Lydie Massard, voix bretonne au Parlement européen

Lydie Massard. Crédit: Laure Le Maréchal

Article publié dans le numéro de mai 2024 du Peuple breton

À quelques semaines [jour désormais ndlr] de la fin de son mandat, l’eurodéputée UDB Lydie Massard se livre au Peuple breton sur son travail de septembre 2023 à aujourd’hui. Lors des élections du 9 juin, elle sera en deuxième position sur la liste Europe Territoires Écologie, menée par Guillaume Lacroix.

Le Peuple breton : Après ces quelques mois au Parlement européen, quel est selon toi le vote le plus important auquel tu as participé ?

Lydie Massard : Le vote le plus significatif au Parlement européen durant ces derniers mois est sans aucun doute celui sur les nouvelles techniques génomiques (NTG). Ce vote revêt une importance capitale, car il concerne l’autorisation de nouveaux OGM sans traçabilité ni information du consommateur. Cette initiative est diamétralement opposée à nos valeurs, car elle nuit d’abord aux semenciers locaux et perpétue le mythe selon lequel seules des innovations technologiques peuvent nous aider à relever les défis du changement climatique. De plus, elle nous entraîne vers une alimentation de plus en plus uniforme, dépourvue de la richesse et de la diversité propres à chaque région.

J’ai activement participé à ce débat en déposant des amendements, malheureusement nous avons essuyé des revers en commission et en plénière. L’Anses1 est revenue au Parlement après de nombreuses demandes pour présenter ses conclusions et réserves. J’ai pris la parole à cette occasion. Cependant, le combat n’est pas terminé. Nous devons rester mobilisés, car des trilogues2 sont à prévoir, ainsi qu’une possible deuxième lecture au Parlement européen après les élections de juin.

Ton expérience professionnelle [cuisinière] t’a-t-elle été utile ?

Oui, bien sûr, extrêmement utile, en particulier en ce qui concerne les accords de libre-échange. Malgré les lois nationales telles que la loi Égalim en France et les multiples directives de l’Union européenne (UE) en faveur de la souveraineté alimentaire et du Green Deal (« de la ferme à l’assiette »), nous continuons à prendre des décisions qui vont à l’encontre du bon sens.

Si nous signons de nouveaux accords de libre-échange alors qu’il est déjà difficile d’acheter local dans nos collectivités, il est facile de prévoir qu’ils vont davantage nuire aux producteurs locaux. Avec de nouvelles exemptions de droits de douane et l’arrivée de quantités supplémentaires d’aliments provenant de régions où les normes sont moins élevées, voire où les conditions de travail et les salaires sont moins exigeants, ce sont nos agriculteurs locaux qui en pâtiront.

J’ai mis à profit mon expérience dans ce domaine pour m’exprimer contre ces accords et défendre le principe de l’exception alimentaire. Il est crucial de protéger nos producteurs locaux, non seulement pour préserver notre identité et notre diversité alimentaire, mais aussi pour garantir des normes élevées en matière de qualité, de traçabilité et de durabilité environnementale.

Comment défend-on la Bretagne au Parlement européen ?

Il faut relier les règlements et directives sur lesquels nous travaillons aux impacts potentiels qu’ils pourraient avoir en Bretagne. Dans notre région, où les politiques agricoles revêtent une importance capitale tant pour la Bretagne que pour l’ensemble de l’UE, ce lien est souvent évident. Cela nécessite toutefois une vigilance constante. Il est essentiel de suivre de près les préoccupations et les positions des élus locaux.

Par ailleurs, il est nécessaire de prêter attention aux dossiers qui ne sont pas directement liés à notre travail habituel de parlementaire, mais qui sont néanmoins d’importance pour la Bretagne. Je pense notamment à la pétition de Bretagne réunie pour la reconnaissance du peuple breton dans l’intégralité de ses frontières. Cela devrait être notre devoir, à nous députés bretons, de soutenir et de promouvoir de telles initiatives, et de les faire connaître aux autres parlementaires. J’ai moi-même agi en ce sens en écrivant à la Commission avec quelques autres députés, et en présentant ces démarches à l’intergroupe Minorités.

Je regrette toutefois d’avoir été la seule députée bretonne à soutenir ouvertement cette pétition. En comparaison, lorsque des initiatives similaires émergent pour d’autres minorités, comme celle des Croates en Autriche, tous les députés autrichiens de tous les groupes se mobilisent. Cela montre que nous avons encore du chemin à parcourir en France pour défendre pleinement les intérêts et les droits de notre région au Parlement européen.

Selon toi, quels sont les grands enjeux de l’élection européenne de juin ?

Ils sont multiples, mais deux thèmes se démarquent particulièrement. Tout d’abord, il y a les enjeux démocratiques, qui suscitent des préoccupations majeures. La crainte de voir le Parlement européen se droitiser, voire s’extrême-droitiser, avec des régressions envisageables concernant les droits des femmes et des peuples, est bien réelle. Cela est d’autant plus inquiétant en France, où des propositions telles que la suppression des régions ont été avancées par le Rassemblement national. Cette tendance est d’autant plus préoccupante, étant donné le poids des États dans l’Union européenne.

Ensuite, il y a la question cruciale de l’écologie. Avant même la fin du mandat actuel, des remises en question sont déjà en cours concernant les mesures écologiques de la politique agricole commune (Pac). Ces révisions auront des répercussions considérables pour la Bretagne, étant donné l’importance de l’agriculture dans la région. À ce rythme, nous n’avons pas fini de relever les seuils d’acceptabilité pour la qualité de l’eau.

L’Union européenne doit se poser la question fondamentale de son orientation politique : doit-on continuer sur la voie actuelle, caractérisée par l’accumulation de normes et de directives sans cap politique clair, ou bien décider de mettre en place une véritable politique commune, dépassant l’égoïsme des États au profit d’une Europe plus unie et plus ambitieuse ? Cette question devra être au cœur des débats lors de l’élection européenne de juin.

A Langoat, visite d’un verger bio qui livre des pommes aux écoles de tout le secteur. Crédit: UDB

Tu as rencontré beaucoup d’agriculteurs dans le Trégor, la Loire-Atlantique ou le pays de Lorient, des pêcheurs à Plouhinec, des fondeurs à Caudan… Tu as choisi de faire beaucoup de visites de terrain, malgré un temps de mandat court, de septembre 2023 à juin 2024. Pourquoi ?

Je revendique mon identité d’ouvrière, de cuisinière, de femme de terrain. Cette approche a toujours été au cœur de mes convictions, celle de faire entendre une voix singulière, celle des réalités concrètes des territoires. Certes, il est possible pour un député de passer la majorité de son temps dans son bureau, mais cela reviendrait à se couper des citoyens, des acteurs locaux et des idées en ébullition dans les territoires. Le reproche souvent formulé à l’égard des politiciens et politiciennes aujourd’hui est justement celui d’être déconnecté des réalités quotidiennes des gens.

Pour moi, il est crucial de démontrer que la politique doit émerger « d’en bas », des préoccupations et des besoins réels des citoyens. C’est une vision que nous, les autonomistes, défendons ardemment : un système décisionnel qui part du bas vers le haut, où les voix des communautés locales sont entendues et prises en compte dans les processus décisionnels. En fin de compte, c’est en étant sur le terrain, à l’écoute des gens et de leurs besoins, que je peux véritablement représenter et défendre les intérêts de la Bretagne au Parlement européen.

Tu es en deuxième place sur la liste Europe Territoires Écologie, menée par Guillaume Lacroix, du Parti radical de gauche. Pourquoi cette alliance ?

Nous n’avons pas pu reconduire nos alliances habituelles et nous avons rejoint la liste Europe Territoires Écologie, avec en tête de liste Guillaume Lacroix (Parti radical de gauche), et en formant une coalition avec le parti Volt. Cette alliance représente une nouvelle approche pour nous, mais elle est guidée par une vision commune et des objectifs partagés.

Avec Volt, nous trouvons une coalition complémentaire. Ils sont fédéralistes, tout comme nous, mais nous avons notre supplément d’âme avec une orientation légèrement différente, ce qui enrichit notre projet. Nous mettons l’accent sur l’Europe des régions, tout en partageant notre engagement pour une Europe unie, avec une attention particulière portée aux spécificités régionales et locales.

Quant au Parti radical de gauche, il a connu une évolution significative ces dernières années, mettant en avant la décentralisation des pouvoirs non régaliens vers les régions, avec des financements dédiés. Cette convergence de points de vue sur la nécessité de renforcer le pouvoir des régions dans la prise de décision est le ciment de notre coalition. Nous croyons fermement que nos territoires regorgent de ressources et qu’ils doivent être pleinement entendus, même au niveau européen. C’est pourquoi nous défendons ensemble un pouvoir décisionnel pour les régions dans les instances de l’Union européenne.

En outre, cette alliance nous permet de mettre en avant des valeurs et des revendications que nous n’avons pas portées aussi fort par le passé. Nous nous engageons résolument en faveur du statut de résident et du droit à l’autodétermination des peuples, des principes qui sont au cœur de notre vision d’une Europe inclusive et démocratique.

Quelles sont les priorités de cette liste ?

Elles sont claires et articulées autour d’une vision forte pour l’Europe. Nous aspirons à une Europe des régions, affranchie de l’égoïsme des États et fondée sur le principe d’une Europe fédérale. Au-delà de cette vision ambitieuse, notre projet est de présenter des mesures concrètes, articulées autour de trois grands axes :

− une Europe qui protège : nous proposons la création d’un « Airbus du médicament », afin d’assurer une production pharmaceutique indépendante et sécurisée. De plus, nous envisageons la mise en place d’un statut de résident pour les zones tendues en Europe, ainsi que la création d’un revenu de base européen et d’une banque de microcrédit pour favoriser l’inclusion sociale et économique.

− Une Europe plus forte : nous souhaitons renforcer l’identité européenne en proposant la création d’un passe rail européen pour les 16-25 ans, favorisant la mobilité des jeunes au sein de l’Union. Nous proposons également une coopération renforcée des armées nationales pour une Europe de la diplomatie et de la défense, ainsi qu’une politique culturelle de proximité et la création d’un fonds régional dédié au patrimoine, y compris le patrimoine linguistique et les arts, afin de réduire les disparités de financement entre régions et grandes métropoles.

− Une Europe qui respecte : nous défendons une véritable démocratie territoriale en Europe, avec la création d’un Sénat des régions pour assurer une représentation équilibrée des intérêts régionaux au niveau européen. Nous affirmons également notre engagement en faveur des droits fondamentaux, notamment le droit des femmes à disposer de leur corps, et nous proposons une politique de l’enfance heureuse pour garantir le bien-être des enfants au sein de l’Union européenne.

Si tu es réélue, sur quels sujets souhaiteras-tu t’investir en priorité ?

Je souhaite poursuivre mon engagement sur les questions agricoles et alimentaires, qui me tiennent profondément à cœur. C’est un domaine où j’ai déjà investi beaucoup d’énergie et je suis déterminée à continuer à œuvrer pour des politiques agricoles plus durables, équitables et respectueuses de l’environnement.

Cependant, avec cinq années supplémentaires de mandat, j’aurais également l’opportunité de diversifier mes priorités et d’approfondir certains sujets également importants pour moi. En particulier, je souhaite m’investir davantage dans les questions de démocratie au sein de l’Union européenne, notamment en ce qui concerne les droits des parlementaires.

J’ai été témoin de situations inacceptables, telles que le non-respect des décisions du Parlement européen, comme dans le cas de la nomination d’un commissaire, où, malgré un vote négatif du Parlement, la Commission a dans un premier temps répondu : « Il commence lundi. »

Nous les députés européens, nous représentons les citoyens et citoyennes de l’UE, et je souhaiterais aussi travailler sur le droit pétitionnaire : abaisser le seuil de recevabilité, mais surtout affaiblir le rôle de « censure » de la Commission européenne.

En somme, je voudrais œuvrer activement pour renforcer la démocratie au sein de l’UE et défendre les droits des parlementaires, afin que les décisions prises au niveau européen reflètent véritablement la volonté des citoyens.

> Nil CAOUISSIN

Nil Caouissin est professeur d'histoire, de géographie et de breton. Il est conseiller régional de Bretagne depuis juin 2021. Il siège dans le groupe d’opposition “Breizh a-gleiz - Autonomie, écologie, territoires”.