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À propos d’agriculture autarcique ou exportatrice…

Bernard Poignant, ancien maire de Quimper et conseiller de François Hollande, a récemment déclaré qu’en matière d’agriculture, il fallait choisir entre l’autarcie et l’ouverture (lire ici). Une sortie qui a déjà fait réagir Paol Mingant, élu UDB à Plouedern dans les colonnes du Ouest-France. Le Peuple breton que le sujet intéresse a également reçu une réaction de Bernard Cano, agriculteur.

Comme il est étonnant de voir que des individus qui ont été en charge dans les hautes fonctions de la politique posent de manière aussi caricaturale la question de savoir si notre agriculture doit être à vocation autarcique ou exportatrice ! Ne serait ce pas le reflet de croyances anachroniques ?

Il faut d’abord rappeler que l’agriculture, ce sont les agriculteurs qui la constituent et conséquemment, en bout de processus, les consommateurs. Mais a-t-on déjà demandé aux agriculteurs quelle est l’agriculture qu’ils voudraient pratiquer et aux consommateurs quelle nourriture ils souhaiteraient consommer ? Non ! On nous a imposé les diktat d’une agriculture de production de masse, polluante, dans l’ensemble peu valorisante et qui devait être exportatrice. Une vision devenue anachronique.

Tout se joue en France dans les hautes sphères d’un État qui décide de tout et qui impose sans fin ses choix souvent très peu pertinents au travers de ses schémas directeurs. C’est une page qu’il faut absolument tourner. L’agriculture est un exemple qui illustre bien ce type de fonctionnement. Les propos de Bernard Poignant sont typiquement le reflet d’un monde politique qui a des opinions sur presque tout ! Seulement, ces « opinions » sont la résultante de visions idéologiques. Or, les opinions devraient d’abord être le produit de la connaissance qui confère la compétence qui prépare aux bonnes décisions, aux bons choix.

Paysans muets

Qu’est le statut des agriculteurs aujourd’hui : de « bons gars » que l’on flatte mais qui ne sont même pas autorisés à établir leurs propres facturations lorsqu’ils livrent des céréales, des animaux à l’abattoir, des légumes qui sortent de leurs champs en direction des conserveries. En effet, seuls les acheteurs émettent les factures et seules les leurs ont une valeur reconnue ! Connaissez-vous un autre secteur ou cela existe ? Pourquoi les paysans ne sont-ils pas autorisés à moudre leur grains pour faire de la farine au delà de 350 quintaux ? Peut-on transposer ce genre d’interdit à n’importe quel autre domaine et n’importe quel autre corps de métiers ?

On parle beaucoup des agriculteurs, mais depuis longtemps, on leur a coupé le sifflet à eux. Pour ce qui est de la question agricole, à partir des années 1960, celle-ci a été pensée pour les intérêts de l’industrie agroalimentaire et non pour le bien-être du monde paysan. Cette industrie agroalimentaire exportatrice dont semblent si convaincus des personnes comme M. Poignant n’a eu de cesse de réduire les paysans à un état de dépendance sans fin qui n’est autre qu’une forme caractérisée d’esclavage, à la conquête de l’agrandissement des fermes, à l’hypercompétition technique et commerciale qui met les paysans en concurrence entre eux, mais aussi avec les pays dont les coûts de productions sont faibles car nos normes sont plus exigeantes donc plus coûteuses. Dépendance encore face aux produits phytosanitaires avec lesquels ils ont tant et tant désappris, à tel point que si on les en prive, ils ne plus assumer les actes de production ! Les « bio » justement reconquièrent tout cette indépendance si gratifiante.

Le terme autarcie est réducteur et une agriculture en phase avec les enjeux d’aujourd’hui cherchera d’abord à promouvoir une agriculture pensée pour le bien-être des agriculteurs, la préservation de l’environnement, la santé des populations. Si, dans les écoles d’agriculture, l’enseignement intégrait quelques heures chaque semaine de sciences humaines, de sociologie, l’esprit critique de ces derniers fonctionnerait mieux et ils sauraient le formuler pour faire reconnaître un statut plus valorisant et ne pas être réduits aux rôles d’opérateurs techniques salariés à bas coûts qui est le corollaire des productions de masse. Au lieu de cela, on les conditionne aux marchés à l’export et ils s’étripent pour écouler des volumes à faible valorisation. Des exemple comme les Fermiers de Loué montre la validité de choix complètement opposés.

Autonomie, pas autarcie !

« Autarcique » n’est surtout pas le mot adéquat pour parler d’une autre agriculture. « Autonome » devrait-on dire ! Ainsi l’élevage en Bretagne, le nerf de l’économie agricole, dépend totalement des importations de soja qui représentent environ 15/20 % du total des tonnages des aliments composés qui sortent des usines et destinés aux élevages intensifs/hors sols. Depuis 15 ans, les cours mondiaux du soja n’ont cessé de grimper ce qui augmente la dépendance de l’élevage car de nombreux autres pays captent des volumes grandissants pour développer chez eux la consommation des produits carnés. La Chine tient peut être le haut du pavé mais de nombreux autres pays sont dans cette logique. Bien sûr, on peut faire de la nutrition sans soja mais avec de moindres performances de croissance de gains journaliers. Tout ce soja provient de pays ou de grands groupes couverts par des États malveillants qui accaparent les terres, persécutent les paysanneries traditionnelles qui vivent d’une agriculture vivrière, les empoisonnent par les épandages aériens de produits chimiques. C’est ce soja de la dépendance que nous recevons par bateau dans le port de Lorient (notamment) pour nous faire passer pour des leaders à la tête d’une agriculture performante !

Nous pourrions aussi parler des coûts de la pollution engendrée par cette agriculture intensive en Bretagne (ailleurs ce n’est pas mieux soit dit en passant), de ces coûts anormalement bas pris en compte pour établir les base d’une comptabilité intègre car si tel était le cas, comme cela devrait l’être par la tenue d’une comptabilité non falsifiée, nous réaliserions que ce système est loin d’être aussi performant qu’on veut nous l’asséner. Va-t-on continuer à faire des plans « Bretagne eau pure » qui coûtent un « pognon de dingues » pour conforter les intérêts de l’industrie agroalimentaire concentrée dans les mains de peu d’opérateurs ? Faut-il évoquer les sols gavés de cuivre et de phosphore avec les épandage de lisier ?

Monsieur Poignant bâtit le titre de son article en choisissant la formulation « quelle agriculture voulons-nous ? ». C’est tout de même rassurant de réaliser que nous aurons donc, au sens large, notre mot à dire car pour l’ensemble des décisions politiques et stratégiques, malgré des niveaux d’éducation qui se sont sans doute élevés depuis ce début de siècle, ce sont les hautes sphères de l’État qui dictent les orientations. Cela suffit ! L’agriculture à venir, en Bretagne, ne sera plus dédiée uniquement aux activités d’élevages si précaires. Elle va devoir évoluer. Au lieu de consacrer 75 % de ses surfaces à la production d’alimentation animale (soit la quasi totalité des cultures), nous devrions développer de nombreuses productions végétales pour la consommation humaine. Il est clair que le tournant est pris qui va refaire la part belle aux végétaux dans l’alimentation humaine. Utilisons nos champs pour apporter sur nos table notre alimentation. Nous en sommes encore loin. Tandis que nos aïeux savaient le faire par nécessité, sachons le faire par intelligence et cohérence. Nous nous inscrirons ainsi dans une économie ouverte du local et du grand local qui créera des conditions fertiles pour la reconstitution d’un tissu d’activités et d’entreprises diversifiées, dynamiques ou l’agriculture nouvelle aura un rôle prépondérant à jouer en plus de nous offrir l’agrément de beaux cadres de vie.

La fin des herbicides

Les miracles ne vont pas se faire tout seuls pour favoriser l’avènement d’une autre agriculture que nous sommes très nombreux à désirer. Comme dans les années 1960, il faut une pensée politique claire et nette, volontariste, qui permette l’injection de moyens, d’argent, pour créer les outils nécessaires à son émergence. Le glyphosate est un parfait exemple à prendre en considération. Dans l’instant, vouloir s’en passer serait aller tout droit vers une famine généralisée, mais si de l’argent est investi pour apporter des solutions de désherbage efficace, les agriculteurs ne pourront que vouloir s’en emparer. Aurait-on peur qu’ils deviennent trop libres ? La maîtrise du désherbage qui exclut les produits phytosanitaires traditionnels et leurs nocivités est l’enjeu principal pour le développement d’une agriculture écologique nouvelle à grande échelle.

Les perspectives sont bonnes, rompre avec ces schémas traditionnels sclérosés engendrera la création de nombreux savoirs, connaissances, technologies, produira de la stimulation pour innover mieux et bon. Le modèle en place se cramponne et le retard que nous prendront ne nous profitera pas. Il faut mettre les moyens car les marchés s’ouvrent, défaisons-nous donc de ces croyances inculquées qui déifient ces vieux schémas qui perdurent pour assurer des rentes au système dominant.

> Bernard Cano

Bernard Cano
Bernard est fondateur d'Edou Breizh, agriculteur, entrepreneur. Il parle breton couramment et promeut une agriculture biologique en Bretagne.