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Juin 1940 en Bretagne

Parcours de la Wehrmacht lors de son arrivée en Bretagne en juin 1940. Réalisation Rubrikenn Istor Breizh.

Protégée par sa position périphérique à l’ouest de la France, la Bretagne n’a pas connu d’incursions ennemies sur son sol lors de la Première Guerre mondiale, et reste alors une région de l’arrière. Il semble en être de même au début de la Seconde Guerre mondiale. Pour ses habitants comme pour l’ensemble des Français, la débâcle de 1940 constitue une surprise impensable. Les Allemands parviennent à occuper le territoire presque sans aucune résistance.

En septembre 1939, la mobilisation générale s’effectue dans le calme. Les soldats partent au front résolus, mais sans enthousiasme. Au niveau politique, le principal fait notable est l’interdiction du Parti communiste français, du fait du pacte conclu entre l’Allemagne nazie et l’URSS. En conséquence, l’ensemble des municipalités d’étiquettes communistes sont dissoutes : en Bretagne, cela concerne plusieurs villes ouvrières, à l’image de Concarneau.

La première phase de la guerre, entre l’automne 1939 et le printemps 1940, est qualifiée de « drôle de guerre », du fait de l’apathie du front. Cette apathie concerne aussi la Bretagne : hormis l’absence des hommes mobilisés et les exercices de la défense passive (contre les attaques antiaériennes) en zone urbaine, la vie n’a pas tellement changé. Toutefois, les usines fonctionnent à plein régime, par exemple à Château-Bougon (Loire-Inférieure), où jusqu’à huit avions de chasses sont produits par jour. Dans le nord-est du Morbihan, les habitants sont au contact des troupes polonaises, dont une partie de l’état-major s’est replié à Coëtquidan. Début avril 1940, le président et le gouvernement polonais viennent à Malestroit pour une cérémonie organisée à l’occasion de la fête nationale de leur pays.

Le projet de « réduit breton »

Le 10 mai 1940, à la surprise générale, la Wehrmacht lance une grande offensive à travers la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Le 7 juin, face à la débâcle des troupes, le gouvernement français envisage un temps de se replier sur la Bretagne. Le 12 juin, le sous-secrétaire d’État à la guerre, le général de Gaulle, est envoyé à Rennes pour étudier sur place les possibilités de mettre en place ce projet, qui a par ailleurs les faveurs du Premier ministre britannique Winston Churchill. Il est envisagé de mettre en place une ligne de défense s’étendant du Couesnon jusqu’à l’estuaire de la Vilaine. Le gouvernement établirait ses quartiers à Quimper. L’idée est de concentrer toutes les troupes en fuite sur cette ligne de défense. Mais le gouvernement français est divisé entre les partisans de la poursuite du combat, dont de Gaulle et Mandel, et les défaitistes qui trouvent ce projet irréaliste, menés par le vice-président du Conseil, le maréchal Pétain, qui s’appuie sur le soutien du généralissime Weygand. Le 13 juin, le gouvernement, qui se trouve en Touraine, décide finalement de fuir vers Bordeaux plutôt que Quimper. C’est la fin du projet du « réduit breton ». L’avance trop rapide des troupes allemandes rendait sans doute impossible sa réalisation. Selon les estimations, il aurait fallu 25.000 ouvriers et 3 mois de travaux pour mettre en place les lignes de défense nécessaires.

Les réfugiés

Parallèlement, des milliers de réfugiés civils sont jetés sur les routes au fur et à mesure de l’avancée de la « guerre éclair ». Ces personnes fuient vers l’ouest, et arrivent d’abord par train lorsque c’est encore possible, puis par automobile, à pied ou à cheval. Les réfugiés arrivant en Bretagne proviennent principalement d’Ile-de-France, de Picardie et du Nord-Pas-de-Calais. En effet, les populations vivant sur la ligne Maginot, en Alsace et en Lorraine, ont été évacuées préventivement vers le Sud-Ouest quelques mois plus tôt. Beaucoup sont accueillis chez l’habitant, comme la famille Hellebaut, originaire de l’Oise, hébergée par un menuisier-ébéniste de La Mézière (Ille-et-Vilaine).

Au total, entre mai et juin 1940, ce sont environ 140000 réfugiés qui arrivent pour le seul département bretillien, près de 900000 personnes pour l’ensemble de la Bretagne. Le désordre est indescriptible, particulièrement au mois de juin, au moment de la débâcle de l’armée française. Des centaines d’automobiles encombrent les bas-côtés des routes, abandonnées faute d’essence. De la même manière, les soldats abandonnent le matériel militaire. Des attaques de chasseurs allemands visent les routes. L’écrivain Georges Duhamel, alors médecin à Pontchaillou, témoigne de près de 5 à 600 blessés qui ont été ramassés dans les fossés et les champs.

L’arrivée des Allemands

Face à l’avancée ennemie, mi-juin, les troupes franco-britanniques rallient en masse la Bretagne. L’armée anglaise organise dans l’urgence le réembarquement de ses troupes à Saint-Malo, à Saint-Nazaire et à Brest. Les dépôts d’essence sont incendiés pour éviter qu’ils ne tombent aux mains de l’occupant, et la population se sert en nourriture dans les entrepôts de l’armée britannique. Saint-Nazaire est le principal port de réembarquement vers l’Angleterre, et connaît un afflux de militaires et de civils en fuite. La moindre embarcation flottante est réquisitionnée pour faire la liaison entre les quais et les navires stationnés au large. Le 17 juin, des bombardiers allemands coulent un ancien paquebot, le Lancastria, dans lequel se trouvent près de 6000 personnes, majoritairement des soldats britanniques en attente d’évacuation. 2500 survivants parviennent à être sauvés, couverts de mazout, certains grièvement brûlés. Pendant plusieurs mois, la mer charrie des cadavres à chaque marée, jusqu’à Piriac-sur-Mer et l’île de Ré.

Le même jour à Rennes, la gare de triage, située plaine de Baud, est bombardée par trois chasseurs-bombardiers de la Luftwaffe. Dans la gare se trouvent alors deux trains de transports de troupes, un train de réfugiés venu de Lisieux, et un train de munition. L’explosion cause 2000 morts. Des débris d’essieux, de ferrailles, et des morceaux de corps humains jonchent la plaine de Baud pendant plusieurs jours, ramassés grâce au dévouement de militaires et de bénévoles de La Croix-Rouge.

Toujours le 17 juin, à midi, le maréchal Pétain, devenu président du Conseil avec les pleins pouvoirs, demande l’armistice, signée le 22 juin à Rethondes. Le 18 juin, l’appel à la résistance du général de Gaulle est entendu par une minorité de personnes. Des départs pour l’Angleterre ont lieu dans les ports de pêche. L’île de Sein se distingue particulièrement avec le départ de 128 hommes, la quasi-totalité de la population en âge de combattre sur l’île.

Musée de Bretagne, Collection Arts graphiques

 

Les principales agglomérations de Bretagne sont déclarées villes ouvertes et prises sans combats. Les Allemands arrivent à Rennes le 18 juin, et se ruent ensuite vers Brest, port stratégique, où ils sont dès le lendemain. La Bretagne échappe aux combats sur son sol, hormis à Landerneau et à Guidel, où l’armée française fait un baroud d’honneur pour retarder les Allemands et permettre quelques derniers départs de navires. Se souvenant des représentations de propagande décriant le « Boche » lors de la Première Guerre mondiale, la population a peur, et craint des exactions sanguinaires. Par contraste, les troupes apparaissent correctes et bien élevées. Des défilés de troupes sont organisés pour impressionner la population. À Vannes, un défilé a lieu le 22 juin, au lendemain matin de l’arrivée des Allemands, alors que la population en ville est nombreuse, car le marché se tient normalement.

Les jours suivants, les troupes allemandes arrivent dans les chefs-lieux de cantons, réquisitionnent des logements et font appliquer les premières mesures du haut commandement. Des vivres sont réquisitionnés, tout comme des logements pour loger les officiers, que ce soit de simples chambres de particuliers, ou bien des villas et hôtels en bord de mer. Des panneaux de signalisation en allemand sont installés. Très vite, les pendules sont mises à l’heure de Berlin et le couvre-feu est imposé entre 21h et 5h. C’est le début de quatre longues années d’occupation allemande…

 

Pour aller + loin :

Remerciements à Stuart Lesvier et Jean-Jacques Monnier qui ont permis l’accès à certains documents en cette période où les bibliothèques sont fermées.

BOUGEARD Christian, La Bretagne de l’Occupation à la Libération (1940-1945), Rennes, PUR, 2014.

CASSARD Jean-Christophe, « Les Bretons dans le second conflit mondial », dans Histoire de la Bretagne et des pays celtiques. Tome V. La Bretagne au XXe siècle, Morlaix, Skol Vreizh, 1994.

L’Ille-et-Vilaine en guerre (1939-1950), Rennes, hors-série Ouest-France, 2004.

La Loire-Atlantique en guerre (1940-1950), Rennes, hors-série Ouest-France, 2004.

Le Morbihan en guerre (1940-1950), Rennes, hors-série Ouest-France, 2004.

JEGO Joseph, 1939-1945. Rage, action, tourmente au pays de Lanvaux, Plumelec, à compte d’auteur, 1991.

 

> Aurélien Pivault

Aurélien Pivault
Aurélien Pivault est étudiant en histoire, membre du collectif Rubrikenn Istor Breizh.