Regain de tension inédit en Irlande du Nord

Irlande du Nord
By AMOS – Livestream by user AMOS, CC BY 4.0

Que s’est-il passé dans la ville de Portadown (comté d’Armagh), à Garvaghy Road où une tension inédite a monté en quelques heures samedi 26 et dimanche 27 septembre ? Une marche orangiste (protestant unioniste) a été autorisée à passer sur cette route pour la première fois depuis 28 ans, route qui se trouve dans un quartier majoritairement républicain. La pression est montée tellement vite depuis vendredi 25 septembre que des représentants voire les leaders de tous les partis importants en Irlande du Nord (Sinn Féin, DUP, SDLP, UUP, Alliance…) se retrouvent sur place ou organisent des conférences de presse à Belfast. De nombreuses forces de l’ordre sont arrivées dimanche matin, sous une pluie battante. La marche de 35 orangistes n’a pas eu lieu [pour le moment] parce que les habitants du quartier se sont mobilisés et ont bloqué la route.

À la suite de plusieurs recours juridiques, une décision de la Commission des défilés autorisant le cortège de Drumcree à emprunter la Garvaghy Road a été confirmée lors d’une audience « sans précédent » de la Haute Cour de Belfast, pendant la nuit de samedi à dimanche, alors qu’un précédent recours juridique l’avait annulée ce samedi même.

Le défilé de Drumcree, à l’origine de certains des troubles les plus graves de l’histoire de l’Irlande du Nord, avait reçu l’autorisation de se tenir – sous certaines conditions – pour la première fois en près de 30 ans. Vendredi, la Commission des défilés avait autorisé la marche sur Garvaghy Road. Mais au lieu de commencer dimanche à 13h comme prévu, la commission a indiqué que le défilé ne pourrait débuter qu’à 8h au plus tard, avec 35 participants au lieu des 60 réclamés par l’Ordre d’Orange.

Toutefois, à la suite d’une première contestation juridique portée devant la Haute Cour par la Coalition des résidents de Garvaghy Road (GRRC), un juge a émis une injonction interdisant le défilé ; la juge Patricia Smyth a estimé que ce « conflit de longue date risquait de s’aggraver en Irlande du Nord ».

Cette décision a par la suite été contestée avec succès par un membre de l’Ordre d’Orange devant la Cour d’appel.

Tard dans la soirée de samedi, la GRRC a obtenu l’autorisation de contester cette décision devant la Haute Cour ; ce recours a finalement été rejeté par le juge Humphreys lors d’une audience qui s’est achevée dimanche à 2h15, reconnaissant le caractère « inhabituel, voire inédit, de la situation… alors qu’un défilé devait commencer dans un peu plus de six heures ». En rendant sa décision, il a déclaré : « Ce tribunal ne peut substituer son propre point de vue, ni celui de quiconque, à celui de la commission. » La plus haute magistrate d’Irlande du Nord, Siobhan Keegan, a elle aussi qualifié la situation d’« inédite ».

Toute la nuit des habitants du quartier se sont rassemblés, bloquant la route. Ils étaient toujours des centaines dimanche matin. La police surveille la situation et des dizaines de véhicules blindés sont arrivés en ville. Les membres de la loge du district de Portadown patientent dans une salle de l’église de Drumcree, encore aujourd’hui lundi 28 septembre.

Les réactions politiques sont nombreuses, que cela soit à Dublin ou à Londres où chacun appellent à ne pas revenir en arrière et à se mettre en rapport avec les forces de l’ordre pour éviter tout débordement. La question a été posée à la Première Ministre Sinn Féin Michelle O’Neill de savoir si le gouvernement de Stormont pourrait tomber à cause de cette affaire. Chaque camp accuse l’autre. Les républicains reprochent aux orangistes de créer des troubles et de raviver les blessures du passé, les unionistes reprochent aux républicains leur hystérie et d’être hors-la-loi.

By Irelandfinalboss – A livestream of events by user Irelandfinalboss., CC BY 4.0

Dans l’après-midi les forces de police ont envoyé des négociateurs pour essayer de trouver une solution rapidement. Les représentants de la Coalition des résidents ont refusé toute négociation, se disant prêts à recevoir la violence de la police. Le Secrétaire d’État à l’Irlande du Nord, Sir Chris Bryant, qui est rentré précipitamment du congrès du Labour à Liverpool, a estimé qu’aucun élu ne devrait être présent à la manifestation illégale des habitants, visant en creux les élus républicains. Lui-seul a le pouvoir d’annuler la marche orangiste. Il a déclaré qu’il ne pouvait le faire que si le chef de la PSNI (police nord-irlandaise) le lui demandait ce qui n’a pas été le cas. Les républicains, Sinn Féin en tête, lui ont demandé instamment d’agir et de mettre un terme à la marche pour éviter plus de troubles. Le Premier ministre irlandais considère que la décision d’autoriser cette marche est incompréhensible, tout en appelant au calme de chaque côté. Les leaders du Parti démocrate unioniste (DUP) ont annoncé que les orangistes sont prêts à attendre « 28 heures ou 28 jours sur place s’il le faut jusqu’à ce que la route soit dégagée ». Ils ont attaqué violemment dans le même temps le Sinn Féin.

À la fin d’après-midi l’ancien leader du Sinn Féin, Gerry Adams, est arrivé sur place. Un manifestant a envoyé une bouteille sur un camion de police avant de se faire rabrouer par les autres manifestants et ramené dans la foule. Un communiqué commun des Églises catholique et anglicane ont appelé tout le monde au calme, au respect de la loi et aux procédés démocratiques même « quand nous sommes en désaccords ». Les orangistes ont fait une première tentative pour passer, ils ont descendu la route avant d’être stoppé par la police et puis ont du faire demi-tour. Dans le même temps le leader de la Coalition des résidents, Breandán Mac Cionnaith, annonçait que tout le monde restait sur place et que la marche ne passerait pas.

Une rencontre entre les cinq principaux partis et le Secrétaire d’État à l’Irlande du Nord était prévue dans la soirée du dimanche. Le Sinn Féin a reporté son entrevue à plus tard.

Vers 20h les forces de police ont déclaré aux orangistes qu’ils ne respectaient plus l’accord initial (35 marcheurs) alors que de nombreux loyalistes sont venus et se sont rassemblés près de l’église de Drumcree. Au même moment, l’école primaire locale (en gaélique) et le collège annonçaient sur les réseaux sociaux qu’ils n’ouvriraient pas le lendemain.

Dans la soirée le Secrétaire d’État à l’Irlande du Nord a repris pour lui-même la proposition de différents partis de faire appel à une médiation internationale, ce qui montre bien la difficulté de la situation et l’impuissance du gouvernement britannique. Dans le même temps la Première Ministre Sinn Féin Michelle O’Neill a demandé aux manifestants de rester jusqu’à minuit au moins pour que l’accord juridique autour de la marche tombe à l’eau. Après minuit le trafic a repris et seulement une trentaine d’habitants sont restés sur place. Vers 4h du matin les orangistes ont tenté de passer mais ils ont été arrêté par les forces de l’ordre. Ils ont déclaré ce matin qu’ils ne lâcheraient rien et qu’ils souhaitent toujours compléter leur parade inachevée de 1998. Il faut savoir qu’un autre itinéraire est possible entre l’église de Drumcree au nord de la ville et le centre-ville, sans passer par le quartier républicain, mais ils souhaitent « respecter une tradition vieille de 200 ans ».

Des tensions ont eu lieu un peu partout en Irlande du Nord pendant la nuit, quelques parades spontanées d’orangistes, des cocktails molotov contre les forces de l’ordre à Derry… Aujourd’hui la pression sera importante au Parlement nord-irlandais de Stormont où une cession est prévue. Dans le même temps le représentant de la Coalition des résidents, Breandán Mac Cionnaith, doit rencontrer Sir Chris Bryant, le Secrétaire d’État à l’Irlande du Nord et le chef de la PSNI. Affaire à suivre.

Les origines

Le conflit autour du défilé de Drumcree a éclaté au milieu des années 1990 et a failli faire capoter le processus de paix à l’époque. Les violences liées à ce différend ont donné lieu à des émeutes, des barrages routiers et des meurtres, notamment d’enfants catholiques dont les portraits ont été montré leur du barrage ce week-end. En juillet 1995, la police a empêché l’Ordre d’Orange d’emprunter l’itinéraire prévu, provoquant un face-à-face tendu ; la situation s’est répétée au cours des trois années suivantes.

La Commission des défilés a commencé ses activités en 1998 afin de réglementer les cortèges et de tenter d’apaiser les tensions entourant ces marches. Sa décision d’interdire le défilé sur Garvaghy Road cet été-là a été contestée par l’Ordre – sans succès – au cours des trois dernières décennies.

Le mois dernier, la décision de la Commission a été annulée à la suite d’un recours en justice intenté par un membre de l’Ordre d’Orange.

> Maxime Touzé

Rédacteur. Professeur d'histoire-géographie en breton, responsable d'une association culturelle à Douarnenez, Maxime Touzé écrit aussi pour Le Peuple breton depuis une dizaine d'années. Il est devenu rédacteur en chef adjoint à la langue bretonne en 2016, responsable du cahier mensuel Pobl Vreizh et des articles en breton sur Lepeuplebreton.bzh. [Lire ses articles]