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Analyse du premier tour des élections municipales en Bretagne

Dessin de Niko

Le premier tour des élections municipales s’est déroulé malgré le Covid-19. La participation est en baisse mais les taux sont contrastés : souvent autour de 40 % en ville, et parfois nettement plus en zone rurale (75 % de participation dans la commune de l’auteur de ces lignes). Le deuxième tour devrait être reporté au 21 juin, sans doute avec maintien des résultats du premier – reste à savoir comment assurer la validité juridique de cette mesure.

Un premier constat : la gauche est majoritaire dans de nombreuses villes. À Rennes et à Nantes, l’addition des voix de gauche donne plus de 60 %, et plus de 50 % à Brest, Saint-Brieuc, Lorient et Lamballe, 74 % à Saint-Herblain, 72 % à Saint-Nazaire… Des listes de gauche diverses l’emportent dès le premier tour à Lanester, Lannion, Paimpol, Guingamp (81 % des voix pour les deux listes de gauche !). Christian Troadec est réélu dès le premier tour à Carhaix avec 51 %, où le total des voix de gauche s’approche des 70 % si l’on compte la liste de Laure Broussard. À Quimper si la droite est majoritaire en voix, sa division profite à la tête de liste divers gauche Isabelle Assih qui arrive en tête du premier tour, devant le maire sortant, Ludovic Jolivet (divers droite). La droite l’emporte largement en revanche à Saint-Malo, Dinan, Pontivy, à Vitré et à Vannes.

L’échec de La République en marche

Alors que La République en marche avait gagné presque toutes les circonscriptions de Bretagne aux élections législatives de 2017, les résultats des municipales sont à coup sûr une déception pour le parti de la majorité présidentielle : 12,6 % à Brest, 13,75 % à Quimper, 14,5 % à Rennes, 17,8 % à Lorient, 24,5 % à Lannion… Souvent les listes d’En Marche se classent troisième ou quatrième. Malgré un positionnement centriste réputé porteur en Bretagne, le parti ne s’est pas solidement implanté. Les marqueurs de droite du quinquennat d’Emmanuel Macron, comme son autoritarisme en matière économique et sociale (rencentralisation, affaiblissement des syndicats, 49-3) ont certainement déplu à nombre d’électeurs venus de la la gauche.

Si le positionnement pro-européen pouvait encore séduire lors des élections européennes de 2019, il ne restait en revanche plus beaucoup d’arguments pour les municipales de 2020. Ajoutons que les candidats LREM n’ont pas tous mené de brillantes campagnes… Le candidat lannionais Gael Cornec a ainsi répété en boucle dans les journaux que « pour refaire les trottoirs il n’y a pas besoin d’être de droite ou de gauche », sans jamais présenter de projet crédible, et son score de 25 % apparaît particulièrement bas quand on sait que toute la droite était rangée derrière lui (ce qui n’était pas le cas des listes LREM à Nantes, Rennes ou Brest par exemple).

Un PS affaibli mais toujours vivant

Les maires sortants du PS arrivent en tête dans les trois plus grandes villes de Bretagne, avec 32,6 % pour Johanna Roland à Nantes, 33 % pour Nathalie Appéré à Rennes, 26,5 % pour François Cuillandre à Brest. À Lannion la liste d’union de la gauche (PS, EELV, UDB, PCF) menée par le maire socialiste sortant Paul Le Bihan l’emporte dès le premier tour avec 52 % des voix, tandis que la liste PS-PCF-Générations menace la maire sortante Agnès le Brun à Morlaix (plus de 36 %, sans compter les 19 % de la liste de gauche citoyenne) et que la candidate du PS à Paimpol, Fanny Chappé, l’emporte contre le maire de droite sortant, Jean-Yves de Chaisemartin. Philippe Le Goff est réélu dans un fauteuil à Guingamp avec 70 % des voix !

Reste que le PS n’est plus en position hégémonique : sur les listes d’union de la gauche, le rapport de force s’est souvent rééquilibré et certains maires socialistes devront ré-apprendre à discuter avec leurs alliés, faute de pouvoir faire appliquer seuls leur politique. A Lorient, l’ex-bastion du PS reviendra vraisemblablement soit à un maire écologiste, Damien Girard, qui a largement rassemblé à gauche, soit au meneur de la droite Fabrice Loher. Dans l’agglomération lorientaise, les deux villes qui ont donné la victoire à la gauche dès le premier tour, Lanester et Hennebont, ont plebiscité des têtes de liste « divers gauche » présentant une vraie pluralité politique (dont l’UDB). Et dans les communes rurales, de nombreux candidats de gauche ont préféré cette fois la nuance « divers gauche » à celle d’« apparenté PS ». A Rennes, Nantes et Brest, l’écart de voix entre socialistes et écologistes s’est nettement réduit par rapport à 2014. En plus de la progression propre d’EELV, il faut noter que ce parti a su rassembler, puisqu’il faisait liste commune avec l’UDB et Nouvelle Donne à Rennes, et avec l’UDB et Générations à Brest : le Parti socialiste n’est donc plus perçu comme le seul parti capable de faire l’union à gauche.

L’essor écologiste

Les listes menées par EELV arrivent très souvent dans le trio de tête : première à Lorient avec 23 %, deuxième à Rennes avec 25 % des voix, à Nantes avec 19 % et à Saint-Nazaire avec 17 %, troisième à Brest avec 15 % (mais seulement 7 % à Quimper). Le nombre d’élus écologistes devrait logiquement augmenter dans les trois métropoles et Lorient pourrait être la première ville de Bretagne à élire un maire écologiste. Reste que les discussions de second tour feront beaucoup… EELV obtient d’ors et déjà des élus à Lannion et Lanester, où l’élection s’est jouée au premier tour. A Lannion, EELV devrait avoir autant de conseillers municipaux que le PS, et sera incontournable pour faire fonctionner la commune. L’Union démocratique bretonne a généralement été partie prenante des dynamiques écologistes dans des listes menées par EELV (Rennes, Lorient, Brest, Quimper…) ou sur des listes de gauche plus larges (Lannion, Saint-Brieuc, Saint-Herblain…).

L’Union démocratique bretonne renforce ses positions

Le parti autonomiste devrait logiquement voir plusieurs de ses militants élus à Nantes, Rennes, Brest, Lorient, Saint-Brieuc, à Douarnenez ou encore au Relecq-Kerhuon, puisque les listes sur auxquels ils participent accèdent au second tour. Les chances sont plus réduites à Quimper et à Pontivy.

Des membres de l’UDB sont déjà élus : trois à Lannion, dans la majorité (pour une seule sortante pour l’UDB, dans l’opposition), deux à Lanester dans la majorité (aucun élu UDB sortant), et deux également à Hennebont (aucun sortant), un aux Sorinières (Loire-Atlantique), et trois à Paimpol dans la majorité – mais le maire sortant a annoncé déposer un recours. Le maire de Plounérin, Patrick L’Héreec, membre de l’UDB, est élu pour un second mandat, ainsi que d’autres candidats du parti à Lanloup, Plouézec, La Roche-Jaudy, Plérin, Inzinzac…

C’est donc avec un maillage d’élu déjà renforcé que le parti aborde les années à venir, mobilisé pour faire avancer dans les communes et communautés de communes les causes de l’autonomie démocratique, de la langue bretonne, de la transition écologique et d’une solidarité à reconstruire.

2017, un feu de paille ?

Le contraste est fort avec les élections présidentielle et législatives de 2017, qui, en Bretagne comme ailleurs, avaient mis sur le devant de la scène La République en Marche, Les Républicains, le Rassemblement national et la France Insoumise. Une parenthèse s’est-elle refermée ? La République en marche passe de la première à la troisième ou quatrième place selon les villes, devant ou derrière Les Républicains, tandis que l’extrême-droite et la France insoumise sont presque toujours sous la barre des 10 % et compteront en fin de compte fort peu d’élus municipaux. Le paysage politique n’en est pas ressorti identique à l’avant-2017 pour autant : la droite, bien que confortée dans ses bastions, est menacée ou défaite dans plusieurs des villes gagnées sur la gauche lors des scrutins municipaux précédents (Morlaix, Saint-Brieuc, Paimpol, Quimper…) ; et la gauche, redynamisée par la progression écologiste, est plus diverse et moins dépendante du Parti socialiste, sans néanmoins que celui-ci ne disparaisse, très loin de là.

> Nil CAOUISSIN

Nil CAOUISSIN
Nil Caouissin est professeur d'histoire, de géographie et de breton.