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Jusqu’à 25 ans de prison requis contre les prisonniers politiques catalans

Oriol Junqueras

Au-delà des évènements de l’actualité politique ordinaire catalane, même si elle est constante et abondante, l’information a été marquée vendredi 2 novembre par le coup de tonnerre de l’annonce des accusations contre les indépendantistes emprisonnés depuis un an en une prison préventive : 22 inculpés, jusqu’à 25 ans de prison, des centaines de milliers d’euros d’amendes, des accusations de rébellion, sédition, détournement de fonds, désobéissance, un total de plus de 200 ans de prison.

L’indignation est monumentale en Catalogne qui vit ses inculpations comme une énorme gifle pour la démocratie et une rupture définitive avec l’Espagne. Les commentaires oscillent entre l’incrédulité et la rage. La question est de savoir si les tribunaux espagnols agissent par pure vengeance ou s’ils renouent avec les principes de la justice franquiste, ou les deux à la fois.

Des procédures dignes de la justice turque en pleine Union européenne

Les déclarations des Catalans n’ont pas assez de qualificatifs pour dénoncer le caractère inédit, invraisemblable et inconcevable des accusations. Les plus hauts responsables politiques et sociaux de Catalogne se sont exprimés dans les médias, de même que les avocats, les journalistes et les réseaux sociaux en pleine ébullition avec des commentaires plus durs les uns que les autres : « Véritable parodie de justice » (Pere Aragonès, vice-président de Catalogne), « haine et agressivité de l’acte d’accusation du tribunal » (avocat de la défense), « Sanchez, complice de la répression politique » et « le peuple de Catalogne retire son soutien aux socialistes et ne votera pas pour le budget » (le président Quim Torra), « disproportionné, injustifié, démesuré et volonté de vengeance » selon les Comuns (Podemos), « peines maximales », « accusations dignes de la guerre civile » (avocat Gonzalo Boyer), « accusations indignes », « une absurdité totale » (Alonso Cuevillas, avocat), « accusation démentielle », « nous nous soulèverons » (Elisenda Paluzie, présidente de l’ANC), « des accusations sans aucune preuve, parce qu’ils pensent qu’ils n’en ont pas besoin » (avocats de la défense), « 25 ans pour un référendum et 9 ans pour viol ; des sauvages » (Gabriel Rufian, député d’ERC à Madrid). Les mobilisations et les manifestations devant les prisons se sont multipliées et attirent de plus en plus de gens (environ 15 000 personnes devant la prison de Lledoners cette semaine). Le président catalan a accusé l’État espagnol d’avoir volé des années de vie à des personnes innocentes et honorables.

Des procès de Moscou

Les médias, les réseaux sociaux et les avocats n’arrêtent pas de réagir en comparant la justice espagnole aux pires exemples, en exprimant un rejet définitif des tribunaux et de l’Espagne, et en exprimant une indignation générale et massive. Quelques-uns des commentaires : « disproportion entre accusations et réalité », « honte à la justice espagnole ! », « la répression ne nous fera pas renoncer pas à l’indépendance », « nous n’abandonnerons rien parce qu’ils veulent tout nous prendre », « nous voulons vous voir sur le banc des accusés » (Rufian aux « geoliers »), « la démocratie devant les tribunaux », « la honte », « l’Espagne montre sa vraie nature », « le franquisme est toujours en vie », « humilier est une stupidité et ce que choisit l’État espagnol » (Esther Vera, journal Ara), « la justice comme à l’époque de Franco » (presse allemande), « la justice espagnole a perdu le nord », « ils inventent la violence pour condamner les indépendantistes », « une accusation techniquement erronée » (magistrats espagnols).

L’Europe complice ?

Au-delà des dénonciations de graves irrégularités (les inculpations sont parvenues à la presse sans que les avocats de la défense n’en soient encore destinataires …), des voix commencent à s’élever pour remettre en question le rôle de l’Union européenne. Entre autres, le président en exil, Carles Puigdemont, a déclaré que « l’Europe ne peut pas être complice de tels abus avec son silence ». Vendredi 2 après l’annonce des peines prononcées un an juste après l’incarcération de Junqueras et de Forn, « Hackers de la République » ont attaqué et mis hors-service les sites de la justice espagnole et du parti d’extrême droite Vox. De son côté, les associations civiques indépendantistes auxquelles appartiennent Jordi Cuixart et Jordi Sànchez qualifient d’« extrêmement grave » la stratégie de l’État et appellent à une mobilisation unitaire.

Irresponsabilité judiciaire et politique

On ne voit pas, avec une telle escalade de la répression politico-judiciaire, comment on pourrait s’acheminer vers une solution de la crise à laquelle l’Espagne est confrontée. Le gouvernement de Sanchez sans budget ni soutien parlementaire suffisant pourrait tomber et précipiter le pays dans des élections législatives au moment où la droite et l’extrême droite gagnent du terrain et expriment de plus en plus clairement leurs objectifs de lutte en jetant de l’huile sur le feu : le PP décrivait jeudi au Congrès espagnol la télévision catalane comme un outil de propagande et qualifiait l’école catalane de « madrassas », tandis que Ciudadanos invente en permanence une société catalane divisée, radicale et violente, au bord de la guerre civile, épousant en cela les accusations délirantes et la fiction inventée par les juges espagnols pour décrire le référendum catalan. La même justice qui a rajouté au nombre des inculpés pour rébellion le major et tout le commandement de la police catalane. La même semaine, on apprenait que l’Espagne refusait de signer un protocole du Tribunal des droits de l’homme de Strasbourg visant à garantir l’application des droits de l’homme… et que le tribunal de Badalona accusait de « désobéissance » trois élus municipaux pour avoir ouvert la mairie et avoir accueilli des habitants le 12 octobre, jour de la fête nationale espagnole.

Conseil pour la République

Le coup de tonnerre provoqué par les juges espagnols a coïncidé cette semaine avec la présentation officielle (par le gouvernement catalan) à Barcelone et à Bruxelles par les politiques exilés, du Conseil pour la République qui compte déjà plus de 22 000 citoyens inscrits la première semaine. Le Conseil, sous forme de fondation privée, a pour mission : l’institutionnalisation de la République, la défense du radicalisme démocratique, le développement de la technologie au service de la politique, la mobilisation et l’internationalisation de la cause catalane. Le 8 décembre à Bruxelles, une assemblée de partis souverainistes aura lieu. À Bruxelles également, le chanteur baléare Valtònyc, exilé pour échapper à la prison, a porté plainte contre l’Espagne devant le tribunal des droits de l’homme pour violation de la liberté d’expression. Alors que les tribunaux européens ont clairement écarté les accusations de violence à l’encontre des exilés catalans et mis en doute la régularité des procédures judiciaires, la justice espagnole (avec le soutien de l’appareil politique de l’État) semble s’enfoncer dans les dysfonctionnements démocratiques, alimente l’instabilité institutionnelle et contribue aux dérives nationalistes d’extrême droite inquiétantes qui apparaissent un peu partout en Europe dans le silence de l’UE.

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.