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Les Kurdes d’Irak s’organisent pour le Rojava

Irak
Des unités féminines et masculines de Peshmergas sont venues prêter main forte pour transporter les marchandises dans les camions.

Loin de l’agitation médiatique des puissances qui s’arrangent entre elles, les Kurdes irakiens organisent une collecte nationale pour apporter l’aide nécessaire aux 300000 réfugiés du Rojava. Pour eux, il n’a jamais été question que la guerre cesse.

Depuis le début de l’offensive turque, la cour d’Amna Suraka, la Prison rouge, ne désemplit pas. Camionnettes, voitures et taxi déversent des denrées alimentaires et de premières nécessités, de manière régulière et ininterrompue, aux portes du musée. Prises en charge par la centaine de bénévoles présents, les marchandises transitent de bras en bras. Elles sont d’abord comptabilisées, sommairement stockées et enfin acheminées vers des camions. « Une vingtaine sont déjà partis » annonçait dès le début de l’opération, Adji Afrini, responsable des réfugiés kurdes du Rojava de Sulaymaniah, la capitale culturelle du Kurdistan irakien.

Représentant élu depuis 7 ans par ses compatriotes, il représente les 40000 réfugiés kurdes syriens auprès des autorités locales. Depuis le début de l’offensive turque contre le Rojava, M. Afrini collabore étroitement avec plusieurs organisations de la société civile dans une opération humanitaire d’envergure. Initiée par KurdSat, l’une des plus importantes chaîne de télévision de la région, elle rassemble plusieurs organisations phares – et malheureusement aguerries – de l’aide envers les réfugiés et les populations en difficultés. « Toutes sont réunies pour transmettre un message de paix », insiste M. Alain, directeur de l’université polytechnique de Sulaymaniyah et invité de KurdSat. La télévision lancée en 2000 par Hero Ibrahim Ahmed, veuve du très aimé Jalal Talabani, chef historique du PUK et ancien président d’Irak, a installé un studio dans la cour du musée afin de faire des appels aux dons en direct. Les personnalités politiques et culturelles du Kurdistan se relaient ainsi au micro des journalistes. « Hier, nous avons demandé aux entreprises de nous aider, et aujourd’hui par exemple une entreprise de nettoyage de la ville a envoyé ses salariés ici », expose une bénévole de l’association humanitaire irakienne CDO, le visage tiré par la fatigue accentuée par la chaleur déjà intense de la matinée.

Malgré l’annonce du cessez-le-feu annoncé en grande pompe par l’administration américaine mi-octobre, le ballet incessant de l’aide humanitaire n’a pas cessé. « Les Américains ne sont pas nos alliés », expose brièvement Baktyiar Kadir Mirza, guide au musée. M. Afrini poursuit : pour lui, aucun espoir ne réside dans l’accord américain. La guerre va continuer, cela ne fait pas de doute. D’autres personnes sont plus virulentes, comme cet ancien peshmerga pour qui Erdogan et Trump travaillent main dans la main pour chasser les Kurdes en évitant les pertes militaires turques. «  Il y a eu beaucoup de mort de leur côté. Mais de notre côté, nous ne capitulerons pas », prévient-il. Qu’en est-il de leurs positions sur l’accord signé entre la Russie et Ankara ? Tous s’accordent à dire que le conflit va s’enliser, les grands perdants de ces accords étant les Kurdes, ils ne sont pas acceptables.

Symbole de la résistance du peuple kurde, la Prison rouge est une ancienne prison du régime de Saddam Hussein, aujourd’hui musée et haut lieu culturel de la ville. Des milliers de Kurdes y ont été torturés et exécutés lors de l’opération génocidaire Anfal entre 1986 et 1989. Les Peshmergas, milice kurde formée de résistants à l’oppression du régime baasssite, l’ont libérée en 1991. C’est donc tout un symbole que tous se retrouvent ici, avec un sentiment partagé d’appartenir à une seule et même entité : le Kurdistan. On trouve ainsi l’association humanitaire irakienne CDO, l’association Self Children, les anciens prisonniers et résistants de Friadass et enfin la fondation Ibrahim Ahmad, du nom du père de l’ancienne première dame d’Irak, initiateur du PUK avec Jalal Talabani, son beau-fils. Sous la houlette du directeur des lieux, le caricaturiste Ako Ghareb, tous travaillent de concert pour pallier l’urgence que vivent les déplacés.

Fief du PUK, Sulaymaniah, au Sud du Kurdistan irakien, est une base arrière pour la lutte qui se joue actuellement au Rojava. Sans que le parti de Jalal Talabani, mort l’année dernière, ne prennent officiellement de position, la population, elle, soutient la lutte armée en Syrie. « Nous ne pouvons pas faire de déclaration officielle comme les pays européens », explique sous le sceau de l’anonymat un homme politique de la région. « Notre État n’est pas assez fort pour se heurter à la Turquie ». Pour preuve, les bombardements turcs désormais quasi quotidiens dans la région de Qandil, au Nord du Kurdistan, base arrière du PKK, parti kurde turc contre lequel Erdogan mène une lutte féroce depuis des années. Les idées développées par son leader charismatique Abdullah Öcalan sont à la base du système politique mis en place au Rojava : le communalisme. Il s’agit d’un pouvoir décentralisé transcendant les divisions basées sur le sexe, l’origine ethnique et la religion. D’où l’intervention de la Turquie au Rojava : elle considère le Parti de l’union démocratique (PYD) et ses branches armées – les Unités de protection du peuple (YPG) et les Unités de protection de la femme (YPJ) – comme des mouvements terroristes qu’il faut éradiquer. Turquie, Syrie, Irak, là où le PKK égraine, le régime d’Erdogan intervient militairement.

Les positions diamétralement opposées des deux partis historiques du Kurdistan irakien, le PDK et le PUK brouillent un peu plus les pistes. Partisan d’Ankara, le PDK soutiendrait la Turquie dans sa lutte anti-PKK en autorisant l’armée à accéder au Nord du Kurdistan irakien, son fief. Le PUK, lui, basé au Sud, aurait envoyé de manière officieuse des peshmergas des unités spéciales, en soutien aux YPG. Des jeunes volontaires sont également partis au front, comme en attestent les nombreuses publications sur les réseaux sociaux. Mais aucune voix officielle ne s’aventure à faire des annonces. C’est donc la société civile qui se mobilise et émet de virulentes dénonciations de la nouvelle entrave faite à la liberté du peuple kurde.

À l’heure des négociations avec les puissances turques, américaines et russes, les Kurdes d’Irak ne croient pas à une résolution du conflit. «  Les Kurdes ne lâcheront pas leur territoire. Le risque est l’enlisement dans une guérilla, comme ce qui se passe à Afrin », prévient un ancien combattant des YPG.

A lire : La lettre de PKK au Peuple américain

> Julie Salabert

Julie Salabert
Julie séjourne actuellement au Kurdistan irakien dans le cadre d’une mission d’enseignement.