L’expropriation de l’agriculture

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Tango7174, CC BY-SA 4.0

Alors que le salon de l’agriculture vient de se terminer, les crises que le monde agricole connaît depuis plus de 30 ans, continueront, elles. Dans L’expropriation de l’Agriculture française : Pouvoirs et politiques dans le capitalisme contemporain, paru en 2021, les chercheurs Matthieu Ansaloni et Andy Smith avaient déjà mis en avant un modèle agricole oligarchique où la complicité entre Hommes politique, banques et grandes exploitations favorisait un modèle intensif où les intermédiaires devenaient centraux, les aides publiques vitales et les agriculteurs dépendants de tous ces acteurs.

Dans le premier des 4 chapitres qui composent l’ouvrage, les auteurs reviennent sur la mise en place d’un modèle intensif où la productivité allait devenir centrale. Il fallait donc changer un modèle d’agriculture jugé « archaïque ». Pour ce faire, la Politique Agricole Commune (PAC) allait devenir un formidable moyen d’y parvenir rapidement. Alliant protectionnisme (par des prix garantis) et libéralisme (par la mise en place du marché commun), les revenus des agriculteurs étaient dépendant du volume produit. Ils cherchaient donc à « intensifier leur production afin d’accroître leur productivité ». Enfin, parmi les agriculteurs, ont retrouve avant tout des producteurs de grandes cultures, qui vont devenir hégémoniques à partir des années 1970. Il faut dire que par la « pétroculture », ils triplent leur production de blé en 30 ans, passant de 104 millions de quintaux en 1955 à 288 millions de quintaux en 1985. Au prix d’un endettement toujours plus important qui passe de 280 milliards de francs en 1980 à… 502 milliards de francs 5 ans plus tard. Le Crédit Agricole est le grand gagnant de cette transformation de l’agriculture.

Autre grand gagnant de cette « révolution verte », et il en est longuement question aujourd’hui : la place centrale de la grande distribution dans l’écoulement de la production. Les auteurs soulignent « l’asymétrie des positions, avec d’un côté les entreprises de négoces qui ont acquis une position de domination sur les marchés européens, et de l’autre, les agriculteurs qui organisent leur survis sur la base du capital hérité de leurs parents ». On retrouve donc une concentration des revenus au sein d’un quasi monopole où 2 % des acteurs, réalisaient 58 % du chiffre d’affaire total en 2016. Danone (22 milliards d’euros) et Lactalis, 17 milliards arrivaient largement en tête. De fait, cela aboutit aussi a tirer les prix vers le bas. La loi EGalim qui devait permettre une meilleur répartition des revenus entre producteurs et distributeurs s’avère être un échec. Mais même cela paraissait insupportable pour les dirigeants de Lactalis qui assimilent la question de la répartition à « une idée socialo-communiste ». S’il est facile – et justifié – de « taper » sur les grands groupes, il ne faut pas oublier qu’ils ont pleinement le soutien des gouvernements « de gauche comme de droite ». Il faut bien comprendre que pour ces gouvernements, ce qui compte, c’est que le consommateur puisse bénéficier de prix toujours plus bas, et tant pis pour la qualité. Mais face à la réduction toujours plus importantes d’exploitations, il était essentiel de limiter la casse. C’est alors, qu’au tournant des années 1990, qui voyait l’intégration européenne se renforcer et par là même la libéralisation des Biens, Services et Capitaux, furent mises en place un système d’aides afin de maintenir la compétitivité des – plus grosses – exploitations. En cela, on peut parler de socialisation des pertes où le consommateur payerait deux fois : d’abord le prix d’achat puis par le biais des impôts. Les prix bas, sont donc trompeurs et possible par un système sous perfusion d’aides qui atteignent en moyenne 80 % des revenus des agriculteurs et bien souvent… 100 % de leurs revenus.

C’est ce dont il est question dans le passionnant troisième chapitre qui porte sur la distribution des aides publiques. Sans surprise, on a un « effet Matthieu » agricole. La PAC récompense les plus gros. Ainsi, en 2002, 20 % des exploitations agricole captaient 20 % des aides. Une proportion qui n’a pas changé malgré « la gauche » au pouvoir (2012-2017). Pire, sous la direction de Stéphane Le Foll, les volontés égalitaristes affichées par le PS ont disparu une fois celui-ci au pouvoir, par « opportunisme ou conviction » écrivent les auteurs. Ces derniers rappellent au passage qu’en France, « le paiement redistributif, qui permet le nivellement des écarts d’aides, ne s’éleva qu’à 10 % du premier pilier quand bien même les dispositions européennes autorisent un plafond de 30 % ». Dans les faits, Le Foll décide de ne pas allouer certaines aides aux revenus aux petits éleveurs (moins de 10 vaches ou 25 chèvres ou 50 brebis), mesure qu’avait pourtant mis en place Michel Barnier avant lui. Plus largement, qu’importe la couleur du gouvernement, les aides globales aident ceux qui ont déjà. Favorisant volontairement une « accumulation primitive » qui consacre les inégalités et favorise les héritiers. Marx ne considérait pas les paysans comme une classe sociale. Force est de constater qu’il ne s’était pas trompé puisque l’accumulation de capital se fait au détriment d’autres agriculteurs. Bien entendu, cela n’est pas la « faute à pas de chance ». Cette politique résulte d’un « monopole sur la politique agricole d’une minorité, qui exproprie leur propre collègues ». A ce titre le rôle de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) est central. C’est ce dont il est question dans le dernier chapitre de l’ouvrage.

Acceptant la logique de « compromis fordiste », les auteurs rappellent que les agriculteurs ont par la même accepté – de gré ou de force – la logique qui en découle : « être un producteur de produits standardisés dont la quête de gains de productivité guide les pratiques. Conséquence de la parcellisation des tâches les agriculteurs ont abandonné la décision commerciale à des entreprises d’amont (emprunt, machines, engrais) et d’aval (grande distributions, coopératives) ». Et de fait, « le « bon » agriculteur n’est pas celui qui se distingue par ses pratiques agricoles mais bien par ses pratiques de prédation des terres que cultivaient jadis ses voisins », constatent les auteurs. Et pour y parvenir, il est fondamental de constater le rôle qu’a pu jouer la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (JA), « les syndicats des patrons », dans cette logique d’expropriation. Il faut d’abord constater que la suprématie de la FNSEA/JA ne date pas d’hier : depuis 1983 elle a toujours obtenue la majorité absolue au sein des chambres d’agriculture. Ses scores oscillants entre 55 et 66 %. Loin devant La Confédération Paysanne (CP) et la Coordination Rurale (CR) (20 % en moyenne chacune). Avoir cette majorité aux chambres d’agriculture permet d’être écouté par les différents gouvernements d’autant que les différents dirigeants de la FNSEA sont en même temps et avant tout des chefs d’entreprise.

L’actualité a mis en avant Arnaud Rousseau président de la FNSEA, maire, mais aussi chef d’une exploitation de 700 hectares et PDG du groupe Avril (7 milliards de chiffre d’affaire cette année). Avant lui, Christiane Lambert et Xavier Beulin (Avril) n’étaient pas ce que l’on pourrait appeler des petits paysans non plus. Bref, il n’est pas question de dénoncer le productivisme quand celui ci vous nourrit si bien. Et pour y parvenir, les demandes constantes de la FNSEA ont – entre autre – été de « lever les contraintes environnementales ». Et les politiques dans tout ça ? Smith et Ansaloni écrivent que « les agriculteurs étant une manne électorale à droite et perçus comme une source potentielle de désordre public à gauche » il ne faut surtout pas se les mettre à dos malgré leur faible nombre. L’actualité ne saurait leur donner tort.

> Pierre-Alix Pajot

Rédacteur. Formé à la géopolitique et à l'aménagement du territoire, Pierre-Alix Pajot a collaboré à Politis, a été rédacteur en chef du Journal international de 2017 à 2020 dans le cadre de ses études, et écrit régulièrement pour le magazine Le Peuple breton et sur le Club de Mediapart. Ses thèmes de prédilection : la politique internationale et notamment celle des Balkans, l'économie mais aussi le sport qu'il a pratiqué à un haut niveau. Il est aujourd'hui enseignant d'histoire-géographie en Savoie. [Lire ses articles]