L’exigence du fédéralisme

Les 60 dernières années révèlent la vanité et la plasticité des affiliations politiques. En Bretagne les gaullistes, hyper-dominants pendant une quinzaine d’années, se trouvent désormais réduits à un club de nostalgiques, à l’instar du parti communiste qui s’était haussé à 15,7 % aux présidentielles de 1969. Le Parti socialiste a lui aussi connu son zénith, s’offrant une très large majorité des députés en 1981. Il est désormais réduit à la portion congrue. Et le centrisme, longtemps présenté comme inhérent à la Bretagne, est en passe de se dissoudre dans le macronisme. L’UDB, pour sa part, a maintenu le cap, en dépit des trahisons et des fourberies de son allié le plus proche, le Parti socialiste.

Malgré les grands effets de manches prétendument inspirés par un souci de réparation historique de la part de Mitterrand, la Bretagne a été dupée .Et la réforme décentralisatrice de 1982 a beaucoup plus profité au département, érigé au rang de collectivité locale, qu’à la région elle-même. Que dire encore de la pitoyable « réforme régionale » de François Hollande qui, sans autre prétexte qu’un souci d’économie, n’a rien trouvé de mieux à faire qu’un collage/bricolage de régions sur un coin de table à l’Élysée, alors que la commission Balladur, pour sa part, avait réalisé un remarquable travail sur le sujet!

En revanche des nuages s’amoncèlent :

– remise en cause de la démocratie représentative par un pouvoir macroniste ultra-parisien et ultra-jacobin centré sur une conception de plus en plus verticale (jupitérienne !..) de l’exercice du pouvoir ,

– avec Emmanuel Macron,fini le parlementarisme rationalisé qui a eu cours jusque-là, destiné à corriger les défauts du système. Avec lui, on est passé à un parlementarisme dématérialisé affichant un effacement inédit du Premier ministre, réduit à un rôle de figurant pour l’exécution des décisions prises à l’Élysée. Un parlementarisme dématérialisé dans lequel les majorités se trouvent en apesanteur du fait de l’instrumentalisation de certains dispositifs de la constitution, avec notamment les articles 44,45 et surtout 49,3 .

– le grand gagnant, c’est le Front National/Rassemblement national. Ça n’est pas tant son discours qui suscite l’intérêt : il arbore en effet des analyses d’une grande indigence et des projets infantiles sur une certaine conception de la souveraineté de la France en Europe. L’intéressant chez lui, c’est non son corpus théorique, mais ce qu’il donne à voir : une profonde crise de la démocratie représentative.

D’un point de vue général, le phénomène des élites, de plus en plus vilipendé, s’incarne dans le pouvoir technocratique parisien. Les figures les plus représentatives en sont les technocrates et autres spin doctors dont s’entoure le Président, captivés par la magie des sondages et souvent inspirés par des agences grassement payées pour faire le travail que des hauts fonctionnaires au nombre pourtant pléthorique devraient faire mais qu’ils ne font pas. Et puis les élites, c’est aussi ce pouvoir médiatique qui paraît envoûté par le supposé magnétisme des éléments de langage ou des postures du Président de la République, lequel ne semble pouvoir gouverner sans la constante présence et bien souvent la complaisance des journalistes du secteur audiovisuel. A noter sous ce rapport que plus de la moitié des journalistes français se trouvent à Paris et leur mode de fonctionnement inspire l’idée qu’ils sont tout autant parisiens que journalistes. La crise des gilets jaunes, celle des bonnets rouges en Bretagne et la récente convergence des tracteurs vers Paris, tout cela confirme une seule chose : la défiance accrue à l’égard des élites parisiennes et du pouvoir politico-médiatique qui leur est consubstantiel.

L’ensemble de cette situation confirme le jugement d’Antonio Gramsci pour qui « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Eh bien, les monstres c’est la montée de l’extrême-droite nationaliste, un peu partout en Europe d’ailleurs. C’est aussi la révélation d’une profonde crise des démocraties libérales pluralistes et, en ce qui concerne tout spécialement en France, de ses structures administratives frappées d’obsolescence.

Les propos précédents donneront peut-être à penser que l’on se trouve un peu éloigné du 60e anniversaire de l’UDB. Pourtant, pas du tout… Il y a une solution à la crise de la démocratie, qui a pour effet de dénaturer les citoyens en les détournant de leur qualité de gouvernés pour n’en faire que des administrés. C’est en effet, en contrepoint du « pouvoir immense et tutélaire » évoqué en son temps par Alexis de Tocqueville, la perspective d’un pouvoir à un échelon pertinent et contrôlable, remis aux citoyens et administré par eux. C’est le système répandu chez tous les États voisins de la France, sans exception. Il s’agit des systèmes fédéraux, présents en Belgique, en Allemagne, en Suisse et puis aussi des Etats néo-fédéraux : l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni. Seule la France persiste dans un centralisme,en réalité un parisianisme, de plus en plus controversé, sinon de plus en plus perçu comme illégitime.

Depuis 60 ans, l’UDB se réclame d’une ligne « autonomiste » : Il s’agit là cependant d’une référence en quelque sorte contingente, tant elle fait apparaitre une grande diversité de situations. Dès l’instant où une structure dispose d’une assemblée élue, d’un budget ainsi que d’un exécutif et d’une administration pour le mettre en œuvre, on se trouve en présence d’une autonomie. Toutes les collectivités locales en disposent. Puisque par nature le fédéralisme, dont se réclame d’ailleurs l’UDB, implique l’autonomie, ne serait-il pas plus convaincant de proclamer de manière plus explicite et plus délibérée l’adhésion revivifiée à l’idéal fédéral, en remisant un « autonomisme » quelque peu suranné ? Il y aurait là manière d’assurer plus clairement la continuité d’un engagement par lequel, depuis 60 ans, l’Union démocratique bretonne incarne avec persévérance une force de proposition en Bretagne et pour la Bretagne.

> Michel Nicolas

Michel Nicolas est un historien, spécialiste de l'histoire des mouvements autonomistes bretons contemporains.