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Une Histoire des costumes bretons

LALAISSE François-Hippolyte (1810-1884), Paludière, 1843, aquarelle et dessin, MUCEM, Public domain.

Parure ancienne et joyau actuel d’une culture vivante, le costume breton est aujourd’hui l’attraction incontournable des fêtes et festivals en Bretagne. Il revêt les couleurs, les techniques, les histoires d’une population qui a évolué au fil du temps. Possédant une forte identité, ce vêtement aux multiples éléments d’unité et de diversité est aujourd’hui un levier de modernité. Cultivé et réinventé par les passionnés et les jeunes générations, il est l’allié de la musique et de la danse. C’est l’une des caractéristiques qui distinguent la Bretagne des autres régions de l’Hexagone. Ce premier article sera suivi d’un prochain en février.

L’histoire de la « guise » – du breton giz, le costume – comprend environ 70 modes. Ainsi, ses quelques 1200 variantes illustrent la vie quotidienne des paysans et des nobles bretons du XVIIe siècle à nos jours. De fait, dans le pays de Quimper, la mode dite glazig, « petit bleu » en breton en raison de la couleur dominante issue des tissus rachetés des guerres napoléoniennes, se portait dans 29 communes. En raison de son évolution et des goûts variés, chaque pièce était et reste unique. Puis, le Breton que l’on qualifie comme « déguisé » a abandonné le costume traditionnel et les codes associés et s’est finalement habillé à la mode de la ville, venant par exemple de Paris. Ce changement était signe d’ascension sociale, suscitant d’ailleurs des jalousies au milieu du XXe siècle. Comprenons donc que le costume breton n’est pas un déguisement !

Ces quelques ciblages présentent l’intérêt de l’histoire de l’apparition des costumes bretons, afin de comprendre, dans un article à paraître prochainement, leurs caractéristiques communes, leur usage traditionnel, mais également ce qui en fait aujourd’hui un objet culturel d’appartenance fort. Ces articles n’ont pas la prétention d’établir un panorama complet mais d’exposer les lignes directrices du cheminement d’une incroyable diversité de parures. En effet, chaque bro, chaque « pays » – autrement dit chaque terroir – chaque village, se démarquait autrefois par les détails spécifiques de son costume. C’est en quelque sorte un patchwork d’identités. Il serait donc très long d’en décrire l’intégralité.

Les origines et l’histoire

Certaines représentations des vêtements portés depuis le Moyen Âge ont été retrouvées, notamment sur les statues et les sablières (poutres sculptées) des églises. Les tailleurs et les lingères itinérants assemblaient des textiles rustiques dont les couleurs étaient grossières : toiles de lin, de chanvre, de laine ou de peau. Les coiffes primitives ont évolué – prenant comme base le chaperon, qui est à l’origine de certaines coiffes utilisées jusqu’au XXe siècle. Il en est de même pour les styles de vêtements. La broderie était généralement réservée à la noblesse et à l’Église.

CARADEC Louis (1802-1888) artiste-peintre, Femme de Ploaré en costume de fête, (mode glazig), peinture à l’huile, 24,1cmx18,6cm, Collections du Musée de Bretagne, Marque du Domaine Public

C’est à partir du début du XVIIe siècle que des écrits ont complété les sources, les décrivant ainsi dans des inventaires après décès ou bien dans les procès criminels. Les coiffes et les habits étaient déjà déterminés par broioù – « pays » au pluriel. Ils préfiguraient les coupes des siècles suivants. Le phénomène a pris de l’ampleur au XVIIIe siècle. Cependant, rares sont les pièces ayant été conservées de la période antérieure. Toutefois, un formidable ouvrage de référence a vu le jour dans les années 1840-1850. L’auteur, François-Hippolyte Lalaisse, a réalisé des aquarelles et des dessins colorés, détaillés et annotés au cours de deux tours de Bretagne. Cette source, éditée par le lithographe nantais Charpentier, illustre la grande diversité des costumes de Bretagne.

À l’aube de la Révolution Française, le costume traditionnel a progressivement pris forme et se distinguait des différents types d’habits et des coiffes des siècles précédents. En matière juridique, ce changement était dû à l’abrogation des lois somptuaires. Elles régissaient l’utilisation des tissus, réservant les plus fastueux aux nobles et aux nantis.

Toutefois, la paix durable et les échanges commerciaux accrus par l’arrivée de la révolution industrielle ont accéléré la création des modes en Bretagne. En 1842, le canal de Nantes à Brest a été ouvert. Le chemin de fer a été développé à partir de 1851, créant un moyen de communication plus efficace dans une région finalement très à l’Ouest ! Ainsi, les nouveaux textiles diffusés étaient plus luxueux, moins onéreux et offraient de rapides et multiples possibilités grâce à la généralisation du métier à tisser mécanique. Les artisans ont affirmé leur identité et les classes se sont enrichies, tandis que certains des éléments de costumes, importés par des colporteurs, étaient vendus dans les marchés bretons (rubans, dentelles, tissus, perles, etc.).

Après des siècles « d’homogénéité », l’aisance économique et les progrès ont bousculé des codes considérés comme ancestraux. La Bretagne a créé son identité vestimentaire. La coiffe, jugée fonctionnelle et pieuse, est devenue confortable, élégante et séductrice.

Le morcellement des modes était très affirmé. En effet, les costumes et les coiffes, différenciés selon les circonstances, étaient portés lors des mariages, des communions, des pardons, des fêtes religieuses ou encore pour la vie quotidienne. Ceux utilisés tous les jours étaient plus ou moins élimés et ordinaires. Autrefois simples mais colorés, les costumes ont évolué et sont devenus de plus en plus exubérants : pour les coiffes, l’organdi et le tulle ont remplacé le lin, le chanvre et le coton écru. Les motifs de broderie sont devenus de plus en plus raffinés.

Les pièces de costume étaient arrangées dans chaque terroir à la mode locale par les tailleurs locaux. Également brodeurs, ceux-ci ornaient les costumes de velours ou de laine épaisse. Dans le pays de Quimper, on trouvait des dynasties concurrentes importantes comme les Trellu du Porzay. De leur côté, les femmes s’occupaient de la « broderie blanche », c’est-à-dire les tissus fins des coiffes ou du linge.

Laurent-Nel Henri (1880 – 1960) (Photographe), 1ère moitié du 20e siècle, Pont-Aven, Pont-Aven couple en costume, carte postale, (costume de femme style Art Déco), Numéro d’inventaire : 994.0059.41, Collections du Musée de Bretagne

Entre 1850 et 1870, la mode était communautaire : les couleurs des textiles, le choix des tissus, des formes, la disposition et les motifs correspondaient à l’identité de chaque bro. La diversité et l’agencement ingénieux des coiffes se sont accrus. Si chaque terroir se différenciait, les villages voisins présentant des ressemblances ne créaient jamais un costume similaire. Ce foisonnement suscite encore aujourd’hui l’admiration des passionnés.

À l’aube de la Première Guerre mondiale et jusqu’en 1930, certains terroirs ayant choisi le velours le paraient parfois de perlages, de cannetilles, de fils métalliques. Les pièces issues de la progression stylistique étaient plus prestigieuses. Le style moderniste a été l’apogée de la créativité des concepteurs du costume, restant plus chargé et inconfortable lors des mariages. L’Art Nouveau a inspiré les Bretons et les costumes ont revêtu de multiples couleurs, alliées au satin et au velours de soie.

Au retour de la guerre, la guise était moins portée. Les hommes ont été les premiers à l’abandonner, à se « déguiser » (comme précisé en introduction), préférant les habits plus confortables et citadins venus de la capitale. La Haute-Bretagne a été la première partie de la région à en être influencée. Les femmes, restées au pays travailler dans les usines ont résisté, malgré la persistance des variations de coiffes, qui prenaient ou perdaient du volume – ou de la hauteur, véritable défi face au vent pour les bigoudènes – ou bien les jupes qui s’allégeaient ou raccourcissaient. Puis, elles ont abandonné la coiffe en gardant le costume, ou vice versa. Le port du costume a tout de même persisté quelques années, les catalogues continuant de circuler. Les costumes de mariage restaient en vogue, notamment grâce aux tendances de l’Art Déco (motifs géométriques, etc.) pendant l’entre-deux-guerres. Les premiers festivals ont vu le jour au début du XXe siècle, et au fil des décennies, permettent de faire perdurer la tradition du costume.

Après la Seconde Guerre mondiale, les femmes quittaient davantage les fermes pour travailler dans les usines, ateliers-ouvroirs textiles et conserveries, afin d’apporter un revenu complémentaire. Certaines portaient une coiffe de travail, constituée d’un simple bonnet brodé comme dans le pays de Concarneau, mais abandonnaient le reste du costume. Les vêtements, issus des industries et plus pratiques, ont remplacé le costume désuet et hors de prix. Les coiffures évoluaient et devenaient courtes et frisées. Des préjugés nouveaux sur les guises généraient un sentiment de honte aux Bretons, qui n’ont plus hésité à jeter ou brûler leurs anciennes parures. Cette soudaine aversion a perturbé les plus fervents et les premiers créateurs des cercles celtiques. Les ateliers de brodeurs ont peu à peu disparu jusque dans les années 1970.

Les années 1950 puis 1960 ont vu renaître la culture bretonne, vidée de ses préjugés, tandis que les dernières femmes ont tout de même porté le costume quotidien jusqu’en 1968. Cependant, les étoffes étant dégradées – dû aux fibres végétales – l’oubli des techniques a forcé les Bretons à se plonger dans les sources anciennes pour redécouvrir les gestes et les couleurs d’autrefois. Ainsi, les œuvres d’art, sculptées ou peintes, retrouvées dans les greniers, églises et musées, les dessins de Lalaisse ont donné aux Bretons de rares mais précieuses informations. Des historiens, comme René-Yves Creston en ont dressé des écrits, inspirés des anciens. Enfin, les années 1970 ont été sous le signe d’un « revivalisme ».

Enfin, la sauvegarde et la reconstitution ont fait des rares brodeurs des formateurs pour les cercles celtiques, comme Viviane Hélias qui en a été la première. Paul Balbous, brodeur lui aussi, était taquiné par son entourage et qualifié de pilhaouer, ce qui veut dire chiffonnier ou colporteur en breton. Qui a dit que les Bretons étaient des arriérés ? Ce bref historique introduit un second article publié prochainement. Il évoquera plus en détail quelques caractéristiques locales de la guise, ses anciens usages, puis l’enthousiasme des jeunes générations, prêtes à tout pour collecter et faire vivre ce précieux patrimoine.

 

BIBLIOGRAPHIE/SITOGRAPHIE :

• BOURVON Bernadette, photographies de GALÉRON Bernard, Pascal Jaouen, Quimper, Éditions Palatines, 2012.

• CARIO Hélène, et HÉLIAS Viviane, Broderies en Bretagne, Spézet, Éditions Coop Breizh, 2013.

• CARIO Hélène, et HÉLIAS Viviane, Dentelles en Bretagne – crochet, filet et broderie découpée, Spézet, Éditions Coop Breizh, 2008.

• CHARLOT André, et BOLZER Michel, Le Costume Bigouden, Spézet, Éditions Coop Breizh, 2013.

• CONFÉDÉRATION KENDALC’H, Mariages en Bretagne – 120 costumes d’exception 60 modes vestimentaires 30 terroirs de 1895 à 1957, Spézet, Éditions Kendalc’h, Éditions Coop Breizh, 2014.

• ESPERN André, « Coiffes et costumes de Bretagne », YouTube [en ligne], © Bleu Iroise / Bretagne-video.fr / Tébéo, TVR, TébéSud, soutenues par la Région Bretagne, documentaire historique de 52 minutes, dernière consultation le 10/12/2020.

• GUESDON Yann, Coiffes de Bretagne, Spézet, Éditions Coop Breizh, 2014.

• LE PAPE Danièle, Photographies de LE GRAND Béatrice, Pascal Jaouen – War An Hent – Sur la route de Bannalec à Compostelle, Rennes, Éditions Ouest-France, 2019.

• MILLERET Guénolée, avec la collaboration de la maison LESAGE et de BARRÈRE Hubert, L’Atelier du brodeur – dans les ateliers du luxe, Paris, Éditions Eyrolles, 2016.

• MILLOT Nicolas, Dans- Les chemins de la tradition, Auray, Éditions Hengoun, 2002.

• OUEST-FRANCE, HISTORIA, Les costumes – Des atours loin d’être uniformes. Aux origines des fêtes bretonnes, hors-série, Rennes, Éditions Ouest-France, octobre-novembre 2011, P100 à 109.

• RAYNAUDON-KERZHERO Maïwenn, Photographies de GALÉRON Bernard, Pascal Jaouen – Collection Gwenn-ha-Du, Saint-Brieuc, Éditions Coop Breizh, 2014.

Source intéressante :

• HÉLIAS Pierre, Photographies de LE DOARÉ Jos, Costumes de Bretagne, Collection « Images de Bretagne », Cachan, Edition Jos le Doaré, Presses d’Helio-Cachan, 1958.

> Pauline Fichou

Pauline Fichou
Pauline Fichou est une ancienne étudiante, titulaire de deux Masters en recherche - histoire de l'art médiéval et en Préparation aux concours de la conservation du patrimoine – option Musées. Elle est membre du collectif Rubrikenn Istor Breizh.