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Les gauches et la perversité

Je pense que les mouvements de gauche ont un problème pour appréhender la perversité et les pervers, et s’en défendre. Je voudrais vous en parler, car c’est un sujet pas facile, mais essentiel à la construction de mouvements progressistes sains. Voyons déjà de quoi on parle précisément.

J’entends ici la perversité comme un désordre psychique précis. La personne perverse est conditionnée par la recherche de la jouissance que lui procure l’impuissance d’un témoin à l’empêcher de violer la Loi. Cela veut dire que le pervers ou la perverse ressent du plaisir à dépasser les limites fixées par l’ordre établi, mais surtout à constater l’impuissance des témoins à l’empêcher de dépasser ces limites. La présence d’un témoin, au moins imaginaire, est indispensable à ce franchissement jouissif. Par exemple, dans l’image ci-contre, une petite fille demande protection devant sa maison qui brûle, mais son attitude semble réclamer une part dans le drame. Protéger une enfant dans cette situation est de l’ordre du devoir, et un sens moral planté peut amener à ignorer son attitude. Dans cet exemple fictif, d’où vient son plaisir ? Comment la protéger tout en arrivant à une situation saine sans valider la situation impossible où elle nous met ?

La perversité en soi n’est absente de personne. Nous avons tous été des enfants pervers, regardant l’adulte droit dans les yeux en poussant avec une excitation brûlante l’assiette de purée vers le bord de la table. Dans ce scénario banal, l’enfant n’est pas en train de demander un dessert ou de tester les lois de la gravité : il tire du plaisir précisément de l’incapacité de l’adulte à l’empêche de briser la Loi. Dans le cadre d’un apprentissage des relations à la contrainte, c’est tout-à-fait sain : l’enfant doit bien trouver les moyens de grandir, de se dégager de la toute puissance que les adultes ont sur lui. Le même comportement, s’il s’installe, est une maladie dangereuse : un adulte manipule beaucoup plus fragile que des assiettes de purée.

Est pervers l’adulte qui moleste un enfant pour le plaisir, non pas de molester l’enfant, mais d’enfreindre la loi qui le lui interdit. Est pervers l’homme qui viole une femme non pas comme les autre violeurs pour ressentir la puissance dominatrice ressentie à pulvériser un autre individu ou pour le plaisir de l’acte sexuel, mais pour le plaisir précis de violer la loi qui interdit le viol. Est perverse la femme qui viole un enfant, non pour le plaisir de le pénétrer, mais pour le plaisir de défier la loi, ce qui inclut potentiellement la règle qui dit qu’une femme ne viole pas. Est pervers l’homme adoubé « pro-féministe » par des féministes, et qui agresse ostensiblement des femmes au su de ces féministes, jouissant de leur incapacité à faire le deuil de leur espoir intime que « lui, au moins, n’est pas comme ça ». Est pervers.e la femme trans qui dans un groupe non-mixte femme coupe la parole aux autres femmes présentes et leur « mecsplique » la vie en jouissant ouvertement de leur impossibilité à lui reprocher ce comportement socialement masculin. Est pervers le chercheur universitaire sur la violence masculine en France qui harcèle, agresse ou viole les étudiantes en études de genre. Est pervers le petit chef anarchiste qui multiplie les abus de pouvoir sur des « camarades » prisonniers de leur croyance qu’ils n’ont pas de chef. Est pervers le participant d’un groupe de réflexion féministe qui « avoue » ses viols de façon répétée à des camarades qui essaient jusqu’au bout, selon les principes du groupe, de le comprendre sans le juger, etc.

Le système pervers a un fantastique potentiel de reproductibilité. Un enfant qui a été abusé au su de tous a de bonnes raisons de grandir en un adulte obsédé par la loi qui aurait du être respectée à son égard. Cette obsession peut soutenir un militantisme vigoureux contre l’inceste. Cette obsession peut aussi, et c’est étonnamment compatible pour un pervers, motiver la perpétration de viols répétés. Pour le pervers, il s’agit toujours de mettre d’autres humains devant le scandaleux constat que la loi interdisant l’inceste n’est pas respectée, quitte à perpétrer ces viols soi-même. L’adulte pervers, coincé, réitère ad-nauseam son traumatisme sur d’autres. Sa perpétration est l’incarnation littérale de sa dénonciation. Ainsi, plus l’oppression est cruelle, plus ses victimes peuvent se trouver acculées psychiquement à la réitération du trauma sur d’autres. Dans son schéma mental, le pervers conduit un tête-à-tête au sommet avec (l’idée qu’il se fait de) la Loi et les gardiens de la Loi, ce qui implique que ses victimes n’ont pas plus d’existence qu’une assiette de purée.

C’est très différent du point de vue de la victime d’un pervers. Quand on est victime d’un coup, d’un viol, d’un assaut, de harcèlement, on cherche avec ferveur comment éviter de subir à nouveau de telles horreurs. On est fragilisé, et on cherche à retrouver une maîtrise de la situation. Dans la mesure où maîtriser l’agresseur ou changer la société n’est pas immédiatement envisageable, il reste un seul domaine sur lequel nous ayons un peu d’emprise : nous-mêmes. On cherche ce que soi, on peut changer dans l’équation qui a mené à la violence. Il y a le déni (puis-je ignorer assez ce qui s’est passé pour que cela n’aie jamais eu lieu ?). Il y a la stratégie de la culpabilité (à quelle heure je suis sortie ? Aurais-je laissé la porte ouverte ? Comment étais-je habillée ? etc.).

Une autre stratégie dérivée du déni est la réparation narcissique. On s’applique à croire que l’oppression viendrait de ce que les opprimé.e.s sont en fait plus forts, mais d’une manière tellement secrète que personne, en fait, ne s’en douterait. Les besoins de la réparation narcissique défient toute logique et ne s’arrêtent pas aux faits. On prétend alors que des hommes agressent des femmes car ils les perçoivent comme trop puissantes, trop libres, ou encore qu’elles seules sont à même de porter des enfants. Le racisme devient motivé de manière secrète par une fascination inavouée pour les corps non-blancs. Des adultes violent des enfants car c’est en fait l’innocence enfantine qui les menace. Le machisme breton révèle en fait le matriarcat breton, etc. Ces postulats sont parfaitement improuvables (plus c’est secret et improuvable plus ça marche), et ils peuvent par ailleurs être vrai sans avoir de pouvoir explicatif. Mais force est de constater que les victimes trouvent matière à réparation dans ces récits. L’important est que dans toutes ces stratégies de résistance individuelle, la culpabilisation, le déni et la réparation narcissique, la victime est entièrement occupée d’elle-même et de ses représentations. Or, les victimes d’une oppression ne sont pas forcément importantes dans le fonctionnement de leur propre oppression. La victime d’un pervers, entre autres, est complètement hors-sujet dans sa propre oppression (elle est une assiette de purée).

C’est pour une raison similaire qu’essayer de se remettre d’un pervers avec une bonne psychanalyse/psychothérapie peut tourner au vinaigre. Le point aveugle du travail psychologique est que, comme toute oppression est envisagée comme une relation, l’exercice force tous les partenaires de cette relation à être considérés comme EN TOUT responsables de la nature du lien qui les unit. Les individus sont considérés seuls responsables des « liens » qu’ils établissent avec d’autres, comme s’ils étaient hors cadre social. Cela amène à nier tout bonnement les oppressions systémiques comme le sexisme ou le racisme, ou, encore pire, à les considérer comme hors-sujet pour analyser les oppressions. De plus, en pratique, le travail s’effectue sur la personne souffrante et ses représentations, pas sur/avec ses oppresseurs. C’est utile : dans une relation violente installée, il est intéressant pour une victime de comprendre son propre attachement à la relation dans un contexte dangereux, de comprendre ce qui pourrait l’amener à reproduire une situation pénible, etc. La très grande stupidité serait d’en déduire que la violence ne vient pas d’une personne violente et/ou de systèmes sociaux violents.

Ce n’est pas parce que le rayon d’action des psys est restreint aux personnes en souffrance et à leurs représentations que la causalité des situations l’est dans la vraie vie. C’est quand elle confond les deux que Dolto considère, en s’adressant à une magistrate (Andrée Ruffo, dans l’enfant, le juge et la psychanalyste), que les enfants violés sont responsables des violences subies car ils en seraient les uniques initiateurs. Dans le cas d’un oppresseur pervers, ce serait d’autant plus stupide que pour lui la victime existe à peine.

Identifier avec sûreté un pervers est vraiment difficile, car par définition, il faudrait avoir accès à ses motivations internes. Mais un pervers peut vouloir vous le dire lui-même, s’il estime que cela vous laisse dans l’impuissance face à lui. On connaît après tout des Matzneff qui ont écrit leurs forfaits noir sur blanc. Daniel Cohn-Bendit a écrit dans Le Grand Bazar (P. Belfond 1975) : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. […] s’ils insistaient, je les caressais ». En 2001, au Monde, il se justifie en disant qu’il avait, à l’époque, un « besoin maladif de la provocation ». Même justification, la « provocation », pour sa tirade à Apostrophe en 1982 : « Quand une petite fille de cinq ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique ». Il répète depuis 2001 que les faits qu’il avait mentionnés ne sont pas réels, et à ce jour, aucune victime n’a porté plainte. Cet article n’est aucunement le lieu d’en discuter, mais arrêtons-nous un instant sur la justification retenue par les médias. Il s’agirait de « provocation ». Ça ne veut rien dire. « Provoquer » quoi ? Les journalistes ne le lui ont pas demandé ? Provoquer aux yeux de qui ? Aux dépends de qui ? Qu’est-ce que c’est que cette tolérance à la « provocation » sur des sujets comme l’intégrité physique des personnes ? Quel est l’intérêt de repousser ces frontières, et pour qui ? De même, d’où vient l’idée qu’il faudrait se débarrasser du politiquement correct ? On vient de dire que c’est correct !

De tous bords politiques, il est tabou de reconnaître que la perversité existe. Mais à gauche, il est tabou de nommer les pervers des classes dominantes, et encore plus celles et ceux de classes opprimées. Nommer le pervers d’une classe dominante est mal reçu, car cela relativiserait l’analyse de classe, psychologiserait sa seule motivation reconnue : la poursuite de son propre intérêt en tant que dominant. Cependant, il existe bel et bien des adultes pervers, des hommes pervers, des hétéros pervers, des cisgenres pervers, etc. qui abusent de leur pouvoir social essentiellement pour défier la Loi. Leur position de domination sociale démultiplie les retentissements de leurs actes, mais l’intérêt personnel ou de classe n’est pas forcément moteur dans leurs agissements. Il est juste compatible et facilitateur. Ceux-la, la gauche les met de toute façon à distance en les considérant comme abuseurs de leur pouvoir ou carrément ennemis de classe. Elle peut les combattre en se trompant sur leurs motivations.

C’est une autre paire de manches quand il s’agit d’identifier la perversité au sein de population victimes par ailleurs d’oppressions systémiques. Or, oui, il existe des enfants pervers, des femmes perverses, qui ont le droit comme les autres d’être musulmanes, des homosexuels pervers, des trans pervers, des pervers qui ont un accent non-francilien, etc. C’est très difficile à faire reconnaître à cause, évidemment, des moulins à eau. Nommer le pervers peut apporter de l’eau au moulin des droites conservatrices qui considèrent comme perverses toutes pratiques qui dérogent à leur vision restreinte de la normalité. Cela apporterait de l’eau au moulin des Doltoistes égarés qui expliquent l’oppression par la perversité des victimes. Enfin, cela apporterait de l’eau au moulin des oppresseurs, qui sautent sur n’importe quel récit pouvant décrédibiliser en bloc l’ensemble des paroles de victimes. Ces pervers sont donc d’autant moins interrogeables que les interpeller mettrait tout le monde en danger. Et devinez ce qu’un pervers peut faire du constat qu’il est tabou de le nommer comme pervers ? Un défi !

Les mouvements de gauche ne sont pas très bons à gérer les profils pervers, et c’est d’autant plus dommageable que la gauche, de part sa relation même à l’ordre établi, les attire très logiquement. Pour quelqu’un qui veut jouir de l’impuissance des autres à le rappeler à la loi, quoi de plus alléchant que des groupes qui s’opposent ouvertement à des lois établies ? Quoi de plus attirant pour un pervers que de défier des slogans comme « Jouissons sans entraves ! » ou « Il est interdit d’interdire ! » (« Vraiment ? Jusqu’où puis-je aller pour provoquer ton indignation ? Jusqu’à quand vas-tu suivre ton propre mot d’ordre en me regardant faire le pire ? »). Dans une société qui réprime nettement les orientations sexuelles non-hétéro ou la fluidité de genre, un profil pervers trouvera grand profit à choisir de transgresser ostensiblement ces limites. Il le fera d’autant plus facilement qu’il pourra incarner la transgression de manière uniquement déclarative, comme déclarer se sentir femme les jours pairs, ou homosexuel les jours impairs. Il le fera d’autant plus aisément qu’il aura le soutien bruyant de toute une communauté de gens qui ne font, eux, que vivre leur liberté comme bon leur semble, et défendent ce droit qu’ils ont… en interdisant toute suspicion de perversité parmi leurs membres. A cause des foutus moulins à eau.

Mais que, quoi faire, donc ? Personnellement, j’ai testé principalement la fuite comme défense efficace contre les pervers. Mais collectivement, c’est une solution qui rencontre très vite ses limites. C’est pas la peine non plus de courir se réfugier dans les mouvements de droite, la perversité y est juste implémentée différemment. À gauche, les mouvements réformistes comme les mouvements révolutionnaires se veulent capables de réinterroger les ordres établis. Certes, il s’agit pour eux de proposer d’autres ordres et d’autres lois, mais il n’en reste pas moins que leur relation symbolique à l’ordre est construite sur une possibilité d’opposition, et une valorisation de cette possibilité. Les pervers entrent par là. J’ai d’abord pensé que les mouvements de droite étaient moins attirants pour le profil pervers car les transgressions de l’ordre y sont perpétrées dans le secret, ce qui supprime le témoin indispensable au pervers. Sauf qu’il suffit de fantasmer le témoin.

La psychanalyse reconnaît un autre profil de pervers : celui qui refonde et incarne la loi pour lui et en son nom. Celui qui jouit de trembler d’être découvert. À partir de là, on peut prédire qu’il y a certes un paquet de pervers attirés par les mouvements de gauche, mais tout autant de magistrats réacs, avocats roublards, élus politiques conservateurs se réclamant de l’ancien régime, social justice warrior sur internet, flics corrompus tremblant de plaisir à l’idée d’être démasqués, « pères courage » de famille d’accueil molestant les enfants à mi-temps partagé avec des prêtres pédocriminels ou des entraîneurs sportifs, tous tout-à-fait ravis de s’ébattre parmi les donneurs de leçon et les faiseurs de loi, tous délicieusement traîtres à la loi qu’ils pensent incarner.

Face aux pervers de tous bords, il faut être malin. Organiser des chasses aux pervers ne sert à rien – ils en frémissent d’envie. Regarde, ils veulent déjà être chef de battue ! Il faut juste installer des militances qui ne les attirent pas. Ou qui les neutralisent. Collectivement et individuellement, apprendre à repérer leur logique et s’en protéger. Ne pas craindre de poser des lois et des limites, si elles sont bonnes. Ne pas romantiser la trahison des lois qu’on pense fondamentales. Être souples sur la purée, mais pas sur les crimes. Ne pas céder aux phénomènes de groupes, oser dire lorsque pour soi, des bornes sont dépassées.

> Mélanie Jouitteau

Mélanie Jouitteau
Mélanie Jouitteau est chercheuse en linguistique au CNRS, spécialisée sur la langue bretonne. Elle développe depuis 2009 la wikigrammaire du breton ARBRES. Sous le nom de Mélanie Giotto, elle est aussi comédienne et écrit pour le théâtre. Elle est co-fondatrice de la compagnie Paritito en Finistère.