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Répression et Covid 19 au Kurdistan irakien

La ville de Sulaymaniyah connaît un pic record de cas de Coronavirus. Diyar Muhammed / CC BY-SA

Le Kurdistan irakien vit à nouveau des heures dramatiques. Touché de plein fouet par la crise sanitaire liée au Covid 19, le peuple des montagnes doit en plus affronter la répression turque et iranienne sur son propre sol.

Les Kurdes d’Irak se pensaient partiellement à l’abri des vicissitudes de la région, qu’elles soient sanitaires ou militaires. Lorsque l’épidémie du coronavirus a éclaté à l’internationale en début d’année, la région a été drastiquement confinée. De fin février à fin mai, le confinement a maintenu le nombre de cas à un niveau extrêmement bas. Mais à la fin du ramadan, fin mai, les autorités ont été obligées de lâcher du lest pour permettre aux activités économiques quotidiennes de reprendre, tant la contestation populaire se faisait sentir.

Depuis la fin de ces longues semaines de privation, la situation sanitaire ne cesse de s’aggraver. Les cas de coronavirus explosent et les hôpitaux sont saturés (1). D’après le site d’information Rudaw, l’épicentre serait à Sulaimaniyah avec au moins 200 cas avérés par jour pour la seule province de cette ville du sud. « Pour avoir les chiffres réels, il faudrait multiplier par 2 ou 3 », annonce le docteur Sabah Hawrami, chef des services de santé de la ville. Aucun nouveau patient n’est accepté dans les services : il faut attendre que quelqu’un sorte pour toute nouvelle hospitalisation. Dans ces conditions, comment savoir qu’elle est la véritable situation sanitaire ? Le gouvernement du KRG (Kurdistan regional governement) annonce 5000 cas depuis le début de la pandémie. La grande majorité d’entre eux sont mis en quarantaine à leur propre domicile.

Malgré les protestations, le gouvernement opte cependant à nouveau pour le confinement de la population. Ainsi, la province d’Erbil est sous clé depuis mardi 30 juin et jusqu’au samedi 4 juillet. Les autorités n’annoncent qu’une seule semaine de confinement comme c’est l’usage depuis le début de la crise. Puis, de semaine en semaine, le confinement a été prolongé. En sera-t-il de même cette fois-ci ? Et sera-t-il généralisé à l’ensemble du Kurdistan? Les avis sont partagés.

Parmi la population, les plus fragiles restent sans doute les dizaines de milliers de réfugiés que compte la région. Les associations humanitaires expriment leurs vives inquiétudes : ainsi, les Yézidis, minorité particulièrement touchée par les atrocités commises par Daech, vivent majoritairement dans des camps de réfugiés et sont particulièrement vulnérables face au virus.

Aux structures hospitalières saturées s’ajoute la grève entamée par une partie du personnel soignant. Les fonctionnaires n’étant plus payés depuis début 2020, de nombreux secteurs sont descendus dans la rue : enseignants, peshmergas, hospitaliers… La société civile dénonce les conflits politiques et la corruption généralisée qui aggravent une situation économique rendue difficile par la chute du prix du pétrole.

Sur fond de situation sociale et sanitaire explosive, un nouveau drame est en train de se jouer au Kurdistan irakien, militaire celui-là. Les résistances kurdes de Turquie et d’Iran, sévèrement matées, trouvent un peu de repos dans les montagnes irakiennes où des bases arrières sont installées. Le PKK est ainsi présent dans le nord, à la frontière turque, dans les montagnes de Qandil, tandis que les Kurdes iraniens du PDKI se trouvent à l’est. Profitant sans doute du marasme politique que vit l’Irak depuis de longs mois, les deux puissances régionales ont violé la souveraineté nationale (2) de leur voisin affaibli se lançant chacun à leur tour à l’assaut des « terroristes » kurdes.

Depuis le 17 juin, l’armée turque a lancé une vaste opération militaire contre le PKK baptisée « Griffes du Tigre ». En sus des tristement habituelles frappes aériennes dans le nord du Kurdistan irakien, une opération terrestre a été déployée. Déjà, les dommages sont considérables. Ainsi, dans la province de Duhok (3), on compte une vingtaine de villages détruits, et des cultures saccagées. Le 25 juin, une station touristique était bombardée : à Kuna Masi, village de la province de Sulaimaniyah, une attaque aérienne a tué 6 personnes, dont une serait un militant non-identifié du PKK (4).

Au même moment, la République islamique d’Iran a lancé sa propre opération militaire contre le PDKI, le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, dont des membres seraient également présents au Kurdistan irakien. Les informations sur cette opération se font plus rares que pour l’offensive turque.

Hors d’Irak, les Kurdes continuent à vivre des heures très sombres. Au Rojava syrien, la situation des Kurdes est délétère. La province d’Afrin, occupée depuis mars 2018 par l’armée turque et ses supplétifs djihadistes, connaît une recrudescence d’actes barbares. Enlèvements, tortures, viols, emprisonnements…. De nombreuses femmes subissent la violence aveugle des occupants. Ces féminicides, présents partout d’Afrin à Istanbul, sont dénoncés par les Kurdes mais tellement peu relayés par les médias internationaux. Que faut-il qu’il se passe pour entraver la violence turque envers les Kurdes ? La deuxième armée de l’Otan a les mains libres au Moyen-Orient pour mener sa lutte acharnée contre la démocratie et le peuple kurde à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. L’historien et sociologue turc Taner Akçam (5) évoque une situation comparable à l’apartheid sud-africain pour décrire ce que vivent les Kurdes. L’État dénie leur participation à la chose publique, comme à Diyarbakir où il utilise la répression judiciaire en arrêtant à tour de bras les membres de la société civile, des associations d’utilité publique, des défenseurs des droits des femmes et des partis politiques. A l’abri de chefs d’accusation fantoches, comme le soutien au PKK – considéré comme terroriste par Ankara – la justice envoie les militants derrière les barreaux pour de nombreuses années (6) et annihile ainsi toute avancée démocratique au pays de la Sublime Porte.

Dans ce Moyen-Orient houleux, les violences anti-kurdes semblent exacerbées, faisant reculer un peu plus les espoirs de cohabitation entre les peuples de la région.

Notes :

1. Docteur Aras Bradosty To get the authentic number, you should multiply it by three or four’ : Sulaimani is in dire straits, Rudaw 28/06/2020 – https://www.rudaw.net/english/opinion/28062020

2. « Turkish operation a ‘blatant violation’ of Kurdistan Region, Iraq’s sovereignty: Peshmerga spokesperson », Rudaw 29/06/2020 – https://www.rudaw.net/english/interview/27062020

3. Lawk Ghafuri Turkey continues offensive in Zakho with combined air and ground operations, Rudaw 26/06/2020 – https://www.rudaw.net/english/kurdistan/26062020

4. Une vidéo réalisée sur les lieux en direct par un homme venu profiter de la rivière de Kuna Masi a tourné sur les réseaux sociaux quelques heures à peine après le bombardement. On y voit une famille avec deux enfants, dans l’eau, et soudain un projectile qui tombe dans un bruit assourdissant. A travers cette vidéo, les Kurdes irakiens ont dénoncé la violation de l’espace irakien par l’armée turque. Irak : une famille kurde filme en direct le bombardement d’une aire de pique-nique par la Turquie

5. Taner Akçam, Ordres de tuer. Arménie 1915 : « Le déni du génocide des Arméniens est une politique d’État – propos recueilli par Gaïdz Minassian dans Le Monde 08/01/2020. https://www.institutkurde.org/info/-1232551756

6. Florian Delorme, Diyarbakir : les maires kurdes empêchés , France culture, Cultures monde, 17/06/2020 – https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/culturesmonde-emission-du-mercredi-17-juin-2020

 

> Julie Salabert

Julie Salabert
Julie séjourne actuellement au Kurdistan irakien dans le cadre d’une mission d’enseignement.