Royaume-Uni : un bilinguisme très politique

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Suite aux « élections générales », l’équivalent de nos législatives, les nouveaux élus britanniques ont prêté serment le 9 juillet dans l’enceinte du parlement de Westminster. L’occasion de mesure à quel point la langue (et le bilinguisme) est politique…

Comme chacun sait, le Royaume-Uni est organisé selon le principe de la dévolution depuis les années 1990 avec 3 parlements autonomes pour l’Écosse, le pays de Galles et le nord de l’Irlande, le parlement souverain du Royaume-Uni étant à Westminster. Pour sa part, la Cornouailles ne dispose que d’un Conseil équivalent à nos conseils départementaux, malgré la demande grandissante d’un parlement cornouaillais semblable à ceux des autres nations celtiques. L’île de Man et les îles anglo-normandes sont à part ne faisant pas partie du Royaume-Uni et disposant d’une semi-indépendance formelle. L’Angleterre ne dispose pas de son propre parlement, celui de Westminster remplissant ce rôle ambigu de gérer à la fois les intérêts de l’Angleterre et ceux du Royaume-Uni, les confondant souvent au grand dam des Écossais et autres Gallois.

Linguistiquement, la Grande-Bretagne est plurielle avec, outre l’anglais, d’une part des langues « autochtones » comme le gallois, le cornique, le gaélique, le scots, d’autre part des langues minoritaires comme le polonais, l’indi, le chinois et bien d’autres. Le gallois et le gaélique ont un statut officiel au pays de Galles et en Écosse ; le cornique et les autres langues sont reconnues comme langues minoritaires ; le scots est reconnu comme faisant partie de l’héritage culturel écossais. La demande en Cornouailles est d’obtenir un statut officiel pour le cornique au même titre que le gallois ou le gaélique. Dans le nord de l’Irlande, les accords du Vendredi Saint puis une législation en 2022 ont permis de donner un statut officiel à l’irlandais (gaélique irlandais) et à l’anglais, tout en reconnaissant comme langues minoritaires l’Ulster Scot aux côtés du polonais, du chinois, de l’indi, etc…

Ce paysage linguistique divers est reconnu légalement à différents niveaux et des politiques linguistiques dynamiques sont menées par les parlements avec cependant des querelles politiques qui peuvent aller jusqu’au blocage des institutions comme récemment à Belfast où les Unionistes du DUP firent tout leur possible pour empêcher la mise en place d’une législation en faveur de l’irlandais pourtant prévue dans les accords du Vendredi Saint. La langue reste d’évidence un sujet politique majeur et l’approche globalement pragmatique outre-Manche est bien éloignée de la position sectaire que nous connaissons en France.

Les élections et la mise en place des différents parlements au Royaume-Uni sont une occasion assez unique de constater cette pluralité linguistique et son importance politique. S’agissant d’un royaume, les nouveaux élus à Westminster sont dans l’obligation de prêter serment au souverain désormais le roi Charles III. C’est l’une des raisons d’ailleurs qui fait que le Sinn Fein républicain bien qu’ayant des élus au parlement de Londres n’y siège jamais et ceci depuis 1918. Mais c’est aussi l’occasion pour nombre d’élus d’exprimer leur positionnement ou leur différence.

Par exemple, lors de la mise en place du nouveau Parlement écossais suite aux élections en 2021, des élus prêtèrent serment en anglais bien évidemment mais aussi en gaélique, en scots, en français, en urdu, en indi, etc… Au Senedd gallois, c’est le gallois qui se fait une place de choix aux côtés de l’anglais ; au parlement du Stormont (Belfast), même chose avec l’irlandais, l’Ulster Scot ou autre langue, etc… Il s’agit pour ces élus d’une affirmation politique ou culturelle ou les deux à la fois.

Suite aux élections au parlement de Westminster du 4 juillet dernier, les nouveaux élus britanniques ont prêté serment le 9 juillet dans l’enceinte du parlement et ce positionnement linguistique est de nouveau apparu aux yeux de tous. En dehors de l’absence de principe des élus du Sinn Fein, des élus du nord de l’Irlande se sont exprimés en irlandais comme Claire Hanna (SDLP, social-démocrate nationaliste) tout en précisant que son « allégeance » allait au « peuple d’Irlande » comme son collègue Colum Eastwood (SDLP) qui précisa qu’il faisait ce serment tout en protestant et affirmant sa loyauté au « peuple d’Irlande ». Leur collègue Jim Shannon (DUP, unioniste) de son côté utilisa l’Ulster Scot pour son serment, une manière de réaffirmer son unionisme pro-britannique.

Les 4 élus du Plaid Cymru (Liz Saville Roberts, Ben Lake, Ann Davies, Llinos Medi ndlr) s’exprimèrent en gallois ; plus surprenant, l’élue libérale-démocrate de la circonscription de Chesham dans le sud-est anglais s’exprima elle aussi en gallois : Sarah Green née au pays de Galles et ayant suivi des études bilingues affirmait ainsi sa singularité sans que cela ne pose de problème à qui que ce soit.

A noter aussi, ces élus de Cornouailles, libéraux-démocrates, Andrew George et Ben Maguire, et travaillistes, Jane Kirkham, Perran Moon et Noah Law, qui firent le choix de s’exprimer en cornique, geste fort lorsque l’on sait que le cornique n’est parlé actuellement que par 4000 personnes, geste donc à forte valeur symbolique et politique.

Cette liste n’est pas complète mais permet d’exposer une façon de vivre avec différentes cultures et langues globalement apaisée par rapport aux crispations institutionnelles françaises sur ce sujet. Bien évidemment la situation n’est pas idyllique, il suffit de se rappeler des remarques racistes dans l’Angleterre profonde au moment du Brexit vis-à-vis des personnes s’exprimant dans une autre langue que l’anglais, mais que dans les institutions à divers niveaux, le bilinguisme, le multilinguisme puissent avoir droit de cité même symboliquement est un fait positif.

On ne peut d’ailleurs que féliciter le Conseil régional de Bretagne d’avoir mis en place cette possibilité d’expression en français, breton et gallo. Bien entendu c’est insuffisant pour l’avenir de nos langues mais symboliquement c’est un progrès démocratique. Le parlement de Paris s’y mettra-t-il un jour ?

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> Jacques-Yves Le Touze

De Bretagne et d'ailleurs..... Démocrate, Breton, Européen.