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De la clandestinité au Conseil municipal : l’engagement des Rennaises pour leurs droits

Graffiti, Photographie, Collections muséales du Musée de Bretagne, vers 1975

En 2008, la mairie de Rennes est la première à recevoir le label égalité saluant ses efforts pour l’égalité des chances et des sexes dans les services municipaux. Pour comprendre comment Rennes est devenue l’une des villes pionnières en matière de politisation des femmes, il faut remonter aux années 1960 et 1970, au moment où elle est traversée par les luttes féministes de la deuxième vague, visibles par l’engagement des femmes tant dans le milieu associatif que dans des groupes liés aux militantismes d’extrême gauche.

Dans les années 1950, contraception et avortement sont des actes encore illégaux. Cela n’empêche pas l’association Maternité heureuse (plus tard Mouvement français pour le Planning familial) fondée en 1956, de militer pour le droit à la contraception, et d’aider à la création de relais partout en France. C’est le cas de l’association du Planning familial d’Ille-et-Vilaine, fondée en 1965, qui reste à la limite de l’illégalité tant que la contraception demeure interdite jusqu’en 1967. Elle est au départ hébergée dans un bureau du syndicat Force Ouvrière, et dit s’occuper des problèmes de maternité ou de natalité mais en réalité diffuse des informations sur la contraception. Le Planning est peu à peu rejoint par des femmes militantes issues des milieux enseignants. Ces dernières se rapprochent de la population rennaise grâce à des permanences mises en place dans différents quartiers de la ville, et dont les horaires sont annoncés dans le journal Ouest-France. Le Planning collabore également avec l’École des hautes études en santé publique (EHESP) dont les travailleurs et travailleuses sociales aident à la diffusion d’information auprès de la population. Cela fait du Planning d’Ille-et-Vilaine un pionnier dans l’éducation sexuelle en France.

Un enfant… si je veux… quand je veux, Affiche, Collections muséales du Musée de Bretagne.

Ce n’est cependant qu’après Mai 68 que se développe à Rennes la forme la plus combative de la politisation des femmes autour des luttes pour le droit à l’avortement libre et gratuit.

Des déclinaisons des structures nationales portent ce combat : Choisir, le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et la Contraception (MLAC), tous deux issus de mouvements d’extrême gauche, mais également le Planning familial. L’action politique s’organise autour de manifestations, de séances d’informations sur la contraception et la sexualité, de projections du documentaire interdit Histoire d’A*, de la pratique des avortements clandestins avec la méthode par aspiration plus sécurisé de Karman** ou encore de l’organisation de voyages à l’étranger pour avorter. Contrairement au Planning familial cherchant la reconnaissance des institutions, la stratégie de Choisir Rennes, comme du MLAC, est de mener des actions illégales pour créer un état de fait et ainsi faire pression sur les pouvoirs publics.

Choisir Rennes naît à l’initiative d’une jeune Rennaise, Nathalie Neuville, et de sa rencontre avec Olivier Bertrand, un étudiant en médecine de Grenoble qui la forme à la pratique de l’avortement Karman. Face aux coûts financiers énormes des voyages à l’étranger, les avortements clandestins commencent à Rennes début 1973 dans une permanence au 13 rue Saint-Michel. Une année suffit pour qu’une centaine d’avortements soient réalisés par les militantes et militants de Choisir.

En cette même année 1973, des groupes de femmes non mixtes (groupes sans hommes afin de ne pas reproduire les dominations de genre) apparaissent à Rennes. Trois premiers groupes sont fondés, dont celui de Villejean créé à la suite de l’obtention de la mixité en cités universitaires. Le besoin de se réunir pour réfléchir et donner une libre place à la parole explique l’éclosion de ces groupes de femmes se formant de manière autonome ou dans des organisations politiques ou syndicales. Ils sont de véritables lieux de politisation et de développement d’une conscience féministe.

Déjà en 1972, les femmes de la CGT de l’imprimerie d’Oberthur manifestent pour l’égalité salariale. Ainsi, en 1974, c’est au tour de la « Commission femmes » de la CFDT de Rennes de s’engager contre les inégalités subies par les femmes au travail et dans la société, parallèlement à la création d’une délégation régionale à la condition féminine de Bretagne dont la déléguée est Janine Pichon. Ces délégations, qui deviennent quelques années plus tard les Délégations Régionales aux Droits des Femmes, visent à faire remonter les problématiques des femmes de leur région au niveau national et à encourager l’installation local des Centres d’Information Féminin (CIF) qui se développent en France depuis 1972.

Nombre de militantes des groupes de femmes de Rennes fréquentent les milieux d’extrême gauche comme la Ligue communiste révolutionnaire ou le Parti communiste marxiste-léniniste de France. Après le vote de la légalisation de l’IVG, les revendications évoluent et s’orientent vers le viol et les violences conjugales. Ces militantes ne sont d’ailleurs pas engagées que pour les droits des femmes mais aussi pour toutes les luttes portées par les mouvements d’extrême gauche.

En parallèle de l’action du Planning et des groupes de femmes, des associations féminines, travaillant quotidiennement auprès des femmes, profitent du contexte des années 1970 et de la municipalité socialiste d’Edmond Hervé pour obtenir la mise en place de structures d’accueil dont le Centre rennais d’informations des femmes (CRIF).

Trois associations s’engagent ensemble dans la création de ce centre : l’Association des femmes chefs de famille, travaillant comme soutien auprès des femmes seules chargées d’enfants, l’Union féminine civique et sociale, qui milite pour l’égalité homme-femme par le biais de formations, et l’Union des femmes françaises, proche du Parti Communiste français, qui organise notamment une campagne pour l’emploi des femmes en 1978. Leur travail lors de leurs permanences permet de cibler des problèmes d’informations communs pour de nombreuses femmes, notamment au sujet de droit de la famille ou de l’insertion professionnelle. Après deux années de réflexions sur la décision d’adhérer ou non à la charte de la structure gouvernementale du CIF (Centre d’Information Féminin), les associations décident de faire du CRIF une structure indépendante, autonome dédiée aux besoins locaux identifiés. Le CRIF ouvre en 1979 avec plusieurs mois de retard en raison de la réticence de la mairie à leur accorder un local adéquat malgré son engagement à le faire. Il est tenu par des bénévoles et donc conçu comme un centre d’accueil, d’information et d’orientation dédié aux femmes afin de renseigner gratuitement ces dernières sur leurs droits et leurs avancées. Deux années chronophages de bénévolat et le manque de subventions viennent convaincre les membres du CRIF de se rallier en 1981 à la charte des Centres d’Information des Droits des Femmes (CIDF), évolution des anciens CIF à l’initiative de la nouvelle ministre déléguée au Droits des Femmes, Yvette Roudy.

Élections municipales 1983, Photographie, Collections muséales du Musée de Bretagne

Les mandats du maire Edmond Hervé de 1977 à 2008 représentent un tournant dans l’inclusion des femmes dans la vie politique à l’échelle de la municipalité. Bien qu’au cours de la première campagne d’Edmond Hervé, seulement 14 % de femmes sont inscrites sur la liste, le nombre d’élues augmente peu à peu : 30 % de femmes sont élues au Conseil municipal en 1997 pour une moyenne de 17,1% en France. Les postes occupés par ces élues se diversifient, et de plus en plus de femmes deviennent adjointes et occupent des places importantes. La municipalité met en place l’Office social et culturel rennais qui joue un rôle de ciment entre les associations et au sein duquel une commission féminine est créée, notamment pour dialoguer avec les associations féminines sur la création du CRIF.

Anne Cogné, l’une des figures féministes iconiques de Rennes, est nommée présidente de la commission. Vivant à Rennes depuis 1948, c’est après 1968 qu’elle commence à militer à l’Union féminine civique et sociale, notamment pour la valorisation des savoirs et des compétences acquis par les mères de famille. Elle s’engage dans la création du CRIF et en devient la présidente en 1981. Deux ans plus tard, elle est remarquée par la municipalité d’Edmond Hervé et devient déléguée à la consommation. Elle négocie auprès d’Edmond Hervé la création d’une délégation aux droits des femmes, dont Maria Vadillo puis Jocelyne Bougeard occupent le poste.

Ce processus rennais se voit affirmé par le vote de la loi sur la parité en janvier 2000, qui inclut notamment l’égal accès des hommes et des femmes aux mandats électoraux et aux fonctions électives. Cette loi sanctionne ainsi les partis politiques qui ne présentent pas des listes avec une répartition égale d’hommes et de femmes. C’est ainsi qu’est élue en 2001 Jocelyne Bougeard, en tant qu’adjointe au maire responsable des droits des femmes, et Nathalie Appéré comme adjointe, cette dernière devenant la première femme élue maire de Rennes en 2014.

L’engagement des femmes dans la vie politique rennaise est multiforme. Il s’incarne tantôt de manière radicale, illégale et rebelle dans les actions liées aux mouvements d’extrême gauche, tantôt dans un cadre plus institutionnel par le biais des associations et de la municipalité. Il révèle aussi un engagement parfois plus pragmatique que militant ou institutionnel : c’est le cas des associations féminines qui réfléchissent avant tout à répondre aux besoins concrets des femmes. Il n’est pas possible de résumer en un article l’ensemble des mouvements, des associations, des groupes qui ont milité pour les droits des femmes. On peut seulement faire découvrir, ici en quelques lignes, un exemple local de ce qui a été l’un des moments clés de la politisation et l’émancipation des femmes.

 

Notes :

*Histoire d’A. : Film documentaire réalisé par deux militants et militantes, Charles Belmont et Marielle Issartel, qui dénonce la répression de la contraception et de l’avortement. Son visa d’exploitation est interdit par le Ministre des Affaires culturelles en raison de la scène montrant un avortement pratiqué avec la méthode Karman.

**La méthode Karman : Du nom de son créateur, le psychologue Harvey Karman, la pratique de l’avortement consiste à aspirer le contenu de l’utérus au lieu de racler les parois. Cette technique simple peut être pratiquée par des personnes qui ne sont pas médecin. Elle inclut une dimension psychologique en mettent en place un accompagnement de la femme par la parole.

Bibliographie :

Christine Bard (dir.), Les féministes de la deuxième vague, PUR, Collections Archives du féminisme, Rennes, 2012.

Christine Bard, Janine Mossuz-Lavau, Le Planning familial, histoire et mémoire (1956-2006), PUR, Collections Archives du féminisme, Rennes, 2006.

Georges Duby, Michelle Perrot, Françoise Thébaud. Histoire des femmes En Occident. V. Le XXe Siècle. Plon, Paris, 1992.

Patricia Godard, Lydie Porée, Les femmes s’en vont en lutte ! Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965-1985), Editions Goater, Rennes, 2014.

Blandine Lefierdebras, « L’engagement collectif des femmes : de l’expérience militante à l’institutionnalisation, l’exemple du Centre rennais d’information des femmes (1976-1982) », Genre & Histoire [En ligne], 21 | Printemps 2018, mis en ligne le 01 juin 2018, consulté le 12 juin 2021.

> Coraline Beuvier

Passionnée d’art et de patrimoine religieux et naturel, Coraline s’intéresse tout particulièrement au patrimoine culturel immatériel, les traditions, les croyances, les savoir-faire et la production artistique des groupes d’individus. Ayant une formation en histoire et en médiation culturelle, elle a rejoint Rubrikenn Istor Breizh pour son envie de rendre accessible l’histoire de la Bretagne à tous et à toutes.