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Un article sur la langue bretonne qui fait débat…

Le Peuple breton d’octobre 2019 publiait un article de Fañch Bihan-Gallic intitulé « Un plan sans stratégie pour la langue bretonne ? ». Ce point de vue a (déjà) suscité beaucoup de réactions, positives comme négatives en fonction de la lecture faite de celui-ci. Pour prolonger la réflexion, Le Peuple breton publie ici une réaction (négative) de Nil Caouissin, militant UDB et enseignant en langue bretonne.

J’ai tout de suite voulu réagir à cet article car je trouve son contenu injuste et partiellement faux. Il risque d’induire en erreur les lecteurs du Peuple breton sur les dynamiques de l’enseignement bilingue et sur les problèmes de qualité ou d’usage de la langue parmi les élèves concernés.

Loin de moi l’idée de contester la légitimité de l’auteur à prodiguer ses conseils en matière de politique linguistique et de sociolinguistique : ses articles me semblent d’habitude sérieux, bien documentés et plaisants à lire. J’ai été d’autant plus déçu du contenu du dernier article : l’a-t-il écrit trop vite, ou l’envie de provoquer ses lecteurs l’a-t-elle emportée sur l’examen précis des faits ? Existait-il à l’origine un article plus long et plus équilibré qui aurait été coupé trop vite pour correspondre au format du journal ? [ndlr : non, l’article n’a pas été coupé]

Le moins qu’on puisse dire est que ce papier commence mal, puisqu’il s’ouvre par une caricature insultante pour les élèves des classes bilingues et pour leurs enseignants, en tout cas ceux de Haute-Bretagne. Les filières bilingues de Loire-Atlantique et d’Ille-et-Vilaine ne seraient bonne qu’à apprendre « les chiffres et les couleurs » aux élèves, ou à la limite, comme dit plus loin dans l’article, à leur apprendre à dire « Kenavo ». Si j’étais parent d’élève ou instituteur en Haute-Bretagne, je serais blessé par ces propos, et j’en veux un peu au Peuple breton de les avoir laissé passer sans demander à l’auteur de faire preuve de nuance. Cette description ne correspond en effet en rien à la réalité du niveau de breton des élèves ayant suivi un cursus bilingue, ne serait-ce que jusqu’en CM2. Je ne suis pas le dernier à mettre sur le tapis les carences de niveau de langue des filières bilingues, en particulier les filières publiques, que je connais le mieux, mais je suis absolument certain que ce qu’écrit ici Fañch Bihan-Gallic n’est pas représentatif du niveau généralement atteint par nos élèves, y compris dans les filières les plus fragiles, et je doute même qu’il s’agisse d’un cas réellement observé (à moins bien sûr que l’auteur ne se réfère à la seule première section de maternelle, ce qui ne serait pas très honnête).

J’aimerais arrêter ici mes critiques et louer le fond de l’article après avoir critiqué la forme, mais là aussi, les carences sont sérieuses. Pour résumer le propos en essayant de ne pas le caricaturer : les difficultés rencontrées dans les filières bilingues breton-français seraient dues à une course aux ouvertures qui priveraient de ressource les filières existantes, et mettrait en responsabilité des enseignants trop mal formés ; la solution serait de se concentrer sur le heartland brittophone en gelant les ouvertures en Haute-Bretagne et plus généralement en ralentissant le rythme des ouvertures pour améliorer la qualité et la stabilité de l’offre dans les filières existantes, en s’appuyant sur la masse de locuteurs natifs encore en vie. Que l’auteur me pardonne si je déforme son propos, mais c’est exactement ce que je retiens à la lecture de son article.

Je crois que cette stratégie aurait des effets catastrophiques, et nous amènerait à perdre sur les deux tableaux, en cassant le timide essor quantitatif de l’enseignement bilingue sans pour autant réussir à améliorer la qualité de la langue parlée par les élèves et par leurs enseignants, sans conforter l’existant et sans, évidemment, étendre l’usage du breton dans la vie sociale. En effet le diagnostique posé est mauvais.

Une des idées sous-jacentes de l’article ici critiqué est que le développement de l’enseignement bilingue en Haute-Bretagne se fait au détriment du développement en Basse-Bretagne, ce qui semble à première vue proprement scandaleux : pensez-donc, on fragilise le breton dans sa zone de force (ou de moindre faiblesse) pour l’enseigner là où il n’est plus pratiqué depuis des siècles ! Il faudrait donc redéployer les enseignants en les concentrant en Basse-Bretagne. C’est faire une double erreur : concernant l’offre comme la demande, si je puis dire.

Commençons par l’offre, conditionnée par la disponibilité d’enseignants bilingues. Contrairement à l’idée sous-jacente à l’article de Fañch Bihan-Gallic, les enseignants des filières bilingues ne sont pas tous originaires de Basse-Bretagne et n’aspirent pas tous à y vivre. Un certain nombre (je n’ai pas le chiffre mais je peux certifier qu’il s’agit d’une proportion non négligeable) souhaite en fait vivre et travailler en Haute-Bretagne. Si on annonce aux futurs enseignants que les ouvertures sont gelées à l’est d’une ligne Saint-Brieuc – Vannes, on réduira en fait le vivier de candidats aux concours ; il n’y aura donc pas ou peu de marge pour un redéploiement vers l’ouest.

Quant à la demande, contrairement aux idées reçues, elle n’est pas proportionnelle à la population de locuteurs natifs âgés. Le C-ouest-Bretagne a bien sûr un taux de locuteurs plus élevée que le Pays des Valons de Vilaine mais c’est ce dernier qui présente le taux le plus élevé de familles désireuses de faire bénéficier leurs enfants d’un enseignement bilingue. L’offre scolaire (qu’elle soit bilingue ou non) doit être pensée pour les gens qui commencent à vivre et non pour ceux qui vont bientôt mourir. Une politique de l’offre d’enseignement bilingue qui ne tiendrait pas compte de la demande sociale serait une politique de célébration d’un héritage mourant à petit feu. Or la demande sociale n’est pas plus faible en Haute-Bretagne qu’en Basse-Bretagne ; et, deuxième point, elle est relativement harmonieusement répartie : on n’observe nulle part une demande nulle, et nulle part un engouement massif. Concentrer une offre pléthorique dans quelques secteurs et ignorer les autres serait donc un coup d’épée dans l’eau. Multiplier les ouvertures est au contraire le meilleur moyen d’assurer au plus grand nombre un enseignement bilingue, certes de qualité et d’intensité parfois insuffisante, mais infiniment supérieur à l’absence d’offre ; renoncer à ces ouvertures reviendrait à priver des élèves de la chance d’apprendre le breton sans pour autant améliorer la situation des filières existantes.

Pour donner un exemple concret, prenons le cas de la filière bilingue publique du collège Jean-Marie Le Bris de Douarnenez. Elle a ouvert en 2017, avec deux autres nouvelles filières proches (Pont l’Abbé et Briec), la seule offre au collège étant jusque là concentrée à Quimper. En septembre 2019, la classe de sixième de la filière est fermée pour cause d’effectifs insuffisants. On accusera bien entendu les ouvertures trop nombreuses et trop rapides… À première vue, les motivations des parents vont dans ce sens puisque c’est l’insuffisance de l’offre en breton à Douarnenez (6 heures par semaine seulement) qui aurait détourné des familles vers le collège Diwan de Quimper. Suivant la logique de l’article dont il est question, le lecteur sera logiquement amené à penser à peu près cela : « Ah, si on avait ouvert une seule filière au lieu de trois en 2017, on aurait pu y concentrer trop fois plus d’enseignants et… » et cela n’aurait rien changé ! En effet, les autres jeunes enseignants du secteur (comme presque tous les nouveaux enseignants en breton) ont pour seconde matière l’histoire-géographie, l’anglais ou le français. L’anglais et le français ne s’enseignait pas en breton, reste l’histoire-géo, qui était déjà enseignée en breton à Jean-Marie Le Bris. La concentration des enseignants n’aurait donc PAS permis d’améliorer l’offre ; en revanche elle aurait eu pour résultat de ne pas proposer de filières bilingues à des dizaines de famille là où les ouvertures auraient été bloquées.

Ce dont nous avons besoin pour renforcer les filières dans les collèges, c’est de professeurs bilingues de mathématiques, d’enseignement musical, d’éducation physique (liste non exhaustive). Le fait est qu’ils sont rares parmi les jeunes titulaires du CAPES. Il faut donc en former parmi le vivier des professeurs en place. Là-dessus, l’Éducation nationale traîne la patte et ne fait pas tout ce qui est en son pouvoir pour promouvoir les formations existantes. C’est un gros problème. Mais ce n’est pas en réduisant le rythme des ouvertures qu’on le résoudra : les deux problèmes sont déconnectés.

Prenons un autre problème, qui concerne sans doute au premier chef l’enseignement primaire : quand un professeur des écoles bilingue est en congé, n’est pas toujours remplacé par un enseignant bilingue, d’où des parcours à trous pour les élèves. Là encore, le problème ne vient pas des ouvertures, mais de la politique de remplacement de l’Éducation nationale. Par souci d’économies budgétaires, le nombre de remplaçants titulaires a été réduit, et le recours à des contractuels est devenu la norme ; le résultat est que, dans toutes les disciplines, il est souvent difficile de remplacer un enseignant par une personne maîtrisant la discipline concernée. Pour le breton, on peut y ajouter un peu de mauvaise foi de l’institution, une tendance à garder sous le coude des CV au lieu de les transmettre aux écoles en recherche de remplaçants ; mais, encore une fois, c’est un problème qui ne peut être résolu par une réduction du rythme des ouvertures de filières bilingues. Croire que l’Éducation nationale profiterait de ce ralentissement pour constituer un vivier conséquent de remplaçants bilingues revient à méconnaître les logiques internes de l’institution. La réalité est qu’elle réduirait le nombre de postes ouverts aux concours, et c’est tout.

Reste enfin la formation et le niveau des enseignants. On critique des ouvertures de classe avec des enseignants insuffisamment formés. Croit-on qu’ils seraient mieux formés si l’on ouvrait moins ? La réponse est encore et toujours non. Les moyens mis pour la formations d’enseignants relativement nombreux (très très relativement, précisons-le) ne seront pas redéployés pour améliorer la formation d’un nombre plus restreint de nouveaux professeurs bilingues. On réduirait le nombre de postes sans augmenter les moyens de formation ; il est même possible que ces derniers diminuent, car moins une discipline est représentée quantitativement, moins elle est considérée par la hiérarchie.

Après avoir développé ces arguments, l’idée me vient que l’erreur de Fañch Bihan-Gallic vient sûrement de la croyance selon laquelle les manettes sont entre nos mains : comme si nous étions déjà autonomes et que nous pouvions décider de la manière d’allouer les moyens selon divers critères tant qualitatifs que quantitatifs. Il n’en est rien. Nous sommes aux prises avec des institutions qui ont voulu la mort de notre langue et qui en sont rendues aujourd’hui, au mieux, à une vague bienveillance peu motivée. Dans ce contexte tout ce qui est gagné doit être défendu corps et âme car le moindre faux pas sert de prétexte à réduire les moyens (et non à les redéployer). Il y a quelques années, un recteur semble-t-il bien intentionné et appuyé par le contrat de plan État-région a permis d’accélérer les ouvertures de filière bilingue. C’est une victoire qui doit être exploitée autant que possible. C’est un pas, insuffisant mais appréciable, vers la stabilisation du nombre de locuteur en 2050. Il faut aller plus loin quantitativement et qualitativement, mais sans se tromper de cible, sans sacrifier une jambe pour l’autre.

Fañch Bihan-Gallic nous dit qu’il préfère 1000 locuteurs actifs à 50 000 baragouineurs. Si c’est l’alternative, autant arrêter le combat : 1000 locuteurs seront condamnés à ne parler que le français avec leurs proches s’ils sont disséminés dans toute la Bretagne, ou à rester entre eux dans une réserve d’indien réduite à une demi-commune. Dans les deux cas le breton vivrait ses dernières années. J’ai la faiblesse de souhaiter que notre langue se transmette, et de vouloir agir pour arriver à 50 000 locuteurs actifs au milieu du siècle – non comme un objectif en soi, mais comme un minimum, comme un socle qui permettra de tenir au creux de la vague démographique. Pour cela il faut proposer une offre d’enseignement bilingue partout ou des familles sont prêtes à sauter le pas, et (non pas ou) améliorer la qualité de cet enseignement en formant plus d’enseignants, sans parler de l’ensemble des mesures nécessaire à l’épanouissement du breton hors de l’école. Qu’une seule de ces conditions soit abandonnée et l’objectif ne sera pas atteint.

Faut-il aussi compter sur les anciens, comme le propose Fañch Bihan-Gallic ? Oui… à condition qu’ils le veuillent bien ! Sur les 200 000 locuteurs présumés, beaucoup sont des locuteurs passifs qui ne s’expriment que rarement en breton ; certains ne parlent breton qu’avec leurs proches et dans des situations limités, ce qui a avec le temps appauvri leur vocabulaire ; d’autres n’ont tout simplement pas envie de parler breton avec des jeunes. Par endroits, il est sans doute possible de changer la donne et de reconnecter les générations, mais cela demande un long travail et n’est sans doute pas possible partout. Je ne suis pas sûr que l’exemple de Bégard soit déclinable à Vannes… À ce sujet, je reconnais volontiers mon manque d’expérience et suis tout disposé à suivre les conseils de Fañch Bihan-Gallic, ou d’autres. Ses propositions seront plus fortes et plus convaincantes si elles évitent les caricatures blessantes et les oppositions stériles entre qualitatif et quantitatif, Haute et Basse-Bretagne, etc. Je me rends compte d’ailleurs que je n’ai pratiquement pas parlé du sujet qui était au cœur de son article (mobiliser « l’éléphant » [ndrl : les locuteurs anciens]), ce qui montre bien à quel point les attaques contre l’élargissement de l’offre d’enseignement bilingue desservent son propos, en créant un débat parallèle qui masque ce qui, si j’ai bien compris, est le plus important à ses yeux.

Je crois que cet article qui m’a tant déçu (et, vous l’aurez compris, un peu agacé) aurait pu être brillant si l’auteur n’avait pas recherché la provocation facile. En bon prof et peut-être déjà vieux con, j’ai envie de lui demander de revoir sa copie…

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Le Peuple breton est un magazine d’opinion, mensuel, entièrement bénévole fondé en 1964. Il est tiré à 4000 exemplaires papier par mois.