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Géopolitique en Ukraine

Ville de Kiev / Роман Наумов, CC BY-SA 4.0

L’Ukraine, nation souvent méconnue des Occidentaux, connaît une actualité brûlante avec la guerre contre la Russie. Un pays de près de 45 millions d’habitants, qui a reconquis son indépendance de l’ex-URSS en 1991, mais qui, en 2014, a déjà subi l’annexion de la Crimée par la Russie et une guerre larvée ou asymétrique dans le Donbass.

8 ans après, évoquer ce pays en guerre pose un énorme problème de conscience. Comment en parler sans prendre clairement position pour ce peuple qui lutte pour sa liberté et son existence même, comme peuple. C’est aussi pour nous une raison pour mieux le découvrir, le connaître, l’admirer et le soutenir. Profitons-en pour découvrir son passé, car l’Ukraine (et sa langue) est un pays qui a une très longue histoire. Du IXe au XIIIe siècle l’État de Kiev est un des plus vastes territoires de l’Europe centrale. Situé au carrefour de nombreux peuples, religions et cultures, entre la Baltique et la mer Noire, il connaît au XIVe siècle une période lituano-polonaise au nord-ouest et turco-tatare au sud-est. Par la suite, du XVe au XVIIe siècle, un État cosaque devient l’embryon de la nation ukrainienne. En effet, les Cosaques zaporogues (vivant au-delà des rapides du Dniepr dans l’Ukraine centrale, la Zaporoguie) sont au cœur de l’identité ukrainienne. Ils fondent l’Hetmanat en 1649, considéré comme le premier État ukrainien.

Mais en 1709, sous le Tsar Pierre 1er, cet État devient vassal de l’Empire de Russie et en 1793, l’impératrice Catherine II supprime son autonomie relative et étend l’Empire russe jusqu’à la mer Noire et fonde le port d’Odessa. Par conséquent, durant près de trois siècles, l’Ukraine a été soumise par l’Empire russe. Mais, au milieu du XIXe siècle, la culture ukrainienne renaît de ses cendres, et comme partout en Europe, un mouvement national ukrainien apparaît. Les élites de l’Empire russe estiment que ce mouvement national ukrainien est manipulé par les Polonais. Ils considèrent les Ukrainiens comme des « Petits-Russes », la Petite-Russie étant pour eux, le berceau de la Grande Russie.

Après les convulsions de la Première Guerre mondiale, les Ukrainiens ont connu plusieurs phases de la longue période soviétique, de 1920 à 1991. Au début, on peut retenir celle du mouvement maknoviste (1918-1921) dirigé par le paysan anarchiste Nestor Makno qui lutta contre l’armée contre-révolutionnaire blanche et contre l’armée rouge (qui finit par décimer son armée, la Makhnovtchina). Mais toutes les périodes soviétiques ne sont pas aussi glorieuses, dans les années 1932-1933 la famine (Holodomor, morts de faim) a causé 3 millions de victimes. De plus, huit millions d’Ukrainiens sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Sous le régime stalinien de l’ex-URSS, 250 000 Tatars de Crimée ont été victimes d’une déportation de masse en Sibérie, ils représentent encore aujourd’hui près de 15 % de la population de la Crimée. C’est un ancien peuple turco-mongol, qui a reçu des influences diverses, turques (donc musulmane), cosaques « Les guerriers libres », et slaves, etc.

À la fin de la période soviétique, l’Ukraine obtient finalement sa seconde indépendance en 1991 (la première indépendance date de 1917 à 1920). Pendant la courte Révolution orange de 2004 à 2005, l’Ukraine marque un rapprochement avec l’Union européenne. Puis, de novembre 2013 à février 2014, le mouvement de révolte populaire de Maïdan a rassemblé toutes les classes sociales de toutes les régions ukrainiennes. 2014 est un point de bascule révolutionnaire, qui a soudé la jeune nation ukrainienne contre un système politique socio-économique post-soviétique de l’ancienne nomenklatura, de l’oligarchie économique et de la corruption qui l’accompagnait et qui avait conduit le pays à la ruine et à la misère. Mais Maïdan a provoqué la réaction de Vladimir Poutine, qui a compris, à ce moment-là, que l’Ukraine lui échappait et que le mouvement de Maïdan réduisait à néant sa vision géopolitique en faveur non pas d’une résurrection de l’URSS, mais celle d’un Empire de la Grande Russie.

On connaît la suite : en février et mars 2014, l’Ukraine a subi l’annexion de la Crimée par des troupes pro-russes. N’oublions pas que Sébastopol est un port militaire où est basée une flotte russe considérable qui lui permet son accès stratégique à la Méditerranée. En 1905, une mutinerie des marins du cuirassé Potemkine a eu lieu dans le port d’Odessa.

De la même manière, la guerre du Donbass est un soulèvement pro-russe, le long de la frontière russe, où les habitants russophones sont très nombreux. L’apparition en avril 2014 de deux républiques sécessionnistes autoproclamées Milice populaire du Donbass provoque des affrontements armés avec les forces ukrainiennes. Cette première guerre a entraîné de graves tensions entre l’Occident et la Russie et le gouvernement ukrainien en appelait déjà à la solidarité internationale.

Une triste histoire qui se répète de nouveau aujourd’hui. Mais, cette fois-ci c’est l’Ukraine tout entière qui est attaquée. La Russie de Poutine ne tolère pas un État démocratique à ses portes. Le peuple russe est soumis à une intense propagande nationaliste et à la suppression de la presse libre. Rappelons que, contrairement à l’Ukraine, la Russie n’a jamais connu la démocratie et n’a aucune tradition dans ce domaine. Dans ces conditions, la contestation devient difficile, voire impossible. Il faudra du temps pour que la réalité rattrape les va-t-en-guerre de Poutine et finisse par s’imposer sur la terre des grands écrivains russes qui aspiraient à la paix et à la liberté (on ne peut désespérer du peuple russe), qu’étaient Léon Tolstoï (Guerre et Paix, 1869), Fiodor Dostoïevski (Les possédés ou Les démons, 1871), Anton Tchekhov (L’oncle Vania, 1897), Maxime Gorki (Les petits-bourgeois, 1901), Vladimir Maïakovski (Le temps des Cerises, 1923), d’Evgueni Evtouchenko (Trois minutes de vérité, 1963). Des œuvres que Vladimir Poutine ignore ou méprise certainement, ses héros sont les tsars, et parmi eux, Ivan-le-terrible (1530-1584), qui avait déjà soumis les Tatars, les Polonais et les Suédois.

Carte ethnolinguistique de l’Ukraine / Yerevanci, CC BY-SA 3.0

L’Ukraine est composée de nombreuses ethnies, comme on le voit sur la carte ci-dessus. Elle indique les ethnies majoritaires, ukrainiennes et russophones à l’est et des ethnies périphériques : Roumaines, Hongroises ou Bulgares à l’ouest. L’origine ethnique coïncide souvent avec celui de la langue. L’Ukraine est confrontée à un pluralisme ethnique évident, qui à l’avenir, devrait pouvoir s’articuler avec une solution fédéraliste et pacifiste, afin de concilier et de réconcilier tous ces peuples, notamment l’ethnie russe, minoritaire en Ukraine, mais majoritaire dans le Donbass, que la Russie de Poutine, soutient et revendique par des armes. L’Ukraine illustre aujourd’hui un grave enjeu stratégique, militaire et politique entre la Russie et l’Europe et le monde. Il est certain que la langue, l’ethnie ou la nationalité ne sont que des aspects et des prétextes de ce grave conflit et, par contre, il est désormais évident que la démocratie et les valeurs qu’elle implique restent le facteur central et décisif d’opposition, manifesté par le dirigeant du Kremlin. Ces deux facteurs, démocratie et liberté des peuples et de leurs langues, sont indissociables et doivent être défendus en Ukraine. La paix du continent européen est à ce prix.

Existe-t-il un conflit linguistique entre l’ukrainien et le russe ? Oui, en effet, car les causes du conflit territorial, politique, linguistique et culturel sont multiples (historiques, économiques, stratégiques, etc.), mais nous allons nous attacher à une seule de ces dimensions, le rôle de la langue. Les résultats d’une enquête sociolinguistique réalisée en 2011 (des résultats qui perdurent et sont assez stables), dans les différents districts administratifs ukrainiens indiquent le pourcentage d’usage de la langue ukrainienne et, par déduction, celui de la langue russe.

Par exemple en Crimée : si l’ukrainien n’est parlé que par 10 % de la population, il faut en déduire que le russe est parlé par au moins 85% (les Tatars de Crimée qui ont une langue d’origine turque parlent aussi l’ukrainien et surtout le russe, langue dominante). C’est un pourcentage considérable et induit une attitude favorable à la russification du territoire de la Crimée. Il en est de même dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, avec les Républiques populaires autoproclamées de Lougansk et de Donetsk en 2014, dans lesquelles environ 70 % des habitants sont russophones.

Pourcentage d’usage de la langue ukrainienne en 2001 / Alex Tora, CC BY-SA 3.0

Rappelons que la langue ukrainienne appartient à la famille des langues slaves, elle est parlée par environ 40 M d’habitants. L’ukrainien et le russe sont deux langues slaves proches l’une de l’autre, ayant le même alphabet cyrillique et aussi la même origine slave depuis la fin du IXe siècle.

Actuellement, dans la capitale, Kiev (Kyiv en ukrainien), 72 % des habitants parlent ukrainien et 17 % le russe. Sur la carte ci-dessus, on observe que la langue ukrainienne est moins parlée à l’est qu’à l’ouest. De ce rapport d’usage de la langue et de la force identitaire qu’il induit, nous pouvons en déduire et comprendre la facile annexion militaire de la Crimée et du Donbass par la Russie en 2014, qui aujourd’hui s’intensifie et se généralise, avec l’inqualifiable attaque militaire de la Russie (mars 2022). Les raisons profondes de cette grave crise sont à chercher ailleurs, dans la tête d’un autocrate.

Du point de vue linguistique, l’Ukraine est un pays globalement bilingue et pacifique. Les citoyens ukrainiens comprennent le russe et l’ukrainien ; un quart d’entre eux utilise les deux langues, les autres locuteurs utilisent selon leur préférence l’ukrainien ou le russe, une préférence qui détermine souvent leur choix identitaire. C’est pourquoi nous insistons sur le fait que la langue peut renvoyer à des attitudes profondes qui ont à voir avec l’identité culturelle, ethnique ou nationale, qui peuvent déboucher sur des oppositions radicales, en cas de conflits. Les psycholinguistes ukrainiens sont les seuls à pouvoir analyser ce qui se passe réellement entre les langues dans cette période de guerre, impensée et impensable.

Dans les terribles conditions actuelles de l’Ukraine, il est très difficile, voire impossible, d’envisager la question du choix de la langue, dans un pays meurtri et traumatisé. Car le choix de la langue nécessite un climat d’apaisement social qui n’existe plus en Ukraine. Dans ces circonstances dramatiques, la communication devient un enjeu entre les citoyens qui doivent faire preuve de beaucoup de prudence, de discernement et de compréhension. Le silence qui auparavant pouvait être résolu par le bilinguisme passif devient certainement une réalité.

Le bilinguisme passif permet une communication basée sur deux langues voisines, dont la compréhension entre deux locuteurs est possible. C’est-à-dire, que l’on comprend la langue de l’autre, même si on ne la parle pas, chacun parlant dans sa langue. Encore faut-il que ce principe soit accepté et puisse aller de soi dans un contexte de cohabitation sociale pacifique, actuellement ce n’est plus le cas.

Mais, dans ce contexte de grave crise humanitaire, on peut malgré tout imaginer que les 20 % d’Ukrainiens-russophones de Kharkiv, de Marioupol et bientôt d’Odessa, ne reçoivent pas les envahisseurs de l’armée russe à bras ouverts. Eux, mieux que quiconque, ne peuvent pas comprendre pourquoi leurs frères russes, les massacrent. Ce qui signifie qu’au-delà des langues, il peut exister dans des circonstances extrêmes, des facteurs plus puissants qui unissent les gens ayant des langues différentes. Dans le fond, l’Ukraine nous montre aussi que la relation de dépendance et d’influence de la langue sur la situation politique bien qu’évidente (en Crimée ou dans le Donbass) n’est pas toujours décisive (à Kyiv, à Kharkiv, à Marioupol, à Kherson). Actuellement, une géopolitique agressive impose sa loi sur une coexistence géolinguistique.

À l’avenir, nul ne saurait prévoir ce qu’il adviendra de l’indépendance de l’Ukraine et du rapport entre ses langues, mais une chose est certaine, ce ne sont pas les langues qui sont en guerre, mais un dirigeant aigri, irresponsable, et agressif qui rêve d’imposer un pouvoir impérial par la force en massacrant toutes les populations, même russophones. Une vision impériale qui, fort heureusement, a déjà été condamnée par l’histoire, il y a plus d’un siècle.

> Gentil Puig Moreno

Gentil Puig Moreno est un sociolinguiste et chercheur catalan. Disciple de l’occitan Robert Lafont et du linguiste catalan Antoni Badia i Margarit, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la Catalogne.