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Paul Martin et la sauvegarde du Mouton des Landes de Bretagne

Paul Martin, éleveur de Missillac dans le nord-ouest du Pays nantais, est décédé au mois d’octobre 2021 à l’âge de 86 ans. Ancien membre de l’UDB, il était profondément ancré dans son terroir d’origine : Missillac et la Bretagne nantaise. Passionné par le patrimoine rural, la culture locale et l’histoire de sa région, il a beaucoup oeuvré pour la sauvegarde du mouton des Landes de Bretagne.

Personnalité attachante, très apprécié et avec une forte personnalité, Paul Martin a réalisé à partir des années 1970 un collectage important dans sa commune et les alentours. C’est ainsi qu’il a sillonné les fermes et fréquenté les anciens de la région, recueillant souvenirs, témoignages sur la vie d’autrefois, les anciennes pratiques agricoles, mais aussi chants et danses et notamment le rond du Pays mitau. Très cultivé, il s’intéressait aussi à l’histoire et à l’évolution de l’agriculture. Je me souviens avoir eu à notre première rencontre une discussion au sujet du livre de René Bourrigaud sur le développement agricole au 19e siècle en Loire-Atlantique (thèse), et notamment sur le défrichement des landes.

Je ne parlerai ici de Paul Martin que sous l’angle d’un centre d’intérêt commun : le mouton des Landes de Bretagne. Il s’était reconverti au cours de sa carrière dans l’élevage ovin, d’où un intérêt particulier pour la population ovine qu’il a découvert en Brière. Paul Martin est en effet le véritable découvreur du mouton de Brière. Lors de la sécheresse de 1976, toutes les pâtures étant grillées, il avait cherché à envoyer ses vaches sur le marais, et c’est par hasard qu’il a aperçu des moutons noirs sur la Butte aux Pierres, une île des marais de Brière située face à Saint-Lyphard. Ces petits moutons rustiques lui rappellent les moutons de pays qu’il avait bien connus dans son enfance, et il décide de retrouver les propriétaires briérons pour se constituer son propre troupeau. Il parle des moutons de Brière et de son propre troupeau autour de lui, notamment à un ami (éleveur important de moutons dit d’Ouessant dans la commune voisine de Saint-Dolay), et aussi lors de réunions à l’école vétérinaire de Nantes (il me l’a répété avec insistance plusieurs fois, et j’avais bien ressenti une certaine aigreur).

Sans cette découverte fortuite, la constitution de son troupeau et le signalement qu’il a fait, personne n’aurait eu connaissance de existence de ce mouton, et cette population ovine aurait complètement disparu de son île de Brière et dans l’indifférence totale. Paul Martin n’est pas l’un des derniers éleveurs briérons traditionnels, comme il est généralement présenté, mais bien le premier à s’y intéresser. Un autre Nantais, Paul Abbé, fondateur de Groupement des Éleveurs de Moutons d’Ouessant (GEMO), et toujours à la recherche d’éventuels troupeaux résiduels, viendra voir sur place pour vérifier s’il de s’agissait pas de moutons d’Ouessant. Le professeur Bernard Denis de l’E.N.V. de Nantes va faire ensuite connaître ce mouton de Brière par des articles au milieu des années 1980, mais il n’en est pas le découvreur… Cette découverte appartient bien à un humble éleveur et militant breton, il serait bien de le reconnaître enfin !

Le mouton de Brière tel qu’il était au début du XXe siècle, ici à Prinquiau au château de l’Escurays en 1904, par un photographe de Saint-Nazaire. C’est le mouton dont parle Alphonse de Châteaubriant dans son grand roman de 1923 : La Brière.

J’ai vu adolescent ces moutons en Brière où j’habitais, sans imaginer à l’époque qu’ils avaient le moindre intérêt. Bien plus tard, par passion pour le patrimoine rural, j’ai appris qu’il s’agissait d’un vieux mouton de pays, et en cherchant des renseignements je suis tombé sur les écrits de B. Denis. J’ai rencontré à Saint-Lyphard Maurice Lévêque, le dernier éleveur briéron traditionnel de ce mouton, pour me renseigner davantage, et il m’a parlé de Paul Martin chez qui j’ai acheté ensuite un bélier. J’ai été frappé par la différence entre leurs deux troupeaux : M. Lévêque avait un troupeau très majoritairement blanc avec des béliers sans cornes, et Paul Martin un troupeau entièrement noir avec des béliers cornus. Je leur ai demandé des explications. M. Lévêque m’a dit qu’il sélectionnait en blanc par goût personnel, qu’il ne gardait pas les béliers cornus parce qu’ils se blessent, et qu’il perpétuait son élevage par tradition familiale et par ce qu’il avait des terres à entretenir. J’ai tout de suite remarqué que Paul Martin avait de bien plus grandes connaissances sur le patrimoine rural et l’histoire locale que l’éleveur briéron. Il m’a dit avoir connu enfant de petits moutons noirs et cornu, il s’était visiblement documenté, et il avait surtout les informations recueillies lors de collectages auprès des anciens de sa région. C’est en se basant sur ses souvenirs et les renseignements collectés qu’il a constitué un troupeau entièrement noir avec des béliers cornus. C’était une certitude pour lui, l’ancien mouton du pays était noir et cornu. Les autres anciens éleveurs briérons que j’ai rencontré par la suite m’ont bien confirmé que de leur temps la couleur de la toison leur était complètement indifférente, et qu’elle était variable en fonction des béliers qui étaient laissés pour la reproduction dans le troupeau collectif, ils ne sélectionnaient pas en blanc comme l’a fait M. Lévêque par la suite.

Ce mouton de Brière a été nommé Mouton des Landes de Bretagne, en réalité il en est plutôt un descendant, et s’il en a gardé toute la rusticité grâce aux rudes conditions de vie en Brière, il ne correspond plus tout à fait à l’ancien mouton breton. Avant les croisements avec des races ovines plus grosses (de type flandrin d’abord, puis avec les races anglaises), le Mouton des Landes de Bretagne était élevé essentiellement pour la laine, c’était une « bête à laine » comme on disait avant que l’élevage ovin ne soit orienté vers la production de viande en Europe au cours du XIXe siècle. Dans l’économie vivrière traditionnelle, le mouton breton fournissait une laine noire, puisqu’il était sélectionné pour donner de la laine noire. Cette laine servait à produire les étoffes rustiques utilisées pour la confection des vêtements de travail du quotidien et des pauvres gens, couleur de la terre qu’ils travaillaient. Cette sélection en noir correspondait à un choix des Bretons et une économie de moyen (pas besoin de teindre).

Dans La Bretagne : esquisses pittoresques et archéologiques de Louis-François Jéhan (éd. Cattier, 1863), on peut lire (page 409) : « revêtus de leur costume journalier de berlinge brun ». Après un passage en Bretagne, Bernardin de Saint-Pierre a écrit en 1768 : « Les gens du peuple s’habillent d’une grosse étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre. » (Œuvres de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, éd. chez Lefèvre, 1833 ; page 22). Dans la Notice sur l’arrondissement de Savenay, au mois de septembre 1822 d’Auguste-François de Frénilly (éd. Anthelme Boucher, 1823), on peut lire (page 9) : « les femmes en avant, les hommes à la suite, tous vêtus de l’uniforme brun noir de la Bretagne… (page 79) Un peuple tout particulier les habite… C’est le Bryéron, habillé de la bure brune qu’il tond de ses brebis noires, la barbe hérissée, la figure enfumée et sauvage, encadrée de deux rivières de cheveux noirs, nation qui semble être sortie de la tourbe bretonne. ». On tissait surtout de la « serge » noire et du « berlinge ». Le « berlinge » était au XIXe siècle une spécificité bretonne, c’est un tissu résistant et durable de couleur marron-beige, composé de fils croisés de lin ou chanvre avec de la laine noire (on pouvait observer autrefois au château des ducs de Bretagne à Nantes, un ancien costume guérandais en « berlinge »).

Le déclin de l’ancien mouton breton est dû essentiellement au défrichement des immenses landes bretonnes au XIXe siècle, mais c’est l’importation de laine australe bon marché et l’industrie textile qui a rendu inutile l’élevage de la « bête à laine » et la sélection en noir à la fin XIXe siècle. Il existe d’innombrables citations concernant la couleur du mouton breton. Dans les Principes d’agriculture appliqués aux diverses parties de la France : l’agriculture française de l’agronome nantais Louis Gossin (éd. Lacroix et Baudry,1859) on peut y lire (Tome 2, page 541) : « La race noire de Bretagne, répandue sur toutes les landes de l’Armorique » ; dans les Notes économiques sur l’administration des richesses et la statistique agricole de la France de Charles-Edouard Royer (éd. au Bureau du Moniteur de la Propriété, 1843), on peut lire (page 72) : « cette race sauvage de couleur noire qui infeste la Bretagne » ; dans le ‘Précis de géographie économique’ de Marcel Dubois et Joseph Georges Kergomard (éd. Masson et Cie, 1897), on peut lire (page 52) sur la race : « des bruyères, élevée en Bretagne, caractérisée par sa toison noire »… Vous aviez raison M. Martin, le Mouton des Landes de Bretagne était bien noir.

Au sujet de la présence de corne. Dans le Traité complet de l’élevage et des maladies du mouton d’Adolphe Bénion (éd. P. Asselin, 1874), on peut lire (page 68) sur le mouton breton : « cornes grosses et à spires allongées ». Dans le Dictionnaire des arts et manufactures, de l’agriculture, des mines… d’Edouard René Lefebvre-Laboulaye (éd L. Comon, 1854 ; vol. 2, page 209), on trouve : « Le mouton des landes, qui se trouve dans les cinq départements formés de la Bretagne… à cornes fortes, en spirale souvent allongée ». Même les brebis pouvaient être cornue. Dans un article François Maupied (in L’université catholique, éd. 1843 ; tome 15, page 88), d’origine bretonne et professeur à la Sorbonne, on peut lire : « dans la petite race bretonne, nous avons vu des brebis porter des cornes comme les mâles ». Dans le Cours complet d’agriculture théorique, pratique, économique, et de médecine rurale et vétérinaire de François Rozier (éd. rue et hôtel Serpente, 1785 ; volume 6, page 185, sous « laine ») : « On voit du côté de Missillac, dans les troupeaux qui pâturent sur les landes, des brebis dont la tête est chargée de cornes ». Vous aviez encore raison M. Martin de conserver des béliers cornus.

Paul Martin

Les renseignements que j’ai trouvés de mon côté ont confirmé totalement ce que m’avait dit Paul Martin. J’y ai juste ajouté la taille qui était nettement inférieure à ce que l’on trouve de nos jours, il existe en effet de nombreuses attestations de la très petite taille de l’ancien mouton local. La taille n’avait aucune importance dans la production de laine, mieux valait aussi un petit mouton capable de se débrouiller dans les landes qu’un gros mouton trop fragile et dépendant de l’homme pour se nourrir, on peut ajouter que la viande de mouton ne se sale pas, on ne pouvait donc pas la conserver dans des charniers, les moutons de petite taille étaient donc plus avantageux. Dans le Traité de zootechnie d’André Sanson (4ème éd. Librairie agricole de la Maison Rustique, 1901), on peut lire (Tome V, page 70) qu’il y a en Bretagne : « une population ovine misérable, de très petite taille (0 ͫ 40 à 0 ͫ 50) ». Une taille identique au mouton dit d’Ouessant, qui n’est en réalité qu’une variété insulaire du Mouton des Landes de Bretagne. L’insularité n’est donc pas la cause de la taille minuscule des moutons de l’île comme on peut le lire, ça c’est une légende. Cette petite taille du mouton breton est largement compensée par la qualité remarquable de sa chair. Dans un récit de voyage effectué en 1849 par Ch. de Sourdeval (Journal des haras, chasses, courses de chevaux et d’agriculture appliquée, éd. au Bureau du Journal des Haras, 1851 ; volume 51, page 347), on peut lire : « De Nantes à la Roche-Bernard, on traverse une véritable steppe, un immense plateau de landes… cet ensemble d’un peu de prairie et de beaucoup de bruyères… alimente le bétail nain de cette contrée… (348) à travers une petitesse regrettable, les qualités sont excellentes. Les vaches donnent un lait et un beurre parfumés ; la chair de ces moutons, gros comme des lièvres, est tendre et succulente ».

Comme il a été découvert en Loire-Atlantique, des gens influents se sont arrangés pour que le Mouton des Landes de Bretagne ait aussi un autre nom officiel, adapté au découpage administratif actuel : « mouton des landes de l’ouest » (B.O. de la RF du 28 avril 2010). Il faut dire que le CRAPAL, conservatoire de la région administrative dite des ‘pays de la Loire’, œuvre à la conservation de l’« identité traditionnelle » de ce monstre administratif, et contribue à lui « forger une nouvelle identité » ! Je doute fort que Paul Martin ait trouvé à son goût ce genre de propos, je doute qu’il appréciait l’effacement programmé de la culture populaire bretonne à laquelle il était farouchement attaché.

Merci Paul Martin pour votre contribution à la sauvegarde du patrimoine breton, merci de m’avoir communiquer ce que vous saviez sur l’ancien mouton breton, point de départ de mes propres recherches (que je publierai). Il faudra poursuivre le travail que vous avez entamé pour préserver un mouton breton plus conforme à ce qu’il était autrefois, et non pas tel que certains voudraient qu’il soit.

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> Christophe Josso

Christophe est originaire du Pays de Guérande (Assérac / Pénestin). Enseignant de breton, passionné par le patrimoine rural, le vocabulaire agricole en breton et celtique, la viticulture (pratiquée autrefois dans sa famille et lui-même par passion) et le Mouton des Landes de Bretagne sur lequel il collecte des renseignements depuis plus de 20 ans. Il projette d'écrire un livre sur le sujet.