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Pour comprendre la pêche en eaux profondes

Note de la rédaction : alors que lʼONG Bloom a réussi à faire plier le groupe Scapêche qui se vante désormais « de ne plus pêcher en dessous de 800 mètres », alors que la pêche en eaux profondes continue de susciter bien des débats, notamment à lʼAssemblée nationale, Le Peuple breton republie un article paru en décembre 2013 dans ses colonnes. Lʼoccasion de contre-attaquer des idées reçues. La volonté de certaines ONG environnementaliste de privatiser la planète et notamment les océans comme le souligne le récent film de Mathilde Jounot, La voix des invisibles, doit être combattue par les partis de gauche.

French fishing effort 2010 Atlantic and North Sea

Pêche en eaux profondes : ce qui se joue à Bruxelles

En juin 2012, la Commission européenne proposait aux députés européens d’interdire la pêche en eaux profondes. Le texte voté en commission de la pêche courant novembre et qui sera présenté le 10 décembre en séance plénière a abouti à un compromis politique n’interdisant pas totalement cette pratique, ce que dénoncent certaines ONGE. Le Peuple breton propose un décryptage de ce sujet extrêmement complexe.

La mer a toujours été une grande inconnue. D’autant plus inconnue qu’avec l’urbanisation croissante, on assiste aujourd’hui à un appauvrissement des connaissances en matière de faune et de flore de la part du grand public, qui se fie assez facilement aux « experts ». C’est dans ce contexte qu’a fleuri récemment une bande dessinée sur Internet réalisée par Pénélope Bagieu, appelant à signer une pétition pour l’interdiction stricte de ce type de pêcherie [ndlr : lire jusqu’au bout cet article avant de signer… ou pas !]

Le résultat est sans appel : près de 600 000 personnes ont déjà signé. En somme, l’avenir d’une pêcherie et le travail de centaines de marins pêcheurs (environ 400 navires de pêche, petits et grands) reposeraient sur l’émotion suscitée par une bande dessinée !

En note de bas de page de cette bande dessinée, il est précisé que « toutes les infos et tous les chiffres [ont] été fournis par l’association Bloom ». La référence scientifique est donc une ONGE.

Or, voici ce que disait l’Ifremer sur cette épineuse question en juin 2013 : « La question de l’interdiction de la pêche profonde est régulièrement d’actualité de par la pression des ONG, convaincues que les mesures de gestions actuelles sont inefficaces et que l’usage du chalut provoque des dommages irréversibles aux fonds marins et aux populations exploitées. […] La gestion des pêches actuelle a déjà mis fin à l’essentiel de la surexploitation des poissons profonds. Une meilleure connaissance de ces populations devrait encore améliorer cette gestion et garantir à la fois le renouvellement durable de ces stocks et le maintien d’une activité de pêche. Une interdiction pure et simple des pêches profondes, dont la durabilité est au moins en partie atteinte, n’apparaît alors pas indispensable à la tenue des objectifs de l’approche écosystémique des pêches. »

Pour qui roule Bloom ?

Mais qu’est-ce au juste que cette association Bloom, omniprésente sur la toile, drainant les soutiens de personnalités du monde entier et, surtout… seule référence sur le sujet ? Bloom « œuvre pour la conservation marine à travers une démarche de sensibilisation et de médiation scientifique des problématiques environnementales, la production d’études scientifiques et d’analyses pertinentes et indépendantes, ainsi que par la participation à des consultations publiques et des processus institutionnels. [Ses] actions s’adressent au grand public ainsi qu’aux décideurs politiques et aux acteurs économiques ». La cible privilégiée de ce genre d’association est le citoyen urbain appartenant à la « classe moyenne » comme on dit et dont la sensibilité écologiste est prononcée. En d’autres termes, aux faiseurs d’opinion (mieux vaut un article dans Voici qu’une publication scientifique !). Mais quel citoyen prend le temps de vérifier ces informations ? Qui sait que les chaluts européens ne raclent plus les coraux puisque ces zones sont d’ores et déjà protégées.

pêche eaux profondesParmi les financeurs de Bloom, on retrouve The Pew Charitable Trusts, une organisation indépendante américaine créée par les enfants de Joseph N. Pew, fondateur de la Sun Oil Company, un groupe pétrolier et pétrochimique américain. Ce pourrait être un pur hasard sans doute, si ce n’était cette petite phrase écrite dans la bande dessinée de Pénélope Bagieu, qui sème le doute : « Le chalutage profond est jusqu’à 3 000 fois plus destructif que n’importe quelle activité marine humaine… y compris l’extraction de gaz et de pétrole. »

Un vrai polar politique se joue donc à Bruxelles. Avec des connexions on ne peut plus curieuses. Car, en ces temps modernes, la ruée vers l’or se mène sous l’eau. Et, de ce point de vue, les pêcheurs sont un peu gênants ! Multinationales du gaz et du pétrole élaborent en effet tranquillement leurs stratégies. Or, il existe en Bretagne, mais aussi en Irlande et au Royaume-Uni, des zones potentielles d’exploitation. Et, bizarrement, ces zones sont assez similaires aux zones de pêche (lire ici pour plus de détails) !

Et si une partie de cette lutte politique était économique plutôt qu’écologique ? D’un côté, on aurait une manne pétrolière à venir et des milliards en jeu, de l’autre une filière économique (pêche en eau profonde) décrite dans la bande dessinée comme ne pesant « que » 0,2 à 0,5 % des marins français. Du point de vue français, sans doute, mais ramené à la Bretagne ? Et quels emplois induits ?

Le chalutage de grands fonds a beaucoup évolué

Alain Le Sann, président du collectif Pêche et développement, a donné le 21 novembre une conférence de presse avec la Scapêche (armement Intermarché) à ce sujet. Il y rappelait les origines de la pêche en eaux profondes : « Le chalutage de grands fonds pratiqué aujourd’hui est le produit d’une longue histoire et l’aboutissement d’un processus d’élargissement des zones de pêche (plus loin, plus profond) lié aux pratiques de pêche incontrôlées.

« Les pêcheurs étaient conscients des conséquences pour les stocks, mais l’absence de structure de concertation entre pêcheurs et entreprises de plusieurs nationalités explique cette « tragédie des communs », caractéristique des logiques de frontière. Les débarquements ont atteint leur apogée à Lorient en 1974 avec 78 000 t, certains rêvaient alors de 120 000 t… Depuis, les débarquements de la pêche industrielle ne dépassent guère les 10 000 t, dont un tiers d’espèces de grands fonds. À Concarneau et surtout Douarnenez, l’effondrement a été le même pour la pêche industrielle.

« La Bretagne a perdu environ 100 000 t dans la pêche industrielle en trente ans. La surpêche et ses conséquences pour les stocks, l’emploi et les armements, les Lorientais les connaissent depuis longtemps. Le dernier épisode a été la ruée sur l’hoplostète. Depuis une dizaine d’années, après la crise dramatique des années 1990, la pêcherie de grands fonds s’est restructurée avec un encadrement strict et les signes d’une restauration des stocks sont scientifiquement constatés ainsi qu’une stabilité économique. »

Et d’avertir sur une suppression par l’Union européenne de cette pratique : « L’emploi n’est pas à défendre quel qu’en soit le prix, mais, dans le cas présent, les coûts environnementaux sont maîtrisés et il s’agit bien d’une délocalisation. Les tonnages perdus seront compensés par des importations de panga, de hoki, de colin d’Alaska ou de morue de Norvège. »

Ne pas se tromper de cible

Le rêve de Bloom est de classer le chalutage profond à partir de 400 m. Dans ces conditions, il s’agit bien de remettre en question de la filière chalutière française, qui concerne 80 % des apports et des milliers d’emplois directs et induits, et pas juste neuf bateaux, comme expliqué dans la BD de Pénélope Bagieu. Si Bloom remporte cette bataille, la prochaine cible est très certainement le chalutage en général. Pour le remplacer par quoi ?

Certains mettent en avant la palangre, mais ce type de pêcherie capture également les requins. Quant à la pêche minotière, Alain Le Sann met en garde : « S’il y a aujourd’hui une pêche industrielle à condamner, c’est la pêche minotière, qui réalise une ponction de près d’un million de tonnes de juvéniles et de poisson fourrage (lançons, sprat, etc.), à la base de la chaîne alimentaire en mer du Nord. Personne n’en a rien dit dans le débat sur la réforme de la PCP, alors que cela concerne plus de 20 % des débarquements dans l’UE, sans doute parce que le Danemark et la Suède étaient d’ardents défenseurs de la privatisation [des droits de pêche] et des projets de Maria Damanaki [commissaire européenne aux Affaires maritimes et à la Pêche]. Il paraît dérisoire de focaliser le débat, l’argent et les énergies sur quelque 4 000 t quand l’ensemble de la mer du Nord est déstabilisé par la pêche minotière. Mais il faut bien alimenter l’aquaculture, tant vantée par la Commission européenne. »

L’enfer est pavé de bonnes intentions…

> Gael Briand

Journaliste. Géographe de formation, Gael Briand en est venu au journalisme par goût de l'écriture et du débat. Il est rédacteur en chef du magazine Le Peuple breton depuis 2010. Il a également écrit « Bretagne-France, une relation coloniale » (éditions Ijin, 2015) et coordonné l'ouvrage « Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles » (Skol Vreizh, 2015). [Lire ses articles]