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Le vote utile, résultat d’une règle électorale injuste

@ Le Peuple breton

À peine le second tour de la présidentielle terminée, l’injonction à « l’union de la gauche » a été lancée par la France Insoumise. Un paradoxe quand on se souvient du refus catégorique de Jean-Luc Mélenchon pour essayer de construire une quelconque union avant le premier tour. Aujourd’hui, les rôles sont inversées : le dominant veut s’assurer une victoire et gare à celui qui refuse l’union…

Depuis 25 années, j’entends les gens se plaindre qu’ils n’ont pas voté pour le candidat ou la candidate qu’ils auraient voulu. Ni au premier tour, ni au second. Mais plutôt que de se dire que le système électoral est injuste et qu’il mériterait d’être complètement réformé, ils continuent de le bricoler, d’appliquer des rustines et autres cataplasmes sur une jambe de bois. Cette année encore, le fameux « vote utile » a fonctionné à plein. Au bénéfice de Jean-Luc Mélenchon bien sûr, mais aussi d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Si l’on est tout à fait honnête, on peut considérer qu’aucun d’entre eux ne convient franchement à personne. Ils sont seulement les champions de trois courants politiques, les personnalités dont on considère qu’elles peuvent porter le costume de président/présidente dans une Ve République pensée pour un homme ou une femme (mais surtout un homme quand même !) providentiel.

Mais finalement, ce vote, à qui est-il « utile » ? Le « vote utile » est en réalité un vote par défaut. Largement utilisé par le PS à l’époque de son hégémonie, il est désormais utilisé par les mélenchonistes pour s’assurer une domination sur l’échiquier politique. Ce faisant, eux aussi, s’adaptent à un système injuste plutôt que de le dénoncer. Car le vote utile est en réalité une façon de ne rien remettre en question.

Jean-Luc Mélenchon, en ancien socialiste, est lui aussi frappé par ce que j’appelle « le syndrome Jospin ». Le traumatisme du 21 avril 2002 est resté bien ancré dans les consciences. À l’époque, dès le soir du premier tour, le PS refuse de faire son autocritique. Contrairement à son parti, le candidat Jospin fait son examen de conscience et se retire de la vie politique (il n’y reviendra pas d’ailleurs). Cette annonce-choc aura suscité une émotion et des regrets chez certains électeurs et certaines électrices. Résultat, il est de coutume d’entendre que si Lionel Jospin a perdu la présidentielle, c’est parce que Christiane Taubira ou Noël Mamère se sont présentés face à lui ! 20 ans après, cette idée reçue continue de circuler comme si elle était vraie.

La réalité est pourtant bien plus simple : si Lionel Jospin a perdu le premier tour de la présidentielle de 2002, c’est… qu’il a fait une mauvaise campagne ! Accuser les plus petits partis que soi d’être responsable de sa propre incurie est une façon de se dédouaner. Or, le déni empêche d’avancer. L’UDB accuse-t-elle les plus petits partis de ses échecs ? Non. Elle assume ses propres carences et cherche à s’améliorer en permanence, tout en étant bien consciente de l’injustice du système électoral. Qu’elle dénonce !

S’ajoute à cela une absence totale de remise en cause par la gauche en général, persuadée que ses déboires sont un problème tactique alors qu’ils sont d’abord le fruit de manques idéologiques. L’absence de réussite de la gauche ne vient en effet pas de sa désunion, mais de son incapacité à apporter des réponses fortes et adéquates aux problèmes de la vie quotidienne des gens. Ceci couplé au fait que le mandat de François Hollande a achevé de convaincre (à tort) l’électorat que la gauche ne l’était qu’en campagne électorale et que la « real politik » reprenait le dessus une fois au pouvoir.

Il suffit pourtant de regarder les réussites flamboyantes du SNP en Écosse pour se rendre compte que l’on peut tout à fait gagner avec une multitude de candidatures contre soi. Encore faut-il parler au plus grand nombre, comprendre la société dans laquelle on vit et proposer des idées novatrices. En un mot : travailler !

Je me permets donc un pas de côté pour poser la question sous un autre angle : pourquoi Jean-Luc Mélenchon n’a-t-il pas réussi à rassembler plus largement, ce qui lui aurait permis d’accéder au deuxième tour ? Les électeurs qui sont restés fidèles à leurs idées, à Fabien Roussel, à Yannick Jadot, à Anne Hidalgo ou Philippe Poutou, pourquoi n’ont-ils pas cédé aux sirènes du vote utile ? Sans doute parce que LFI ne représente pas LA gauche, mais UNE gauche. Il est de bon ton de dire que la politique est victime des égos, mais en réalité, il y a d’abord un problème de compatibilité idéologique. Et pas sur des détails ! La question internationale, la question de la centralisation, la question de la diversité culturelle et linguistique ou encore le rapport à la religion… Ces profonds clivages peuvent s’atténuer sur des alliances locales, mais paraissent difficilement surmontables quand il s’agit de défendre un projet de société.

De fait, cette volonté d’écraser la « concurrence » de la part de LFI me laisse dubitatif sur la « démocratie » que le peuple de gauche espère : l’avenir démocratique est-il dans le parti unique ? Le croire c’est, selon moi, se fourvoyer ! Pire, tout laisse penser que l’objectif est de passer le premier tour. Gagner le second semble presque accessoire face à la satisfaction de pouvoir voter sans avoir l’impression d’avoir été sali. On a connu plus ambitieux !

Plutôt que de chercher à uniformiser la gauche, ne vaudrait-il pas mieux réformer le système électoral de façon à ce que la société soit mieux représentée dans l’hémicycle ? Cela vaut plus encore sur les scrutins de liste que sont les municipales et les régionales. L’union ne devrait-elle pas se faire (hors période électorale) autour d’idées comme la proportionnelle ou le changement de République ? Ces bricolages incessants autour de règles injustes finissent par lasser la société qui, même pour l’élection reine de la Ve République, s’abstient désormais fortement, ou vote blanc.

Du fait de ces règles injustes, l’UDB est sommée de se justifier d’exister en permanence. Elle est d’ailleurs, en cela, très en phase avec le peuple breton dont l’existence juridique est toujours niée, notamment par celui que d’aucuns souhaitent voir devenir premier ministre. L’élection législative étant une élection uninominale, c’est une bataille de notoriété qui se joue. Or, à ce jeu pervers, l’UDB et tous les supposés petits partis sont toujours à la traîne puisque – les règles électorales n’ayant pas été imaginées pour la pluralité politique – ils réalisent de faibles scores. Si on suit cette logique délétère de vote utile, j’en déduis donc que, pour gagner, il faudrait éliminer l’UDB ? Soyons clairs : si la gauche pense que son problème, c’est l’UDB, c’est décidément qu’on n’aspire pas à la même société. Et cela justifie d’autant plus le choix de se présenter.

Les accords négociés à Paris (sans l’UDB de toute façon) ne s’intéressent absolument pas aux réalités de terrain, aux besoins de la société bretonne. C’est symptomatique – une fois encore – de la vision centralisée et planificatrice des partis politiques français. Oui, bien sûr, une union réelle et sincère aurait du et pu se construire, mais très en amont de la présidentielle, sur la base d’un projet partagé et de circonscriptions réparties équitablement. Au contraire, baser l’union de la gauche sur le rapport de force présidentiel, c’est se condamner à frustrer toutes les sensibilités politiques et à n’apporter que des réponses clefs en main au lieu de solutions adaptées aux différentes circonscriptions.

Ce sont les urnes (et donc la société) qui décideront si les choix politiques ont été opportuns ou non, pas les partis politiques.

> Gael Briand

Journaliste. Géographe de formation, Gael Briand en est venu au journalisme par goût de l'écriture et du débat. Il est rédacteur en chef du magazine Le Peuple breton depuis 2010. Il a également écrit « Bretagne-France, une relation coloniale » (éditions Ijin, 2015) et coordonné l'ouvrage « Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles » (Skol Vreizh, 2015). [Lire ses articles]