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Sondages : l’important c’est la notice

Pour assembler un meuble en kit, il est recommandé de lire d’abord la notice de montage. De même, il est recommandé de lire les étiquettes de compositions des plats préparés. Il en va de même pour les sondages, pour en analyser la portée, il faut commencer par lire la notice méthodologique. Ce week-end, un sondage Odoxa sur l’élection régionale en Bretagne a provoqué moult commentaires politiques. Mais la notice méthodologique apporte deux informations qui amènent à regarder les résultats avec prudence.

Première information : c’est un sondage réalisé auprès d’un échantillon de taille modeste par internet. Or, la plupart des sondages sur internet fonctionnent à la récompense. Si l’internaute répond à plusieurs sondages, il reçoit en contrepartie un cadeau, un bon d’achat, etc. Ceci nous apporte déjà quelques clefs de lecture. Les répondants sont connectés, ont le temps de répondre à ces questionnaires, et pour certains font partie des personnes précarisés qui font la chasse aux bons plans et aux bons d’achat. Par ailleurs, pour que la récompense fonctionne, il faut cumuler des points en répondant à plusieurs questionnaires. L’internaute a donc tendance à vouloir aller vite, cliquer au hasard sur certains item qui lui paraissent secondaires, pour passer rapidement au sondage suivant.

Dans le sondage de ce week-end, il n’est pas précisé si cette technique de la récompense est utilisée. Mais un indice le laisse deviner : les réponses sur le taux de notoriété des têtes de listes. Ici la notoriété du président de région aurait doublé en quelques semaines en comparaison d’une autre étude… alors que sa campagne officielle n’avait pas démarré. À l’autre extrémité, le tête de liste de Debout la France aurait un taux de notoriété de 20 %. Sans vouloir lui faire injure, ce chiffre semble étonnant. Nous avons demandé autour de nous, dans des entourages probablement plus au fait de l’actualité bretonne que la moyenne : « savez vous qui est David Cabas ? » (essayez, vous verrez…), on est loin du résultat du sondage. Les réponses à cet item semblent donc confirmer la technique de la récompense pour le répondant, et le biais que cela induit par des réponses express et au hasard pour une part de l’échantillon.

La deuxième information de la notice est que les résultats bruts sont « redressés », c’est à dire corrigés en fonction de deux critères. Le premier critère est a priori objectif : l’échantillon est réajusté pour coller à la réalité socio-démographique bretonne. Le deuxième critère n’est objectif qu’en apparence, et ici le sondeur fait un choix politique qui n’est pas sans conséquences sur le résultat présenté. Comment opère-t-il ? L’astuce est simple. De manière classique, le résultat est redressé pour tenir compte des écarts constatés dans le passé entre intentions de vote et résultats réels. Le sondeur prend ici comme référence l’élection régionale précédente de 2015. Mais ensuite, il tient compte d’un biais : en 2015, LREM n’existait pas. Pour en tenir compte, il doit compléter son redressement par un scrutin plus récent. Il a alors choisi d’utiliser la présidentielle de 2017, c’est à dire un scrutin uninominal, dont l’enjeu dépassait la seule Bretagne. Il aurait pu choisir les municipales, scrutin de listes, local et plus récent. Le redressement aurait alors profité à LR et au PS, du fait de leurs résultats comme du fait de la moindre implantation de LREM. Il aurait pu choisir l’élection européenne de 2019, scrutin de liste qui gomme les effets de différentiels d’implantation locale. Le redressement aurait alors profité à EELV, associé à l’UDB et RPS, dont le score en Bretagne était alors élevé. En choisissant de retenir la présidentielle de 2017, le sondeur introduit dans l’équation de son résultat une élection où l’écart entre LREM et le PS est le plus fort et surtout une élection où EELV avait retiré son candidat. Compenser l’absence d’une couleur en 2015 par l’absence d’une autre couleur en 2017 est un choix politique du sondeur qu’il faut savoir ligne entre les lignes. Les deux autres scrutins, plus récents, auraient eux permis de tenir compte d’un redressement à la hausse des deux principales forces de gauche en Bretagne que sont la sociale-démocratie et l’écologie alliée aux autonomistes.

Certes, cet élément du redressement ne modifie pas en profondeur les résultats bruts probables. Mais à l’évidence, cela suffit à trouver le point de pourcentage qui permet de mettre le candidat macroniste en tête du classement putatif. Et si le choix opéré ici ne visait-il pas à transformer une hypothèse en prophétie auto-réalisatrice ? C’est mal connaître les citoyens bretons souvent rétifs à ce type de tambouille.

Retenons donc que le sondage Odoxa comporte des biais à connaître avant de le commenter au fond : une part de l’échantillon qui répond vite et au hasard, un choix de méthodologie qui favorise un des candidats. Il nous apporte néanmoins une information : le classement du premier tour est très incertain entre les 5 ou 6 listes les plus en vue. Les biais étudiés ici ont probablement joué sur le classement présenté, mais pas dans des proportions démesurées. C’est une information importante pour nos lecteurs : le premier tour du 20 juin sera déterminant pour toutes les sensibilités politiques bretonnes, voilà qui devrait motiver le citoyen à suivre les débats… sans oublier de la lire la notice des sondages !

 

 

 

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Le Peuple breton est un magazine d’opinion, mensuel, entièrement bénévole fondé en 1964. Il est tiré à 4000 exemplaires papier par mois.