traduction.

C’est un peu comme Denez en scène. Capable d’embarquer, juste à la voix, comme aux tous débuts, un public tant divers qu’improbable. C’était aux Trans musicales de Rennes il y a bien longtemps, en 1992, sur du répertoire tripal. Succès impressionnant devant un public d’un tout autre mode. Et ensuite une très longue carrière, de longs chemins divers jusqu’aux musiques les plus actuelles. Le Breton n’est pas imbécile. Et s’il a grandi près des mers innombrables, il sent et sait le vent tourner. S’y plie le temps qu’il faut. Et sait toujours revenir au port…

C’est justement ce port-là que nous livre ce livre. Pas d’inutiles illustrations. Rien. Que le texte compilé comme dans un Barzaz Breiz, les commentaires et partition en moins. Un souffle à vous couper le souffle. Ou plutôt lui en donner pour accompagner ce lent et long mouvement de la parole. Depuis la nuit des temps.

Sans doute Denez avait les tripes tribales. Mais plutôt les boyaux en noyaux qui germent. Même bien avant l’humanité. Ce que nous livre Denez avec ce livre presque « blanc », c’est cette longue page de la Vie, volume, ou cylindre cyclique qui nous amène aux paroles premières. Celles de tout le monde. La musique de Denez est d’une incroyable épousaille avec le monde présent. Plus même : il rend le monde plus présent en nous.

Certes, il a ce timbre de voix qui part vraiment du fond du corps et ne peut laisser insensible le moindre passant. Il rallie comme un appel animal. Et c’est l’épreuve la plus impressionnante à passer dans une vie d’homme. Et de femme surtout.

Et puis tous ces artistes de grand art savent amplifier la brute résonance des mots anciens et toujours présents: pour le coup on ne peut séparer l’objet livre de ce qui se passe sur scène, aux « standing ovations » comme naturelles. Denez a su émouvoir à haut point jusqu’au public non bretonnant. Ni des lèvres ni des dents. La morsure est bien plus profonde. Une voix, un peu comme un « menou de loups ». Hamelin peut-être. Une figure si ancienne. Parfois on se demande par quelles voies le savoir du monde et des origines prend ses voies. Et l’on peut aussi comprendre que des pasteurs de feu refusent souvent leur « don ».

Quant à l’ouvrage, venu pour marquer un grand pas sur bien d’autres marches : une « merveille ». Au sens propre. Le regard et la Vie. Ce sont plus de 800 pages donc, réunissant quelque 140 gwerz composées par le barde de Santec. Préfacées par le Grand Philippe Le Guillou lui-même, cet auteur majeur de la Bretagne contemporaine, celui du « Passage de l’Aulne » ou du « Livre des Guerriers d’or », ou plus récemment le remarquable « Testament breton ».

Non seulement les vers sont impeccables, distiques ou tercets d’octosyllabes dans le pur style du genre. Mais la structure des chants narratifs respecte par le menu une forme immémoriale : présentation du thème et appel à l’écoute, puis narration structurée qui ne manque aucun détail pour que celui qui écoute soit embarqué, par son imaginaire et tous ses sens, dans l’affaire évoquée.

Ça commence fort symboliquement par un chant inaugural, Gwerz Kiev, qui raconte la famine des années 30 organisée par Staline en Ukraine. Ce n’est peut-être pas pour rien. Ça se poursuit sur les thèmes habituels déjà identifiés par La Villemarqué : chants mythologiques, historiques, lyriques, de fêtes, religieux ou simplement philosophiques. La tradition populaire orale est une simple bibliothèque vivante. Celle que considérait les druides comme ne devant être écrite. Entaille au contrat qu’aucun époux de paroles ne saura dénoncer. Denez est un barde. Non pas de cour mais de peuple. De gens comme vous et lui…

Qui dit sur un chant entre simple aventure et grand mythe, pour un seul exemple, « Le Masque d’or » :

Ha tizh ken buan hag ar ger

Setu ar maskl lakaet d’ober

Lakaet d’ober ha pa oa graet

Gant ar plac’h yaouank oa gwisket

Hag hi laouen hag hi pare

’Z eas d’ober un dro vale…

Pour résumer : « On fit faire le masque d’or et la jeune fille s’en fut faire un tour ». La suite nous raconte comment elle fut tranchée en 2, près de la fontaine, par la hache de sa sœur. Toute une histoire. A lire. Écouter. A entendre du fond de sa propre tête. Une merveille au sens propre du terme.

Ça se clôt avec cette dernière page dédiée aux « Pennoù kelc’hiet », soit « têtes auréolées », dit la traduction. On pourrait aussi parler de bien cintrées. Clin d’oeil aux bardes et à leur fonction essentielle de Fous du Roi Immémoriaux qui manquent cruellement au vrai pouvoir dans ces jours où leur art fut confisqué par de vils techniciens modernes de la communication.

Assurément ce Gwerz Denez est un nouveau Barzaz Breiz. Digne de cet héritage puissant. Avec une puissance inégalée. Et au moins on ne pourra pas lui faire un procès inepte en faux littéraire. Assurément, cet homme si humble au monde, a reçu la Grâce de ces dieux anciens, immémoriaux, qui parlent par chaque fontaine, chaque arbre et chaque pierre qui nous entourent. Et nous font entendre leurs voix. Assurément, il en est le traducteur le plus fidèle. Transmetteur sans être traître le moins du monde. « Traduttore traditore » dit l’adage pourtant. Joachim du Bellay en parlait déjà. Mais avant lui, dès 1539 : « Ser Traditori miei, se non sapete far’altro che tradire i libri, voi ve ne anderete bel bello a cacare senza candela ». Comprenne qui veut. Rien ici de cela.

Étoile Denez, mon cœur palpitant est pris au charme de ton Grand Chant…

> Jean Boidron

Contributeur. Trilingue breton-français-gallo, professeur de Lettres et de breton dans l’enseignement public à Redon, Jean Boidron est aussi militant syndical, cofondateur de l’association rennaise « Graines de conte » et vice-président de l'Institut culturel de Bretagne. Ancien président de Dastum, il a également été professeur-conseiller au Musée de Bretagne et professeur-associé au Centre de l’imaginaire arthurien. Côté journalisme, Jean Boidron a dirigé la revue Musique bretonne, été chroniqueur pour Trad Magazine et écrit régulièrement pour le magazine Le Peuple breton. Il est l’auteur de Gousperoù ar raned / Les vêpres des grenouilles publié aux éditions Dastum (1992). [Lire ses articles]