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Claire Desmares-Poirrier : « Vivre, travailler et décider au pays, un projet d’une parfaite actualité »

Liste Bretagne d’Avenir

Claire Desmares-Poirrier a été désignée tête de liste des écologistes et des fédéralistes aux élections régionales de juin 2021 (voir ici). Entretien sur son engagement et sa vision de la Bretagne pour Le Peuple breton.

Le Peuple breton : Claire, peux-tu rappeler ton parcours personnel et politique pour nos lecteurs ?

Claire Desmares-Poirrier : J’ai 36 ans, je suis mariée et maman d’une petite fille de 5 ans. Je suis engagée pour l’écologie depuis une vingtaine d’années, membre d’EELV depuis 15 ans. Cet engagement est un pilier essentiel dans ma vie. Je suis une Bretonne d’adoption et de cœur. Je suis issue d’un milieu ouvrier et loin de l’écologie car mon père travaillait comme opérateur dans la pétrochimie, j’ai grandi face à la plus grande raffinerie de France près du Havre. Mais j’ai très jeune eu envie de préserver le vivant et c’est en étudiant les sciences politiques que j’ai découvert et embrassé les luttes écologistes. J’ai travaillé dans l’humanitaire auprès des personnes exilées, dans la « jungle » de Calais notamment, puis en politique institutionnelle, au Conseil régional de Nord-Pas-de-Calais. Il y a dix ans j’ai fait le choix d’un virage de vie pour reprendre une ferme avec mon mari en Bretagne, à Sixt-sur-Aff dans le pays de Redon.

Notre ferme est en propriété collective avec 125 associé·es coopérateurs, nous essayons à chaque niveau de traduire nos valeurs en actes. Nous y produisons des plantes aromatiques en agriculture biologique et avons ouvert un café librairie sur la ferme pour apporter notre contribution à la lecture en zone rurale. La culture, particulièrement riche dans notre territoire, et les langues de Bretagne sont d’ailleurs deux domaines où la Région devra poursuivre et amplifier son effort, notamment pour faire face aux dégâts humains du Covid et du confinement…

Comment t’est venue l’envie d’être tête de liste aux élections régionales ? Que souhaites-tu porter dans cette campagne ?

Depuis 10 ans, je vis l’engagement dans mon quotidien mais la sensation de vivre dans un oasis de cohérence n’est pas suffisante quand autour le monde se dégrade et risque de s’effondrer. J’ai eu envie de reprendre le chemin de l’action dans l’institution. De mettre au profit de la cause qui m’anime, mon appétence et ma compétence pour cette autre manière de faire de la politique. Je porte fortement le combat de l’égalité des territoires. Je veux accélérer le renouveau de nos territoires ruraux, porter un message d’espoir pour celles et ceux qui ne supportent plus la grande ville et son injonction à consommer et à la performance, mais aussi pour des jeunes ruraux qui portent la violence de ce message qu’on leur renvoie sans cesse : « pars à la ville si tu veux réussir ta vie ». Pour moi « vivre, travailler et décider au pays », c’est plus qu’un slogan : c’est un projet d’une parfaite actualité.

L’alliance dont tu prends la tête est structurée en trois pôles : écologiste, fédéraliste, gauche citoyenne. Quel est le sens politique de ce rassemblement ?

Nous appartenons à un même espace politique, une même définition du progrès, qui doit être humain et pour toutes et tous, et de la richesse (qui ne se limite pas au PIB), une définition qui nécessite d’inclure le vivant, de considérer notre impact immédiat sur le long terme, de prendre soin de tout le monde, de ne laisser personne de côté. Ce rassemblement c’est aussi celui d’un autre rapport à la démocratie. Et nous en avons tellement besoin ! Je suis heureuse et fière d’accompagner ce beau collectif pour la campagne à venir. C’est un message d’espoir là aussi et de responsabilité. Nous avons la nécessité de construire une alternative pour la Bretagne, les 6 années à venir doivent permettre une accélération des politiques pour le climat et la biodiversité, l’autonomie des personnes et la solidarité, les enjeux sont trop importants, les conséquences d’un immobilisme seraient désastreuses.

De par ton choix de vie, il semble évident que tu ne partages pas la croyance en la supériorité absolue des métropoles en matière économique. Tu le développes d’ailleurs dans ton livre, « L’exode urbain, manifeste pour une ruralité positive ». Comment vois-tu l’équilibre entre campagnes et villes, petites ou grandes, en Bretagne ? En quoi est-ce un enjeu régional ?

En Bretagne il existe un clivage métropolitain évident avec Rennes et Nantes qui captent une part importante des ressources et qui ne cessent de s’étendre. Notre territoire est également très marqué par la différence de traitement entre la côte et la Bretagne intérieure. C’est un enjeu essentiel des politiques de la Région dans les années à venir, les compétences de transport, de formation, les compétences économiques, de recherche et bien sûr d’aménagement du territoire sont des leviers essentiels à activer. Mais pour que ça fonctionne il faut une volonté politique. Or, aujourd’hui, elle est insuffisante. Je crois au rééquilibrage, la métropolisation est face à ses propres limites, il est urgent de défendre d’autres modèles de développement , pour nos zones rurales en particulier. C’est la cohésion territoriale et sociale de la Bretagne qui est en jeu, donc son identité même à terme. Cela intéresse donc les Rennais et les Nantais tout autant que les autres.

Et nous ne devons pas négliger un dernier clivage, national mais à fort impact sur la Bretagne, celui entre Paris l’hypercentre et les périphéries. Il est temps de cesser de penser le développement de la Bretagne comme nécessairement exogène et sous perfusion de l’État central. L’autonomie, c’est d’abord être soi-même et non pas ce que les autres voudraient qu’on soit. C’est un point clé pour l’avenir de la Bretagne. C’est pourquoi nous voulons une Bretagne vraiment autonome, et réunifiée, dans une France que nous voulons fédérale.

L’accès à la terre est un enjeu majeur, à la fois pour l’agriculture en elle-même, et pour la société en général, car elle offrira à la fois sécurité et liberté dans les crises à venir. Pourtant, tout le monde n’a pas le capital financier ou relationnel pour y accéder. Comment démocratiser l’accès à la terre ? Et comment garantir un minimum de lien à la nature et d’autonomie alimentaire aux populations qui resteront urbaines ?

Les inquiétudes sont fortes sur ce sujet. La SAFER ne joue pas pleinement son rôle aujourd’hui, il y a des critiques à émettre sur l’accompagnement de porteurs de projets dans les chambres d’agriculture. Mais les années qui viennent vont nécessairement nous pousser à bouger. Le modèle productiviste connaît de graves difficultés, une ferme sur deux est à céder dans les 10 ans à venir. Si on veut qu’il reste des paysans dans le futur (et nous pensons que la Bretagne n’en a déjà plus assez !), il faudra imaginer des solutions. Certaines sont expérimentées depuis de nombreuses années et gagneraient à être mises en lumière et mieux aidées : le portage foncier à l’installation, la propriété collective (cf. l’association Terre de Liens), le redécoupage de fermes devenues trop grandes et intransmissibles (cf. l’entreprise d’utilité sociale Eloi) et tant d’autres qui restent à imaginer. Mais le lien à la terre doit aussi changer de manière plus globale. L’idée d’une sécurité sociale alimentaire qui recrée du lien entre les consommateurs qui en ont le plus besoin et les agriculteurs, femmes et hommes, me paraît une innovation majeure à mettre en œuvre. C’est un enjeu environnemental et social, une question de dignité et de santé publique.

Les défis à relever sont nombreux, sur le front du climat, de la justice sociale, de la biodiversité, de la souveraineté énergétique et alimentaire, de la diversité culturelle et linguistique… et la région Bretagne a bien peu de moyens financiers et réglementaires comparée à d’autres régions européennes. Quelle stratégie entends-tu suivre, en tant que présidente de Région, pour obtenir le pouvoir de réellement « décider au pays » ? Quelles évolutions institutionnelles, appuyées sur quels types de militantisme et de pratiques démocratiques, te semblent nécessaires ?

La Région est une collectivité dont le fonctionnement est souvent perçu comme technocratique et opaque. Mais c’est aussi la conséquence de l’organisation centralisée d’un État qui, loin des territoires et du quotidien, impose et accumule des couches et des couches de réglementations, sans prendre en compte la diversité des territoires ni les attentes des populations. Seule une véritable autonomie régionale permettra d’en sortir. Il est nécessaire d’associer réellement les Bretonnes et les Bretons aux décisions prises pour l’avenir de leur territoire. Et pas seulement pour des budgets participatifs dont la proportion est dérisoire dans l’enveloppe globale des moyens de la Région. Nous devons imaginer pendant cette campagne une autre manière de faire de la politique en Bretagne, interroger le rôle des personnes élues à la Région et imaginer de nouvelles pratiques politiques en cohérence avec les attentes d’aujourd’hui. C’est cette exemplarité qui pourra nous permettre de prétendre à des changements plus importants à l’avenir, avec notamment le combat pour l’Assemblée de Bretagne qui n’est pas une mince affaire. Car si nous voulons que cette Assemblée de Bretagne ait le pouvoir de voter des lois régionales (et c’est le sens même d’une France fédérale), il nous faudra obtenir une réforme constitutionnelle ! Cela ne s’obtiendra qu’en construisant une mobilisation populaire. C’est pourquoi nous voulons ouvrir un grand débat démocratique avec les Bretonnes et les Bretons pour mettre en place une nouvelle organisation territoriale et administrative de la Bretagne qui leur corresponde. Et la question de la Loire-Atlantique y trouvera évidemment sa place. Tout en engageant rapidement les politiques que les moyens actuels de la Région nous permettront de mettre en action, l’organisation de ce grand débat démocratique sera une de nos priorités dès après les élections si les Bretonnes et les Bretons nous en donnent le mandat.

 

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La Rédaction
Le Peuple breton est un magazine d’opinion, mensuel, entièrement bénévole fondé en 1964. Il est tiré à 4000 exemplaires papier par mois.