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Bien orthographier les toponymes en breton : un défi majeur

toponymie

« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde », déplorait Albert Camus. Pour les défenseurs de la langue bretonne, les orthographes erronées qui s’étalent sur les panneaux des rues et des lieux dits sont un affront à la langue. « On ne supporterait pas ces mêmes erreurs sur des panneaux en français. Imaginez, par exemple, ‘moulin’ écrit avec ‘ain’ » disent-ils. En cause ? Des inscriptions qui ont été figées par l’administration française qui ne maîtrisait pas le breton et transposait les sons entendus. Des erreurs de même type ont d’ailleurs été commises pour les noms et les prénoms.

Re-orthographier les noms de lieux, c’est donc admettre que la langue bretonne a sa grammaire, son orthographe et qu’elle doit être respectée en tant que telle. Pourtant, ce projet de plusieurs municipalités relève souvent du défi : recherches historiques complexes, débats linguistiques et hostilité des résidents sont des obstacles majeurs.

Pluguffan

A Pluguffan, près de Quimper, depuis 2001, la ville met en place des actions en faveur d’une véritable politique linguistique : la communication sur les événements se fait en bilingue, tout comme le site de la mairie. Il est aussi possible de choisir d’utiliser le livret de famille dans les deux langues. Sous le mandat d’Annie Kerhascoet, un programme d’aménagement linguistique des noms de lieux a été formalisé et appliqué. Yannig Menguy, qui était alors conseiller municipal en charge de la langue bretonne, a accompagné son déploiement, qui a duré deux ans. « L’un des principes de l’UNESCO stipule que les noms de lieux doivent être conservés dans la langue d’origine. D’où notre démarche pour sauvegarder au maximum ce patrimoine immatériel». Le conseil municipal a sollicité L’Office Public de la Langue Bretonne pour travailler sur les corrections orthographiques. « Au total, c’est une cinquantaine de changements qui ont eu lieu, soit la moitié des panneaux de la ville ». La plupart des modifications peuvent sembler mineures : un ‘g’ à la place de ‘gu’ ou la suppression d’un ‘qu’. D’autres sont plus importantes comme le passage de ‘a’ à ‘añ’. Le travail d’enquête de l’Office Public de la Langue Bretonne a été ensuite présenté à des brittophones de la commune. « Il y a eu des débats sur l’emploi ou non de l’article car il entraînerait, par mutation, un changement des premières consonnes. Nous avons choisi de garder ‘Ker’ au lieu de le transformer en ‘Ar ger’ ». Autre renoncement : le changement d’un nom de quartier très urbanisé. « Trop de personnes auraient dû changer leur adresse de ‘Treguer’ à ‘Treyer’. Des compromis qui ont été faits suite aux discussions au sein même du conseil municipal. « Certains élus n’avaient pas pris conscience des bouleversements que cela pourrait impliquer », déplore Yannig Menguy qui n’a pourtant pas abandonné le projet. Les transformations ont été présentées dans le bulletin municipal, puis des échanges ont eu lieu avec la population. « On avait mis un cahier de doléances à disposition à la mairie et on a rencontré toutes les personnes à qui ces changements posaient problème. Pendant 3 ans, il leur était possible de conserver les deux panneaux indicateurs avec l’ancienne et la nouvelle adresse ». Désormais, les noms de rue du bourg sont inscrits sur une signalétique bilingue. « Personnellement, il m’aurait semblé plus logique de ne garder que la dénomination en breton et de faire les changements qui s’imposaient comme transformer ‘Huella’ en ‘Uhelan’ mais tout le monde n’était pas prêt, précise encore l’ancien élu. Il est important de rappeler que ni l’État, ni les services de secours n’imposent le recours au français dans le choix de nouvelles dénominations. En la matière, le conseil municipal de la commune a toute latitude ».

Saint-Rivoal

La commune d’un peu plus de 200 habitants, dans les Monts d’Arrée, s’est lancée l’an dernier dans la création de nouvelles dénominations dans le bourg et la re-dénomination des noms de villages. Un projet impulsé par le développement des livraisons à domicile. « Avant, aucune rue du centre n’avait de nom. On habitait juste ‘Le bourg’ et le facteur savait où résidait chacun. Désormais, il convient d’attribuer un nom précis et un numéro de voie, pour l’installation de la fibre également» explique Michel Cluytens, conseiller en charge de la langue et de la culture bretonne. Dénommer en breton, cela a été une évidence pour la municipalité mais aussi pour les habitants. « A Saint Rivoal, on a créé la première école publique bilingue de Bretagne ». Une solution trouvée en 1983 pour sauver l’école, à l’aide d’un groupe de parents et de l’institutrice du village, elle-même brittophone. « La langue est encore beaucoup parlée ici. Par les enfants de l’école, chez les commerçants… ».

Pour les grands axes de la commune, c’est l’aspect géographique qui a primé : ‘Hent’ suivi de la ville vers laquelle se dirige la route. « Pour les plus petites rues, nous avons demandé aux habitants comment ils avaient l’habitude de les nommer. ‘Ru Ti Penneg’, par exemple, correspond à la rue où habitait un dénommé Penneg. Nous avons gardé ces appellations ». 18 rues ont donc été ainsi nommées. Pour certains quartiers, les appellations en français et en breton sont déjà connues des habitants et ils utilisent l’une ou l’autre : « Meilh an Nec’h ou Moulin d’en haut ». Ensuite, pour les villages, il a fallu travailler sur la micro-toponymie. « Des spécialistes locaux avaient déjà bien étudié la question et cela nous a beaucoup aidé, mais il subsistait des questionnements ». Ainsi, l’origine de certains noms est obscure et l’orthographe difficile à établir. « C’est pour ces cas litigieux que nous avons fait appel aux services de l’Office Public de la Langue Bretonne. Pour ‘Bodenna’ ou ‘Stumenven’, il existe plusieurs hypothèses. ‘Roquinarch’ a subi plusieurs changements au cours du temps. On lui a d’abord restitué son apostrophe. Puis, le ‘qu’ a été changé en ‘k’. Aujourd’hui, il est question de la suppression du ‘r’ qui serait là juste pour indiquer comment se prononce le ‘c’h’ ». L’Office Public a fourni à la mairie ses préconisations mais le conseil reste libre ou non de les appliquer. Très bientôt, les nouvelles dénominations seront présentées aux habitants. « Nous craignons un peu les réactions. Cependant, il semble que la dernière fois que des panneaux ont été changé, personne ne s’en soit aperçu, s’amuse l’élu. En fait, inconsciemment, pour la population, la version écrite est la bonne. Voyant l’adresse écrite d’une autre manière, les habitants l’enregistrent très vite ainsi ».

Landrévarzec

A Landrévarzec pourtant, « on n’est pas près de s’attaquer de nouveau à cette question ». Le maire, Paul Boëdec, semble traumatisé par les réactions de ses administrés face à la tentative de la précédente municipalité de changer certains noms de lieu pour les rendre plus conformes à leur orthographe historique, dans les années 2010. Conformément à la charte de la langue bretonne, le conseil municipal, alors sous la houlette de Lucien Kerrec, avait réalisé un travail en profondeur. L’objectif : une refonte de certains toponymes qui avaient été francisés avec le temps ou dont l’écriture actuelle n’était pas en conformité avec l’orthographe désormais normée du breton. La réaction des habitants, en virulente opposition avec ces modifications, n’a pas permis sa mise en œuvre. Les habitants du ‘Hameau des Salles’ n’avaient pas supporté de voir leur lieu de vie changé en ‘Ar Sal Lestudoret’ et avaient fait le siège du conseil municipal. La rébellion avait gagné d’autres hameaux, comme le ‘Moulin du Lay’, modifié en ‘Meilh al Lae’, ‘Quilinen’ transformé en ‘Kilinenn’, ‘Trohoet’ en ‘Troc’hoed’. « Désormais, nous avons autre chose à faire » conclue Paul Boedec, tandis que les anciens panneaux ont retrouvé leurs places.

Le travail de l’Office Public de la Langue Bretonne

Hervé Guéguen, en charge de la toponymie, explique le travail de longue haleine et approfondi qui est mené par des équipes de spécialistes de l’Office Public de la Langue Bretonne. « Nous travaillons main dans la main avec les communes car ce sont des enjeux locaux ». Plusieurs étapes sont alors nécessaires : « Tout d’abord, nous procédons à un inventaire des noms de lieux de la commune en confrontant différentes sources : les annuaires, les panneaux, les cartes IGN, les cadastres. Très souvent, un même nom de lieu a alors 2 ou 3 graphies différentes. Ensuite, nous menons une enquête de terrain. Un collecteur rencontre plusieurs bretonnants qui connaissent bien le secteur. Lors d’un entretien enregistré, en breton, il les amène à prononcer les noms des lieux. Le plus souvent, il leur propose de retracer de mémoire des itinéraires d’un point à un autre en précisant quels lieux-dits sont alors traversés. Enfin, un véritable travail d’investigation est mené dans les archives pour retrouver les formes anciennes. Un rapport est ensuite rédigé et nous choisissons la graphie la plus consensuelle en tenant compte de la forme historique, de la prononciation et des règles de l’orthographe du breton moderne ».

Appliquer les préconisations n’est pas toujours aisé. « Souvent, l’obstacle majeur, c’est le coût financier et en termes de personnel de la création et mise en place des nouveaux panneaux ». Face aux arguments qui voudraient que le breton soit une langue de tradition orale et la fixation de son orthographe une hérésie des années 50, Hervé Gueguen répond : « Au contraire, il y a une longue tradition du breton écrit. En fait, ce sont les administrations qui ont retranscrits de manière anarchique les noms. L’exemple le plus marquant, ce sont tous les lieux-dits écrits ‘Croissant’. En réalité, il s’agit de ‘Kroashent’ qui signifie carrefour ».

> Denise Marechal

Denise est agrégée de lettres modernes, enseignante en lycée à Quimper et chargée de cours à l'université (UBO). Autrice de publications parascolaires et de vidéos de préparation aux examens. Elle est également correspondante de presse locale, militante féministe et engagée dans la défense des droits des minorités.