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La Bretagne à la fin du XVIe siècle, une province nommée « Pérou »

Sur un bas-relief de caravelle dans l’église de Penmarc’h

Le XVIe siècle breton a longtemps été négligé par les historiens qui, projetant le retard économique et social de la Bretagne du XIXe siècle sur l’époque moderne, lui préféraient la vision nostalgique d’un État breton médiéval. Les travaux d’André Mussat, d’André Lespagnol, de Jean Tanguy et d’Alain Croix, pour n’en citer que quelques-uns, ont depuis permis d’abandonner cette image d’une province isolée du reste du monde, pauvre en toute chose et d’abord en hommes.

De fait, la première modernité constitue une période charnière de l’histoire bretonne. Avec l’essor de l’empire Ottoman en Méditerranée et la découverte de nouvelles routes commerciales, les objectifs et les concurrences se déplacent vers l’ouest. Anglais et Hollandais disputent la maîtrise des mers à l’Espagne et au Portugal tandis que le continent est agité de crises politiques, économiques et religieuses. La Bretagne, par sa position géographique et ses nombreux ports, constitue un enjeu international de premier ordre dans le dernier quart du XVIe siècle : jusque-là relativement épargnée par les conflits, la province devient entre 1589 et 1598 le théâtre de la huitième et dernière guerre de Religion, qui oppose les catholiques intransigeants de la Ligue, réunis en Bretagne sous l’autorité du duc de Mercœur et soutenus par Philippe II d’Espagne, aux protestants et catholiques loyaux à Henri III puis à Henri IV, soutenus par la reine d’Angleterre Élisabeth Ière. Guerre de succession, guerre civile, le conflit qui se double rapidement d’un volet international dure en Bretagne plus longtemps qu’ailleurs et s’achève par la signature de l’édit de Nantes le 30 avril 1598.

Bien loin d’avoir été un finisterre, sorte de bout du monde, la Bretagne n’est pas restée à l’écart des idées humanistes. Sa capacité à assimiler plutôt qu’à copier les influences artistiques et culturelles ont été illustrées par André Mussat, notamment dans le domaine architectural. Ainsi les demeures seigneuriales de Vitré ou de Châteaubriant bâties dans le premier quart du XVIe siècle sont directement inspirées des châteaux de la Loire. Si la province ne dispose pas d’université renommée* et n’abrite ni auteurs ni artistes célèbres, les nouvelles du royaume et d’au-delà, sous la forme de correspondances personnelles et de libelles, y circulent rapidement. Les étudiants, les voyageurs et les « expatriés » bretons sont autant d’informateurs potentiels, de sorte que les idées du siècle font également leur chemin en Bretagne. Lues, répétées, débattues, elles permettent aux Bretons, pour reprendre l’expression de Montaigne, de « limer leurs cervelles contre celles d’autrui ».

Car la Bretagne est au cœur d’un système d’échanges et de relations internationales particulièrement dynamique : les ports bretons commercent avec l’ensemble de la façade atlantique, de Séville jusqu’à Hambourg, en passant par l’Angleterre et par l’Écosse. Ainsi l’essentiel du commerce nantais se fait avec l’Espagne, celui de Morlaix avec l’Angleterre, tandis que les marchands de Saint-Malo établissent de véritables colonies dans la péninsule ibérique depuis lesquelles ils organisent le trafic entre Méditerranée et Atlantique. À la fin du XVIe siècle, Nantes et ses faubourgs comptent entre 25 000 et 30 000 habitants. C’est une ville cosmopolite : les échanges commerciaux avec les ports espagnols y ont attiré de nombreux ressortissants, dont beaucoup ont francisé leur nom. Le castillan y est couramment parlé, ainsi que le portugais, puisqu’une communauté lusophone y est également établie. Les autres places urbaines de la province ne sont pas en reste et présentent, à l’instar des grands ports d’Europe et du monde, des caractéristiques similaires qui sont autant de signes d’une intégration commerciale internationale : la Bretagne de la première modernité est une zone d’échanges et de contacts dont la vitalité n’est plus à démontrer.

Selon Montmartin, gouverneur de Vitré, qui juge la province d’un œil exercé, « la guerre était fort agréable en ce pays-là pour être riche, de sorte que les gens de guerre s’y enrichirent et le nommaient le petit Pérou ». Cette métaphore se retrouvait déjà sous la plume du chroniqueur poitevin La Popelinière en 1581. Le gouverneur de Brest, Sourdéac, évoque lui aussi cette « province nommée auparavant le Pérou de la France » dans ses mémoires. Même la reine d’Angleterre convoitait « so rich a Dominion as Brittayne ». Les révoltes rurales qui secouent la province dans les premières années du conflit, comme par exemple celles du Trégor entre mars et novembre 1589 ou celles qui agitent la baronnie de Vitré de mars à août la même année, ne sont pas en effet celles d’une paysannerie pauvre et miséreuse.

La Bretagne jouit au XVIe siècle d’une prospérité assez équitablement répartie sur son espace, fondée sur le commerce maritime et sur l’industrie toilière : les recettes de Saint-Mathieu-Morlaix, par exemple, passent de 128 livres annuelles en moyenne pour la période qui s’étend de 1512 à 1539, à 1549 livres par an entre 1570 et 1590. La population de la province, en croissance depuis le début du siècle, dépassait probablement les 1,6 millions d’âmes avant la guerre de la Ligue. Le chanoine Moreau et Noël du Fail, ainsi que d’autres chroniqueurs contemporains de l’époque, décrivent des paysans plutôt aisés, certains parfois mieux lotis qu’une petite noblesse bretonne nombreuse et paupérisée. C’est qu’à partir des années 1550, le poids réel du fouage payé par les paroisses rurales diminue à mesure que s’effectue la hausse des prix. Cet impôt direct, dont la croissance démographique vient diminuer la charge par feu, c’est-à-dire par foyer, est en effet divisé par trois entre 1550 et 1587. Dans les faits, les impôts roturiers s’allègent même vis-à-vis des charges de la noblesse.

Lorsqu’il fait le bilan de l’économie bretonne aux XVIe et XVIIe siècles, Alain Croix la définit « en expansion presque continue et presque générale ». Il est remarquable que dix années de guerre civile, accompagnées de leur lot de destructions, n’aient pu altérer durablement la prospérité de la province. En dépit des pertes humaines parfois très lourdes, la démographie bretonne se rétablit rapidement : en 1610, la plupart des paroisses ont retrouvé et même dépassé leur niveau d’avant la guerre. Un dixième des paroisses seulement subit une régression, sans pour autant remettre en question la croissance démographique de la province. Parce qu’il n’était pas dans les intérêts des belligérants d’entraver le commerce, celui-ci fut relativement épargné. Même exilés, les marchands vitréens continuent leur négoce. Si les mouvements de troupes et l’insécurité ralentissent les échanges intérieurs terrestres, les échanges maritimes continuent malgré l’interdiction théorique de commercer avec l’ennemi et la guerre de course qui sévit sur le littoral. Ainsi les travaux de Jean Tanguy montrent que pendant toute la durée du conflit, le marché anglais est resté ouvert à l’industrie toilière bretonne. Les échanges avec l’Espagne se poursuivent également.

S’il est certain que la guerre a freiné et dans certains cas mis en péril le commerce breton, elle n’a en rien paralysé l’économie de la province, à laquelle son dynamisme marchand et ses capacités de productions ont permis de surmonter l’épreuve avec une rapidité déconcertante. Une fois la paix signée, les recettes et les offrandes dans les lieux de pèlerinage retrouvent en peu de temps leur niveau d’avant 1589, tandis que le commerce des toiles de lin reprend de plus belle. Libérée des surimpositions de guerre, la charge des impôts directs diminue fortement après l’abandon de certaines levées et grâce à la réduction drastique des effectifs de l’armée royale dans la province. Le développement du « petit Pérou », ralenti pour un temps seulement, prend un nouvel essor vers ce qui par contraste avec le reste du royaume de France et pour les quelques décennies à venir apparaît comme un âge d’or breton.

 

* Nantes n’étant pas une grande université à l’échelle européenne [ndlr].

 

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Bibliographie :

Alain Croix, L’âge d’or de la Bretagne, 1532-1675, Rennes, Éditions Ouest-France Université, 1996.

Alain Croix, Nantes et le pays nantais au xvie siècle. Étude démographique, SEVPEN, Paris, 1974.

Henri Touchard, Le commerce maritime breton à la fin du Moyen Âge, Paris, 1967.

Hervé Le Goff, La Ligue en Bretagne. Guerre civile et conflit international (1588-1598), Rennes, PUR, 2010.

James B. Collins, La Bretagne dans l’État royal. Classes sociales, états provinciaux et ordre public de l’édit d’Union à la révolte des bonnets rouges, Rennes, PUR, 2006.

Mathias Tranchant, Les ports maritimes de la France atlantique, xie-xve siècle. Volume i : tableau géohistorique, Rennes, PUR, 2017.

Michel Nassiet, Noblesse et pauvreté. La petite noblesse en Bretagne, XVe-XVIIIe siècle, Archives historiques de Bretagne, SHAB, 1993.

Montmartin, « Mémoires de Jean du Mats, seigneur de Terchant et Montmartin gouverneur de Vitré » in Dom Taillandier, Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne…, II, supplément, Paris, 1761.

> Yohan Garcia

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Yohan Garcia est membre du collectif Rubrikenn Istor Breizh. Après de brèves études en informatique, il devient étudiant en histoire et consacre ses travaux à la Bretagne du XVIe siècle.