« Soleil vert » : une fiction si proche du réel

© Aurélien Boulé

2022, New-York : 40 millions d’habitants. Après des décennies d’un développement hors de contrôle, la planète fait face à une surpopulation aiguë, à des troubles sociaux sans précédent et à une canicule permanente. Thorn, inspecteur de police (interprété par Charlton Heston), est envoyé sur les lieux d’un assassinat. Son enquête le mènera sur les pistes du secret le mieux gardé, au cœur de cette société malade et crépusculaire... Le Peuple breton vous propose une analyse critique de « Soleil vert », film d’anticipation sorti en 1973 et pourtant si contemporain.

Quand Richard Fleischer réalise et sort son film, au début des années 70, la guerre du Vietnam est enlisée dans un bourbier terrifiant, le mouvement des droits civiques aux États-Unis s’achève par la prohibition des lois ségrégatives mais le racisme et les inégalités restent très forts, les premiers soubresauts de la crise pétrolière mondiale pointent à l’horizon et les grandes cités américaines connaissent une paupérisation inquiétante.

C’est aussi l’époque où le libéralisme financier part à l’assaut des sphères politiques, universitaires et économiques, notamment via les théories de l’École de Chicago et celles développées par Milton Friedman. Une véritable révolution éclot à travers l’avènement du libre marché, devenu le point cardinal des sociétés occidentales. Wall Street jubile : les mesures de dérégulation s’amplifient à mesure que l’interventionnisme de l’État fédéral américain diminue. La France n’y échappera pas, avec l’élection en 1974 de Valéry Giscard d’Estaing, premier président libéral.

C’est dans ce terreau que s’enracinent les ramifications d’une histoire librement inspirée du roman éponyme de Harry Harrison. Cinquante ans après sa sortie, « Soleil vert » reste un film d’anticipation saisissant, tant par la force de son récit que par la clairvoyance des alertes sociétales et politiques soulevées.

Affiche du film Soleil vert
L’affiche du film

Climat et environnement

La séquence d’ouverture du film est montée autour d’un millier d’images. En deux minutes sont résumées des décennies d’un développement économique sans frein, qui ont transformé la planète en un lieu ravagé par la pollution, la surpopulation et la crise climatique. L’une des premières scènes montre un dialogue entre l’inspecteur Thorn et Sol, son ami érudit avec qui il vit dans un appartement new-yorkais insalubre.

Il y est question d’émissions de « gaz à effet de serre » destructrices : remise dans son contexte de l’époque (où la conscientisation sur les enjeux climatiques était bien moins forte qu’aujourd’hui), cette prise de position dès le début du film est un cas de figure unique. Jusqu’à présent, à quelques rares exceptions comme « La planète des singes » (toujours avec Charlton Heston), le cinéma de science-fiction de masse était presque totalement dépolitisé. Fait nouveau ici avec « Soleil vert » : le danger ne vient plus d’ailleurs, de l’espace, d’un extraterrestre ou d’un monstre quelconque, mais bien de l’humanité, dans sa capacité à s’autodétruire et à saper son environnement.

L’une des conséquences de cette destruction quasi-totale de la biodiversité mondiale est incarnée – de manière centrale – par l’enjeu de l’alimentation. Les pâturages, les champs ou encore les espaces naturels ayant été dévastés, les seuls aliments disponibles sont rationnés et produits (selon le discours officiel) à partir de plancton ou de soja : les biscuits « Soylent ». Seule une minorité de nantis peut encore avoir accès à des produits alimentaires de qualité. L’équation entre nutrition et inégalités de classe sous-tend l’intégralité du film. Elle nous éclaire sur la nécessité de protéger notre environnement, non seulement pour conforter l’habitabilité de la Terre, mais aussi pour garantir un accès juste et équitable aux ressources alimentaires.

Démographie et surpopulation

La nuit, partout, dans les édifices, les escaliers, les couloirs dorment des personnes sans-abri. En journée, la population fourmille dans les rues. Le chômage règne en masse. Outre l’oisiveté, l’une des seules activités est d’acheter au marché noir les rares produits encore disponibles ou d’attendre sa ration de biscuits « Soylent ». Pour contrôler ces individus désespérés et pléthoriques, l’État encadre la distribution des biscuits avec une violence terrible et impose des heures de couvre-feu. Accablées par la pauvreté, certaines mères confient leurs enfants aux religieuses, dans des églises surpeuplées. Les rues de la ville, encombrées et asphyxiées, ne sont plus en mesure d’écouler les flux de voitures ou de piétons. L’immobilité forcée englue les individus dans leur misère et le désespoir. Elle les assigne à résidence.

Portrait de Charlton Heston en 1968
L’acteur Charlton Heston, ici en 1968 © Jack de Nijs pour Anefo, CC0, via Wikimedia Commons

Tableau noir poussé à l’extrême, cette situation dépeinte agrège les craintes liées à l’explosion de la démographie mondiale : de 1,65 milliard au début du XXᵉ siècle à près de 4 milliards lors de la sortie du film (plus de 7 milliards aujourd’hui en 2022). Là encore, la catastrophe n’est pas exogène. Elle s’enracine au contraire dans l’essence même de l’humanité, dans sa démographie galopante et dans son incapacité à maîtriser sa nature « invasive ». Le contrôle des naissances n’est même pas abordé dans le film, comme si tout espoir de régulation était vain et impossible.

Le scénario frappe ici les consciences par son nihilisme profond. « Soleil vert » est traversé par une affliction qui ne s’interrompt momentanément que lors de rares scènes intimistes, lorsque les personnages sont seuls et isolés. Comme si la démographie incontrôlée balayait toute possibilité de vivre heureux en groupe, comme si elle brisait l’harmonie des sociétés et détruisait la cohésion sociale. Les seuls espaces vides montrés dans le film sont les fossés qui séparent les quartiers riches du reste de la ville. Le calme est au service de l’ordre. Le vide érige des frontières. N’était-ce pas déjà le cas, lors de la sortie du film, entre les cloisons du mur de Berlin ou entre les barbelés électrifiés des deux Corées ?

Ségrégation et conflits sociaux

L’assassinat est commis au début du film par un tueur à gages dans une résidence de luxe, à l’encontre d’un responsable de « Soylent Corporation », William Simonson. Il y vivait dans l’opulence, avec un accès à de la viande et des légumes, à de l’eau chaude et à de l’alcool. Au cours de son enquête, l’inspecteur Thorn profitera et abusera de ces ressources ; alors que lui-même n’a vécu que dans la privation et la misère, malgré son travail. Peut-on le lui reprocher ? Certes, la corruption guette et les méthodes douteuses sont généralisées, mais tous les personnages sont enkystés dans des déterminismes extrêmement puissants qui maintiennent un ordre social injuste. La ségrégation est spatiale, sociale, économique mais aussi mentale.

La bande-annonce du film d’anticipation « Soleil vert » (1973).

Dans cette société désenchantée, où l’espérance est morte, la seule issue pour avoir accès à des représentations de paysages naturels est l’euthanasie. C’est l’une des solutions imaginées par l’État pour lutter contre les conflits sociaux et la surpopulation. Se donner la mort, de manière assistée, est ainsi récompensé. Sol, l’ami de Thorn, y aura recours. Allongé dans une salle hermétique, seul, il y verra projetés sur des écrans géants des films réconfortants et déchirants d’une nature aussi belle que généreuse, comme elle l’était autrefois. L’accès à ces images est donc possible, mais la mort doit s’en suivre. Le fait de connaître le monde d’avant exclut de la société, mais aussi de la vie. La ségrégation est ainsi poussée à son paroxysme.

L’une des séquences les plus fameuses du film se déroule lors d’une distribution de biscuits « Soylent ». Celle-ci tourne court, l’approvisionnement en denrées étant trop faible au regard de la foule pléthorique attendant sa ration. L’ordre est donc donné aux policiers de procéder à l’évacuation. Les personnes affamées protestent et chargent. L’armée riposte par l’emploi de camions-bennes géants dotés de lames qui se soulèvent pour ramasser les manifestants, comme de vulgaires détritus que l’on évacuerait de la chaussée. Absente du roman original, et imaginée par le réalisateur, la puissance de la force évocatrice de ces camions est telle qu’elle restera jusqu’à aujourd’hui l’une des scènes les plus marquantes de la science-fiction au cinéma.

À travers l’inhumanité sidérante de cette action convergent à la fois une critique acerbe de la violence d’État et une métaphore de l’industrialisation possible de la répression. Cette séquence peut également être vue comme une allégorie de l’horreur de l’holocauste, à travers la mécanisation et la massification de ses procédés meurtriers. « Soleil vert » aborde ainsi de manière frontale et étonnamment offensive – pour un film grand public – les intérêts divergents de classe, en les associant habilement aux dérives des régimes totalitaires.

Genre et liberté

Make Room! Make Room!, titre du roman original d’Harry Harrison (1966).

Comme pour beaucoup de films, cette production à grand budget, issue d’un studio hollywoodien, est avant tout écrite, financée et réalisée par des hommes. Sur ce sujet, rien de très novateur, donc, dans le processus de création. Celui-ci reste éminemment masculin. L’intérêt se situe ailleurs. Dans le roman d’Harry Harrison, les femmes sont les égales des hommes. Pour son adaptation, Richard Fleischer et son scénariste Stanley R. Greenberg ont introduit une sous-classe particulière : ni tout à fait dans le lumpenprolétariat, ni dans la caste des nantis, certaines femmes sont considérées comme… des « meubles ».

Elles sont placées dans un appartement, et y restent associées ad vitam aeternam au gré des changements de locataires. Dans cette sous-classe existent différentes catégories, certaines femmes vivent dans des résidences de luxe, d’autres dans des logements plus modestes. Elles s’occupent de leur locataire, leur font à manger, font les courses. Même si ce n’est explicitement pas soulevé dans le film, on imagine qu’elles puissent aussi être sexuellement « utilisées », puisqu’elles n’ont pas de valeur en tant qu’individus. Elles ne sont que des objets. À leur égard, l’attitude de Charles, le concierge du gratte-ciel où est assassiné Simonson, est symptomatique. Il les frappe, les violente, les humilie en les privant de toute liberté. Même le héros, Thorn, qui tombe amoureux de Shirl, le « meuble » de l’appartement de Simonson, glisse à plusieurs reprises dans des postures sexistes.

L’ajout de cet élément scénaristique donne une dimension encore plus forte aux fractures sociales et humaines dépeintes dans le film. Il exacerbe l’aliénation des individus au profit de l’intérêt d’une minorité. Mis à part le vieux Sol, aucune personne n’est réellement libre dans ce monde blafard. Car la possibilité même du choix semble être anéantie par la pesanteur de l’ignorance, de l’oppression et de la misère. Les femmes, encore plus que les personnages masculins, sont enfermées dans un statut, une fonction qui les assujettit par nature.

Anthropophagie et survie de l’espèce

À la fin du film, l’enquête de Thorn percute l’inattendue euthanasie de son ami Sol. Les deux convergent néanmoins vers une résolution commune. Alors qu’il réussit à s’infiltrer dans une usine ultra-sécurisée, après avoir suivi le corps de son ami transporté avec des centaines d’autres cadavres dans des camions, Thorn découvre que les biscuits « Soylent » sont – en réalité – produits à partir de carcasses humaines. Blessé par des gardes, il s’enfuit et finit sa course dans une église bondée, où il criera à la face du monde l’ignoble vérité.

Là aussi, cette fin ne figure pas dans le roman, elle fut ajoutée par Richard Fleischer. Cette idée de génie participa largement à rendre ce film encore plus puissant et atypique. Comme celle de « La planète des singes », du « Sixième sens » ou encore d’« Usual suspects », elle concourut à faire entrer « Soleil vert » dans le panthéon des dénouements cinématographiques d’anthologie. Mais au-delà de cette formidable trouvaille, c’est bien la démarche d’analyser et de traiter les liens entre anthropophagie et subsistance de l’espèce humaine qui marque les esprits et nous interroge. À l’ère de la croissance infinie et de la destruction systémique d’une planète par nature « finie », que pourra succéder autre que l’avènement d’un nouveau cycle : celui d’une humanité obligée de sacrifier une partie des siens pour survivre, après avoir anéanti toute autre option ?

Jusqu’à aujourd’hui, au cinéma, peu d’œuvres de science-fiction ont réussi à porter aussi loin certaines hantises, craintes et considérations politiques. La littérature regorge quant à elle de romans géniaux abordant également les dérives d’une humanité crépusculaire sous le joug de régimes totalitaires (« Stalker » des frères Strougatski, « Farenheit 451 » de Ray Bradbury ou encore « Les Monades urbaines » de Robert Silverbeg, par exemple).

La force de « Soleil vert » s’ancre en partie dans le subtil équilibre entre l’attachement aux personnages et le dégoût provoqué par ce monde apocalyptique. Mais son intérêt principal réside sûrement dans sa capacité à nous interpeller et à faire écho aux dérives bien réelles de nos sociétés. Cinquante ans après sa sortie, ce film reste malheureusement plus que jamais d’actualité.

« Soleil vert », de Richard Fleischer (1973), avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Leigh Taylor-Young, est à revoir en ce mois d’octobre sur Arte !

> Aurélien Boulé

Rédacteur. Scénariste, vidéaste et photographe nantais, Aurélien Boulé travaille notamment autour des questions sociales et urbanistiques. En 2015, il a signé son premier scénario de bande dessinée : À marée haute, une ballade nostalgique sur l'île de Nantes des années 1990, portée par le dessin de Paulette Taecke et édité chez Sixto. En 2018, il a coécrit et réalisé le webdocumentaire « Fest-noz, de la cour de ferme à l'Unesco ». Depuis 2020, il s'implique également pour développer la pratique cyclable dans la métropole nantaise. [Lire ses articles]