Mervent : « La Région Bretagne devrait demander la co-officialité de la langue bretonne »

Les responsables du centre de formation Mervent donnent leur point de vue sur le nouveau plan de politique linguistique de la Région Bretagne © DR

Le Conseil régional de Bretagne s’apprête à voter son nouveau plan de politique linguistique pour la période 2024-2027. Le Peuple breton a interrogé à ce propos Bernez Kere et Loic Philippon, co-présidents de l’association Mervent, qui prend en charge notamment la formation pour adultes et l’initiation au breton dans les écoles en Cornouaille. L’occasion de dresser quelques perspectives pour de prochaines étapes.

Le Peuple breton : Bernez, Loic, quel est votre sentiment général à la lecture de ce plan ?

Commençons par ce qui manque : le plan n’aborde pas la mise en œuvre des droits linguistiques qui font partie des droits fondamentaux, et qui devra prendre la forme à terme d’une co-officialité de la langue bretonne avec le français en Bretagne. Cette co-officialité devrait être progressive dans sa mise en œuvre. Un exemple : toutes les communes de plus de 10 000 habitants doivent permettre un accueil du public en breton à l’échéance de 10 ans.

Même si les demandes de co-officialité corse ou martiniquaise ont rencontré un refus de la part de l’État, cela ne doit pas amener la Région Bretagne à se censurer sur ce sujet. Elle n’a sans doute pas sa place dans ce type de plan de réappropriation mais l’assemblée régionale devrait s’en saisir peut-être sous la forme d’un vœu et d’un courrier du président de Région au président de la République française. Une autre formulation possible serait un statut spécifique pour la langue bretonne qui intègre une co-officialisation progressive. Cela permettra de fait une valorisation de l’image de la langue dans la société toute entière, et développera la possibilité de travailler en breton dans tous les champs du monde du travail.

La co-officialisation, ce n’est pas un peu abstrait ? Quel projet met-on derrière cette revendication ?

Pendant des décennies, l’image du breton a subi les effets d’une politique de dénigrement auprès de la population bretonne. La pratique de la langue et sa transmission ont été combattues par les différentes républiques. Les Bretons ont, aujourd’hui, une image positive de cette langue mais ils ne sont pas assez nombreux à la pratiquer ou à l’apprendre pour en assurer la sauvegarde.

La Région doit afficher très clairement son ambition politique à moyen et long terme : « une société bilingue avant la fin du 21e siècle ». Ce qui se correspond à un minimum de 30 % de locuteurs dans la population. La Région et l’État et les autres niveaux de collectivités territoriales doivent, en terme d’image, réparer les dégâts causés par la politique glottophobe de l’État central pendant plus d’un siècle, en créant un mouvement d’adhésion massif et profond dans la société bretonne à la présence, à l’usage et à l’apprentissage du breton.

La Région en a-t-elle les moyens aujourd’hui ?

La Région Bretagne pourrait prendre l’initiative de développer des campagnes de promotion de la langue et surtout de promotion d’un projet d’une société bilingue dans un esprit inclusif, on pense à l’accueil de 400 000 nouveaux arrivants en Bretagne dans les décennies qui viennent. Il est essentiel de donner une perspective positive sur l’avenir du breton, sur l’intérêt de son usage dans la vie de tous les jours (à moyen terme). Pour ce faire, les outils de communication les plus efficaces et les plus actuels doivent être mobilisés comme les médias audiovisuels et les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication, NDLR).

Il faut aussi renforcer les campagnes d’incitation à l’apprentissage, l’utilisation de la langue et sa transmission. Dans la politique éducative de l’État, tout au long des XIXe et XXe siècle, le système scolaire a agi par soustraction de compétences en remplaçant volontairement la langue bretonne des enfants par le français seul. La seule démarche éducative qui vaille agit par addition et augmentation de compétences. On est ici dans la compétence linguistique bien sûr qui a été remplacée quand elle pouvait être augmentée. On le sait pertinemment aujourd’hui, mais l’Éducation nationale le savait déjà à l’époque de Jules Ferry (un rapport d’un inspecteur général de 1888 envisageait plusieurs stratégies possibles pour apprendre le français aux élèves bretons dont celle d’utiliser le breton à l’école). La stratégie retenue a été celle de rendre impossible l’utilisation de breton dans l’enseignement. Au regard du droit, il est possible d’argumenter sur la privation de la langue maternelle à un moment de l’histoire et sur la responsabilité de l’État qui doit réparation ou tout du moins devrait mettre en œuvre partout où c’est possible un enseignement bilingue généralisé.

Sur le terrain, quels sont les attentes concrètes concernant ce plan régional ?

La mise en œuvre d’une politique linguistique ambitieuse et efficace doit s’appuyer sur un ensemble d’acteurs, qu’ils soient de nature institutionnelle ou associative. Or, le tissu associatif est aujourd’hui dans une grande fragilité financière, et notamment les structures qui ont une activité mise en œuvre par des salariés. C’est particulièrement vrai pour nos centres de formation qui emploient à eux trois plus de 60 personnes. D’une façon générale, sans cibler un niveau de collectivité particulier, nous constatons que l’aide publique apportée à ces structures est insuffisante pour assurer leur survie à moyen terme.

Des efforts ont été accomplis en 2022 par la Région – et nous les saluons – pour mieux valoriser les places des stagiaires demandeurs d’emploi sur les formations longues de 6 et 3 mois. Mais cela reste insuffisant et aléatoire d’une année à l’autre pour dépaupériser ces structures, où les salaires restent faibles et peu attractifs pour fidéliser les salarié-e-s.

Pour certaines de ces structures, il n’y a pas eu de revalorisation des aides de fonctionnement depuis près de 10 ans de la part du niveau départemental ou régional alors que dans le même temps elles doivent faire face à leurs obligations d’employeurs régis par des conventions collectives. Pour l’heure, elles ne sont pas en mesure de compenser les progressions salariales obligatoires et les augmentations des charges courantes, en particulier en cette période inflationniste. L’augmentation des aides à ces structures doit être considérée comme un rattrapage et non comme une aide conditionnée à une augmentation d’activité qui renforcerait un modèle économique déficitaire.

Durant la campagne électorale de 2021, Loïg Chesnais-Girard, actuel président du Conseil régional, s’était engagé à créer un « droit universel à la formation » au breton et au gallo. Le système actuel de formation des adultes n’a-t-il pas fait ses preuves ?

On est souvent dans un bricolage institutionnel. Par exemple pour la formation de locuteurs adultes, la Région est obligée de passer par les dispositifs de formation professionnelle, par le prisme de l’enjeu du retour à l’emploi alors qu’il s’agit en fait d’un droit linguistique à la réappropriation d’une langue minorisée. Les centres de formation à la langue bretonne ne forment pas à un métier mais à un outil. Cela ne permet pas de prendre en compte un accès à la formation à la langue bretonne sous forme de formation longue – formule la plus efficace pour former des locuteurs adultes – pour l’ensemble des Bretonnes et Bretons et de faire respecter les droits linguistiques qui font partie des droits fondamentaux.

La formation au breton par l’intermédiaire uniquement du e-learning ou de formation semi-intensive ne peut pas être la solution pour former ces locuteurs adultes. En ce qui concerne le e-learning, c’est bien-sûr une offre supplémentaire à développer qui permet de commencer l’apprentissage, qui peut permettre de toucher un public plus jeune mais il faut des interactions régulières en présentiel pour une bonne maîtrise l’expression oral.

Quel levier manque selon vous ?

Concernant les salariés du secteur privé, depuis la mise en place du compte personnel de formation de transition professionnelle (CPFTP), qui permet de se former pour changer de métier, très peu d’entre eux ont eu accès à ce type de formation. Il est donc nécessaire de démocratiser l’accès aux formations longues à la langue bretonne pour ce public comme celui des agents de la fonction publique si l’on veut mettre en œuvre de façon efficace le droit universel à l’apprentissage du breton.

Le financement de la formation professionnelle est du ressort de l’État. Il convient donc que ce dernier créé un fonds destiné à la formation des salariés du secteur privé, des agents des fonctions publiques par le biais de formation longue à la langue bretonne de 9 mois, à partir des crédits de France Compétences. Ce fonds abondé par l’État serait consacré à la prise en charge des frais pédagogique et de la rémunération du salarié ou de l’agent pendant les 9 mois de sa formation.

Et concernant les enjeux de présence de la langue dans la vie publique ?

La politique de la Région doit être ambitieuse dans ce domaine. La conditionnalité de l’octroi des aides régionales à la réalisation d’objectifs en matière d’aménagement linguistique doit concerner l’ensemble des types d’aide et des domaines que la Région soutient et pas uniquement certains domaines.

Par ailleurs certains objectifs peuvent être interprétés comme peu ambitieux. On peut citer l’action 27 du plan : plutôt que de « développer le bilinguisme paritaire dans la communication imprimée et numérique », il aurait été préférable d’écrire « généraliser le bilinguisme paritaire dans la communication imprimée et numérique conformément au guide d’application du bilinguisme en matière de communication qui sera élaboré conjointement par la direction de la communication et la direction des langues de Bretagne. » C’est aussi une étape vers la co-officialité.

Un autre point important est la présence de la langue dans les médias. La demande de développement d’une chaine de télévision publique à l’instar de la Corse avec Via-Stella est inscrite dans le rapport. Quelle est la réelle volonté politique sur ce point ? Y a-t-il des montants budgétés pour cela dans la programmation pluriannuelle ?

Ce plan régional s’appliquerait en parallèle de la Convention État-Région pour les langues de Bretagne. Or les associations dénoncent le retard pris dans l’application de la Convention…

On peut l’illustrer par la question de l’initiation. Comme le rapport le précise : « L’initiation à la langue bretonne mise en œuvre dans certaines écoles publiques monolingues finistériennes par le Conseil départemental, avec le soutien de la Région et par convention avec l’Éducation nationale, n’a pas été étendue à l’ensemble du territoire breton malgré la demande en ce sens formulée par la politique linguistique de 2012. Une initiation selon des modalités comparables est également en place dans 26 classes de l’enseignement privé sous contrat du Finistère depuis la rentrée 2023 ».

Le rapport indique aussi que : « L’article 7 de la loi n°2021-641 du 21 mai 2021 a modifié les dispositions de l’article L312-11-2 du code de l’éducation : désormais, dans le cadre d’une convention État-Région, la langue bretonne peut être une matière enseignée dans le cadre de l’horaire normal des cours », en conséquence financée par l’État et non par les collectivités.

Comme il est inscrit dans le rapport : « La convention spécifique a pleinement pris en compte cette avancée majeure en précisant dans son article 17 que « dans le premier degré, l’État s’engage à progresser vers une généralisation de l’enseignement de la langue bretonne dans le cadre de l’horaire normal des cours sur tout le territoire académique », selon des modalités détaillées à l’article A14, prévoyant notamment « une généralisation de cet enseignement en Finistère, une présence de cette enseignement dans 50 % des établissements du Morbihan, 25 % de ceux des Côtes-d’Armor et d’Ille-et-Vilaine à l’échéance de la convention. Cette démarche, devant donner lieu à l’élaboration d’un plan de développement concerté, répond à la demande fortement exprimée des Breton-ne-s de voir croître la place du breton à l’école (73 %). »

Nous n’y sommes pas, puisque pour l’instant le dispositif n’a pas été généralisé au-delà d’une partie des écoles du Finistère. Le manque d’enseignants est-il une explication acceptable à ce retard ?

Depuis le début des années 2000, la mise en œuvre de cet enseignement sous la forme d’une initiation a été confié dans le département du Finistère à quatre association qui ont su développer un savoir-faire, développer des centaines d’outils pédagogiques adaptés aux trois cycles de l’école primaire, former leur personnel sur le plan linguistique et pédagogique. Ce sont une quarantaine de salariés qui interviennent chaque semaine dans près de 350 classes sur l’ensemble du département. Pour pouvoir mettre en œuvre cette généralisation, la convention spécifique prévoit que l’État :

  • « procède au recensement exhaustif des enseignants brittophones et de leurs niveaux ainsi que de toutes les initiatives d’enseignement de la langue dans le premier degré non bilingue ;
  • habilite les enseignants en capacité d’enseigner la langue bretonne, à l’instar de ce qui est fait pour l’anglais. »

Si l’enseignement relève des compétences de l’État et de ses personnels – les enseignants qui sont chargés de sa mise en œuvre – nous estimons que cette généralisation doit intégrer aussi les structures associatives qui ont un savoir-faire et la capacité en ressources humaines à en accélérer la mise en œuvre pour atteindre les objectifs fixés par la convention spécifique.

À titre d’exemple, un enseignant associatif peut intervenir dans plusieurs écoles, ce que fera difficilement un professeur des écoles rattaché à une seule école. S’appuyer sur les structures existantes et leur donner plus de moyens est la clé pour étendre ce type d’initiations. Attendre que l’État forme suffisamment d’enseignants signifierait en fait se résigner à ne jamais appliquer cette partie de la Convention.

> Ar Skridaozerezh / La Rédaction

Rédaction. Le Peuple breton est un site d'information en ligne et un magazine d'actualité mensuel – en français et en breton – imprimé à 4 000 exemplaires chaque mois. Ils sont tous deux édités par Les Presses populaires de Bretagne, maison d'édition associative basée à Saint-Brieuc. L'équipe de la rédaction, entièrement bénévole, est animée par une centaine de rédacteurs réguliers dont des journalistes professionnels.