
Ce n’est pas la quête du Graal, mais ça y ressemble fort. La prestigieuse collection Bouquins, des éditions Robert Laffont, vient tout fraîchement, à peine séché des presses, de publier un somptueux exemplaire de quelque 700 pages, grâce au travail assidu de Jean Bothorel qui fut l’ami de Xavier Grall et éditeur. Remarquable et précieux.
On n’y retrouvera pas tout. Parfois des extraits de poèmes ou romans célèbres. Mais aussi une part méconnue de son œuvre journalistique. Pour qui n’a pas vécu les années 70-80, Xavier Grall est une figure majeure de la littérature bretonne de cette décennie. Les plus anciens auront souvenir d’un remarquable plateau chez Bernard Pivot sur France 2, le vendredi 8 juillet 1977, qui réunit et opposa violemment les deux chantres du monde littéraire breton de l’époque : le bigouden Per-Jakez Hélias et son très fameux Cheval d’Orgueil paru en 1975 dans la prestigieuse collection Terre Humaine de chez Plon, et qui fut un succès immense. En face Xavier Grall, avec son pamphlet Le Cheval couché directement calqué par son titre, qui bien que natif du Léon n’est pas bretonnant de naissance et vit dans ce Paris mondain et surtout artistique qui vibre à cœur et corps perdu dans un mouvement identitaire « revivaliste » initié par Alan Stivell le Grand. Glenmor n’est pas bien loin… Tri Yann non plus. Sans compter le réveil de certains mouvements politiques voire armés. La Bretagne frétille et parfois à gros bouillons. La suite en dépend.
Le fond de l’affaire extrêmement polémique qui éclate sur le plateau de Pivot et son émission littéraire hebdomadaire très suivie (à l’époque la télévision avait un rôle de diffusion des diverses cultures et notamment populaire) est ce vieil agrégé de Lettres classiques et bretonnant de naissance, faisant le portrait du monde paysan où il avait grandi. De l’authentique, presque de l’ethnologie. Flamboyant.
En face, un militant plutôt autonomiste qui lui reproche sa vision passéiste de la Bretagne, limite figée dans un regard folklorique, face à cette Bretagne combattante en luttes diverses telles qu’il s’y passait à l’époque depuis les combats paysans ou même du joint français aux luttes antinucléaires. Une Bretagne en pleine mutation. Et le fils de ploucs d’un autre Landerneau se retrouve à Paris au beau milieu des émigrés qui atterrissent à Montparnasse. De 50 a 67.
Le gars Xavier (1930-1981) a un parcours multiple. Jusqu’au service militaire au Maroc, puis la guerre d’Algérie : « Quand un peuple accepte tacitement que la torture soit employée pour réduire ses ennemis, ce peuple-là ne mérite pas de vivre ». Lucide et revêche toujours. Et enfin à Paris qui fut la découverte ou l’ignorance de son contemporain Lebesque chantée par les Nantais Tri Yann : « Tu te découvres breton comme il n’est pas permis de l’être (…) Tu te récupères, tu te regardes en face. Tu te décolonises. Tu es berbère, kabyle, breton. »
C’étaient les années 60. Mais avant ? Né a Landivisiau dans une famille nombreuse de 9 enfants, son père tanneur fut même maire de sa commune, plutôt du catholicisme social. Un héritage de valeurs très influentes dans son œuvre littéraire. Sa douleur de ne pas avoir appris le breton familial se compensera dans un militantisme d’identité qui s’exprime dans chacun de ses mots et engagements. « Je n’écris pas en breton. Je ne parle pas le breton. Beaucoup m’en ont fait le reproche. Je ne connais pas le parler maternel. Mon père n’y tenait pas. Et quand on est gosse, on n’en rajoute pas sur le chapitre. Aujourd’hui cette ignorance me gêne et parfois m’humilie. Les imbéciles en profitent (…) Elle est le chant du vent, la plainte de la pluie, la semence du blé. Elle est véritablement charnelle. Elle n’est pas le fait des docteurs, elle est concrète et vitale, pour ainsi dire végétale. Elle est la tige et l’algue. Par-dessus tout, elle est musique. Et plus ancienne que la langue française. Je la respecte trop pour la baragouiner », écrit-il en 1991 dans Les Vents m’ont dit.
Dans cette Bretagne qui se réveille de longs siècles d’engourdissement et de colonisation, l’exil parisien a joué beaucoup : Stivell, Glenmor, etc. On ne remontera pas à Botrel et sa fameuse Paimpolaise folklorique de bon ton… Là on est dans l’après 68 et ça bouge de tout bord pour changer de monde. Enfin les sœurs Goadec à Bobino en 1973, ça secoue les tripes et les consciences ! Grand merci Alan.

Je veux le Ciel sans perdre la Terre, titre Jean Bothorel à ce recueil très précieux.
Et la tête ? Alouette… Oiseau béni qui chante le jour. Peut-être avait-elle mal dormi ? Une vie entière d’écritures multiples dont l’éditeur, voire plutôt l’« inventeur » nous livre. 324 pages sur presque 700 sont consacrées à la part journalistique méconnue de l’animal : « Journaliste d’active ». Remarquable.
Le reste est sous forme d’extraits de ses plus grands titres résumés sous le vocable de « les chants du barde » et « Écrivain de réserve ». On citera pour mémoire : Cantique à Melilla, La Sône des pluies et des tombes, La fête de Nuit, etc. Sans oublier la Correspondance avec Bazin, Mauriac ou Morvan Lebesque.
Un peu frustrant mais cela fait aussi partie du plaisir…
Un choix de Monsieur Bothorel qui a si longtemps mis ses pas dans ceux du barde, ou inversement ? En tout cas de la très belle ouvrage…
« Hurle pille bataille et prie / Ô mère légendaire / Qui désirait l’éden des vergers / Et le premier matin du monde / Sur le sable du temps… »
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