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La place du peuple indigène Fremen dans le roman Dune

Œuvre incontournable de la science-fiction, le roman Dune, écrit par l’américain Frank Herbert en 1965 (bien avant Star Wars), est un livre-univers exceptionnel. Héroïsme, science et ésotérisme s’y entremêlent de manière fascinante. Au cœur des enjeux narratifs, aussi bien pour les personnages que pour les grandes forces extra-planétaires, émerge la question du peuple autochtone de la planète Arrakis dite « Dune » : les Fremen. De leur domination pour les uns, de leur anéantissement pour d’autres ou encore de l’assimilation à leur culture pour certains dépendra le sort de millions d’individus. Ainsi, comment cette œuvre majeure aborde-t-elle les rapports de domination d’un peuple sur un autre ? Peut-on y lire une critique des processus de colonisation et des politiques impérialistes ? Comment aborde-t-elle également les grands enjeux qui ont secoué le monde d’après-guerre ?

En l’an 10191, l’Empire de l’univers connu est gouverné par Padishah Shaddam IV. Son pouvoir est mis à mal par plusieurs grandes Maisons, qui s’affrontent de manière latente. L’une d’entre elles, les Atréides, règne sur la planète de Calladan, composée de vastes océans. Pour la mettre en danger, l’empereur ordonne à son Duc, Leto, de prendre possession de la planète Arrakis et de s’y installer. Jusqu’à présent gérée par la Maison Harkonnen, leur ennemis héréditaires issus de la planète Geidi Prime, Dune va être le terrain d’affrontements entre les deux peuples, pour contrôler la récolte du « mélange ».

Presque uniquement constituée de déserts, la planète ne possède qu’une ressource, unique dans tout l’univers : ce « mélange », dit « l’épice ». De celle-ci dépend l’équilibre global de l’empire. Elle est utilisée communément pour ses qualités gériatriques, en allongeant la durée de vie et en renforçant les défenses immunitaires. Toutefois, c’est principalement pour sa capacité « d’élever la conscience » qu’elle fait l’objet de toutes les convoitises, notamment par les navigateurs spatiaux de la « Guilde ». Ceux-ci l’utilisent pour piloter les navires interplanétaires dans un état de « prescience limitée ». Sans elle, les échanges s’effondreraient, et la rupture des flux de marchandises, d’individus et de capitaux signerait la fin de l’empire.

Cette épice est issue des sécrétions d’un animal redouté par les forces occupantes de la planète : des vers, qui peuvent mesurer jusqu’à quatre-cent mètres. Ils sont attirés par les vibrations à la surface du sable, et sont craints par les ouvriers récoltant l’épice dans des usines mobiles. Les rares conurbations de la planète sont construites sur des formations rocheuses, pour échapper à ces vers.

Seul le peuple indigène Fremen semble maîtriser la rudesse du désert et le danger représenté par ces animaux, qu’ils nomment « Shai-ulud ». En raison des tempêtes « coriolis » qui sévissent, avec des vents capables de ronger la chair et les os des individus égarés, et en l’absence totale d’eau liquide à la surface, aussi bien les Atréides que les Harkonnen estiment la population Fremen à quelques milliers, tout au plus.

Suite à l’assaut de la résidence du gouverneur par les Harkonnen et au décès du Duc Leto, son fils et sa femme sont déportés dans le désert, promis ainsi à une mort certaine et douloureuse. Or, le jeune Paul, quinze ans, et sa mère, issue de l’école du « Bene Gesserit », qui inculque des capacités mentales et physiques extraordinaires, déjouent les plans de leurs adversaires. Ils survivent aux tempêtes, aux assauts des vers et à l’aridité.

Équipés de « distilles », tenues développées par les Fremen afin de récolter l’évaporation du corps et les déjections organiques pour les recycler et rendre leur eau potable, ils découvrent ce qui semblait impensable sur Arrakis : l’existence d’étendues partiellement végétalisées et humides. Autour de ces zones gravitent des Fremen, qui menacent en premier lieu de les tuer pour récolter l’eau de leur corps. Leur chef, Stilgar, les protège après avoir remarqué que ce jeune Duc – à l’agilité mentale et physique exceptionnelle – ressemble en tout point au prophète mentionné dans les légendes messianiques Fremen, le « Lisan al-Gaib », la « Voix d’ailleurs ». Sachant se faire respecter de tous, en faisant preuve d’une capacité d’adaptation inouïe, alimentée par ses visions prescientes liées à la consommation d’épice, Paul Atréides est progressivement conforté comme le messie, sous le nom de « Muad’Dib ».

Abandonnant les derniers oripeaux de sa vie d’autrefois, fastueuse et confortable, Paul se fond pleinement avec sa mère dans le mode de vie spartiate des Fremen. Il découvre alors une réalité toute autre, loin de ce qui était connu jusqu’à présent : ce peuple marginalisé et méprisé par les forces occupantes fait montre – en réalité – de connaissances organisationnelles, environnementales et philosophiques tout à fait insoupçonnées.

Leur nombre, tout d’abord. Les Fremen sont en fait des millions sur Arrakis. Ils sont regroupés dans des « sietch », grottes où vivent des communautés organisées par un système proche du fédéralisme. Les Fremen se déplacent d’un sietch à l’autre à dos de « faiseur », autre nom donné aux vers. Après l’avoir attiré avec un « marteleur », ils le harponnent et s’installent dessus en le guidant avec différents liens plantés dans ses écailles. En plus de maîtriser l’animal, ils savent en tirer profit, grâce à la production de « l’eau de vie ». Prisé des « révérendes mères » Bene Gesserit, ce narcotique est sécrété par un ver à l’état primitif, lorsqu’il meurt noyé. Par ailleurs, alors que l’on croyait l’eau liquide inexistante sur Arrakis, les Fremen ont réussi à capter l’humidité des vents grâce à un système de filets, et à la faire s’égoutter puis s’écouler dans des bassins gigantesques, construits sous la roche, en de nombreux points de la planète. Enfin, leurs connaissances en biologie et en sciences de l’environnement sont telles qu’ils déroulent depuis plusieurs siècles un plan très précis de terraformation. Celui-ci vise à recouvrir Arrakis de larges étendues aquatiques et boisées, pour rendre la planète plus hospitalière.

Fort des renseignements reçus auprès du peuple du désert, et pénétré par des visions de plus en plus puissantes liées à sa consommation croissante d’épice, Muad’Dib prend la tête d’une armée de cinq millions de Fremen pour renverser « Rabban », le nouveau gouverneur d’Arrakis et neveu du Baron « Vladimir Harkonnen ». Il développe alors une technique particulièrement efficace de guérilla et de harcèlement à l’encontre des usines de récolte de l’épice et des contrebandiers. Le trouble commence à se propager, jusqu’aux plus hautes sphères de l’empire : qui est ce mystérieux « Muad’Dib » qui semble attirer à lui une quantité insoupçonnées de Fremen, et qui met en péril l’approvisionnement en épice ? Mû par la volonté de venger la mort de son père en reprenant la place de Duc qui lui est dû, et animé par l’envie de donner au peuple Fremen toute la place qu’il mérite sur Arrakis, Paul Muad’Dib affronte des dizaines de légions de « sardaukars », les plus cruels soldats de l’empereur. Avec ses troupes, et à la faveur d’une tempête coriolis durant laquelle des vers sont utilisés comme montures de guerre, il sort vainqueur de ce long combat. Il impose finalement ses conditions à l’empereur : celles d’épouser sa fille pour reprendre son pouvoir de façon légitime. Il devient ainsi le nouveau chef d’Arrakis : en tant qu’Atréides, mais également en tant que Fremen.

Il est peu aisé de résumer en quelques lignes les huit-cent pages de ce roman, dont la densité et la richesse sont à ce jour inégalées, dans la littérature de science-fiction. Toutefois, ce condensé permet de saisir sommairement toute la profondeur à la fois humaniste et écologiste de cette œuvre atypique. Aussi, au-delà des apparences, parmi la profusion d’éléments et de forces en présence, l’histoire s’attache à mettre en lumière plusieurs concepts politiques ou philosophiques, à travers la vie des Fremen :

  1. L’écologie.
    Dans les luttes qui opposent les trois peuples principaux dépeints dans cette saga, pouvoir, politique et religion s’entrechoquent et alimentent toutes les haines. Cette convergence d’intérêts n’a en soit rien de nouveau, et a été maintes fois exploitée dans de très nombreux ouvrages. Ce qui est profondément inédit dans Dune, c’est l’addition d’un quatrième facteur : l’écologie. En effet, ce qui transcende les Fremen, avant toute velléité de domination militaire ou politique sur leur planète, c’est leur projet séculaire de transformer Arrakis en un monde plus vivable. Leur plan de terraformation s’étale sur quatre à cinq-cent années et sur “plus de neuf générations”. Le message ainsi porté par Frank Herbert est celui du nécessaire effacement de l’individu au profit d’une vision transcendante, collective, portée sur le temps long. Les équilibres naturels et humains à l’échelle d’une planète ne peuvent se construire que si le plan est partagé par tous, et d’une manière systémique. Difficile, en l’état, de ne pas faire de lien avec les désastres provoqués par les industries polluantes, et avec la détérioration des milieux et des écosystèmes. L’idée première de cette histoire serait d’ailleurs venue à l’auteur suite aux actions menées dans l’Etat d’Oregon pour contrer la progression des dunes de sable, sur la côte pacifique.

  2.  La religion.
    Le mysticisme si prégnant chez les Fremen est fondamentalement lié au fait qu’ils habitent le désert, un territoire très hostile qui rend la souffrance quotidienne. Leur existence nécessite des choix souvent brutaux qui, dans un milieu plus ordinaire, auraient été considérés comme indignes. La chair d’un homme, par exemple, lui appartient tandis que l’eau qu’il contient revient à la tribu. Les rites Fremen ont ainsi totalement évacué la notion de culpabilité. De même, la loi et la religion ne font plus qu’une, ce qui contribue à développer la superstition chez eux. Comme le mentionne Frank Herbert : pour les Fremen, « le mystère de la vie n’est pas un problème à résoudre mais une réalité à vivre ». Là où le traitement de la dimension religieuse interpelle le plus est le fait que le messie soit le « Lisan al-Gaib », la « Voix d’ailleurs ». Pourquoi ce peuple ne serait-il pas capable de produire lui-même son propre messie, celui (ou celle) qui le mènera enfin sur le chemin de l’émancipation et de la libération ? Au-delà de cette question restée en suspens, cette approche de la religion renvoie aux dangers du prophétisme, et questionne la servitude des individus fascinés par des êtres charismatiques. L’écho de l’Amérique des années 60, portée par un certain mysticisme New Age et gangrenée par les mouvements sectaires, résonne fortement derrière les mots d’Herbert.
  3. Les rapports de domination.
    Seul peuple autochtone de la planète Arrakis, les Fremen sont dominés depuis des siècles par les « Grandes Maisons » impériales qui se déchirent pour contrôler la récolte de l’épice. Organisé de manière purement féodale, avec des fiefs bien délimités, l’empire tend à s’étendre et à perdurer indéfiniment grâce à ce précieux « mélange ». Difficile de ne pas voir dans Dune la transposition de conflits impérialistes survenus au XIXème ou au XXème siècle. Certains avancent que le roman s’inspire de la guerre entre le Royaume-Uni et l’Allemagne dans la péninsule arabique durant la Première guerre mondiale, que l’épice serait le pétrole, que Paul serait Laurence d’Arabie, et que les vers géants chevauchés seraient les premiers engins ferroviaires à vapeur. D’autres évoquent le processus de colonisation imposé aux Berbères par les Français, dans le sud de l’Algérie (beaucoup de mots utilisés par l’auteur au sujet des Fremen sont issus de la langue arabe). Enfin, certains font le lien avec les touaregs, qui se désignent comme les « Imazighen », ou « hommes libres », ce qui se traduit en anglais par « free men ». Frank Herbert semble ne s’être jamais exprimé clairement sur cette question. Mais le roman parle de lui-même : rarement aura été dépeint dans un ouvrage de science-fiction, avec autant d’acuité et de souffle, la lutte d’un peuple pour son émancipation, et pour la pleine maîtrise de son territoire, de son monde. Comme sur les questions religieuses, qui sont intimement mêlées (« loi et religion »), on peut néanmoins s’étonner que les Fremen initient leur mouvement d’autodétermination à l’initiative d’un jeune Duc issu d’une Maison venue – à la base – les coloniser. L’ambiguïté du roman sur ce point est réelle. Elle interroge la capacité des artistes américains à traiter la tragédie fondatrice de leur nation : celle de l’écrasement des peuples indigènes. Même dans les sphères les plus progressistes et visionnaires de la littérature américaine, le massacre massif des indiens reste dans une certaine zone de flottement, dans un angle mort du champ de vision. A travers cette incapacité des Fremen à s’émanciper par eux-mêmes, Dune semble partager cette impossibilité à concevoir l’idée qu’un peuple autochtone ou indigène puisse s’épanouir de manière autonome, endogène.

  4.  Les identités et l’intégration.

    La métamorphose progressive de Paul Atréides en Muad’Dib constitue un élément particulièrement riche et documenté de Dune. Progressivement adoubé comme le messie par les Fremen, il suit un parcours intérieur qui le change radicalement. Il devient véritablement Fremen, physiquement même. Par exemple, ses yeux se teintent de la couleur bleue claire typique de ces gens du désert qui consomment régulièrement l’épice. Ce qui importe ici est que l’on ne naît pas Fremen, on le devient. L’apprentissage et le parcours initiatique du jeune héros sont très largement détaillés. Les étapes qui le mènent à porter cette double identité d’Atréides et de Fremen sont l’un des apprentissages forts du roman : à la loi du sang, Herbert répond que ce qui forme un peuple est la volonté partagée par des individus de vivre dans le même cadre et sur les mêmes principes. Par ailleurs, l’auteur attribue cette capacité à porter une double identité à plusieurs personnages, notamment au planétologiste impérial « Liet Kynes ».

  5.  Les addictions.

    Même si ce sujet est traité avec beaucoup de retenue, la question de la dépendance des individus à l’épice traverse l’entièreté du Cycle de Dune (six livres). L’auteur s’attarde peu sur les mécanismes physiques et mentaux d’aliénation au produit, mais il décrit avec précision les rapports de force qui se tissent pour maîtriser la récolte et contrôler l’épice. Qui détient le “mélange” est maître de l’univers, aussi bien sur le plan économique que politique. Les pouvoirs extraordinaires de transformation de la perception, engendrée pour certaines personnes par la consommation de cette drogue, peut permettre d’atteindre un niveau d’omniscience tel que l’on arrive à maîtriser le déroulement du temps. Là aussi, même si la drogue a toujours tenu une place importante dans la science-fiction, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec l’arrivée massive des drogues de synthèse dans l’Amérique des années 60 ; et de penser aux liens que certains de leurs consommateurs entretenaient avec les mouvements d’éveil spirituel New Age.

Loin d’asséner une vision hermétique, Dune est au contraire une œuvre tout en nuances qui tend la main au lecteur et l’invite à s’approprier les différentes strates qui constituent son univers. La porosité entre les espaces temporels, psychiques et culturels procure une expérience unique au lecteur. Il navigue dans les esprits des personnages et passe librement d’un monde à l’autre. Au centre de cette mécanique envoûtante, les Fremen cristallisent des aspirations culturelles, écologiques et politiques. Celles-ci sous-tendent le récit et les placent progressivement au cœur des enjeux.

Rarement, dans la science-fiction, aura été traité avec autant d’empathie et de justesse le processus d’émancipation d’un peuple, dans un contexte global de domination impérialiste et de guerres colonialistes. En cela, Dune est unique. Il s’enracine à la fois dans les traditions ésotériques ancestrales et dans les luttes tiers-mondistes ayant secoué des empires au Sahel ou sur la péninsule arabique.

Un pied dans le mysticisme, l’autre dans la lutte armée. Un pied dans le sable, l’autre dans l’eau précieuse que l’on récolte. Un pied dans l’autonomie, l’autre dans l’attente du messie étranger… Les Fremen marchent d’un pas irrégulier à la surface des dunes pour ne pas attirer de ver. Tels des ombres fuyantes, tels des mirages : aussi réels qu’insaisissables.

 

> Aurélien Boulé

Aurélien Boulé
Aurélien est Nantais. Auteur d'une bande-dessinée sur l'Histoire de la ville, il est aujourd'hui conseiller municipal et métropolitain UDB de Nantes, délégué au développement de la pratique cyclable et du suivi des associations cyclistes.