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Puigdemont de retour en Catalogne nord devant 150 000 personnes

Ce samedi 29 février, le président « légitime » de Catalogne exilé en Belgique depuis le 29 octobre 2017, Carles Puigdemont, était de retour en terre catalane, en Catalogne Nord plus précisément, où il a pris la parole devant quelques 150 000 personnes venues l’écouter.

Un meeting exceptionnel à plus d’un titre. Exceptionnel par le déplacement en pays catalan de celui qui est toujours poursuivi et réclamé par les autorités espagnoles malgré avoir été élu député européen et jouissant d’immunité parlementaire. Exceptionnel parce que les autorités françaises n’ont pas eu d’autre choix que celui d’autoriser la manifestation, malgré les pressions espagnoles, malgré les avis défavorables du gouvernement, malgré les temps d’épidémie, malgré même les gesticulations et déclarations plus ou moins menaçantes et lamentables d’un ancien premier ministre français exilé à Barcelone. Manifestation exceptionnelle encore par le nombre d’assistants, quelques 150 000 présents, soit plus que le nombre d’habitants de la capitale nord-catalane qui n’avait jamais connu une telle affluence pour un quelconque évènement depuis la révolte vigneronne de 1907 (où la préfecture avait été incendiée).

Réception officielle par toutes les autorités nord-catalanes

Le nombre d’assistants, du vendredi soir au dimanche, a vu les rues de Perpignan littéralement envahies de Catalans du sud en visite pour l’occasion. Les organisateurs faisaient état de plus de 200 000 participants (plus de 100 000 selon la gendarmerie). Des milliers de voitures et une centaine d’autobus ont été bloqués par des « contrôles » à la frontière par les autorités françaises et espagnoles. Quelques 600 autobus ont été affrétés depuis la Catalogne Sud, des centaines de camping-cars et de voitures particulières ont occupé tous les espaces de parking disponibles de Perpignan (université, doubles voies, rues de la ville). Dès le vendredi soir, le président catalan était reçu par le président de l’USAP, le club de rugby de Perpignan, véritable sélection nationale de Catalogne Nord, et assistait au match contre Rouen. Le lendemain, Carles Puigdemont était reçu très officiellement par le maire de Perpignan (LR), en présence du président de Catalogne en fonction, Quim Torra, et de bonne partie de son gouvernement, avant de visiter le Conseil départemental où la présidente (PS) le recevait à son tour. De son côté, un des députés LREM catalan accueillait chez lui l’ancien président catalan. De même de nombreux maires de toutes tendances, le vice-président (PCF) du Conseil départemental ou encore un des sénateurs (LR) du département ont accompagné Puigdemont tout au long de son séjour nord-catalan. Certes tous sont en campagne électorale, mais tous ont aussi exprimé leur solidarité catalane, leur dénonciation de la répression politique espagnole et leur défense de la liberté d’expression et de la démocratie.

Le Conseil pour la République

Le meeting perpignanais était organisé comme une des premières manifestations de grande dimension du Conseil pour la République, l’organe dont se sont dotés les indépendantistes – les exilés et les élus en fonction – pour gérer depuis l’extérieur et sans être contrôlés ni limités par les institutions espagnoles la revendication indépendantiste et le processus vers la reconnaissance de la République. Le Conseil, composé d’élus, de personnalités politiques et de citoyens de base, est présidé par Carles Puigdemont et par l’ex ministre catalan de la santé Toni Comín (également exilé en Belgique). La manifestation a été co-organisée par le Conseil, par la délégation nord-catalane de ce même organisme et par l’ANC (Assemblea Nacional Catalana, organisatrice habituelle des manifestations monstres de Barcelone). Le Conseil pour la République, même s’il a voulu que la manifestation soit un évènement unitaire et rassemblant tous les partis indépendantistes, la campagne électorale qui s’annonce pour renouveler le Parlement de Catalogne et les tensions entre ERC (Junqueras) et Junts per Catalunya (Puigdemont), et toujours avec la CUP, ont limité la participation des responsables d’ERC et de la CUP. Même si Oriol Junqueras depuis la prison et Marta Rovira (secrétaire générale d’ERC) depuis son exil suisse se sont exprimés sous la forme de vidéos. Toni Comín, lui-même ancien ministre d’ERC, a participé aux discours du meeting, de même que Clara Ponsatí, ex ministre de l’Enseignement et exilée en Écosse.

Le « dialogue » avec l’Espagne contre la confrontation directe

Les discours du meeting, de même que les débats qui agitent les médias sud-catalans depuis plusieurs semaines ont été le reflet des doutes qui traversent actuellement les partisans de l’indépendance, devant la stratégie d’ERC de soutenir le gouvernement PSOE-Podemos en Espagne en échange d’une « table de dialogue » concédée par les autorités espagnoles aux indépendantistes. La première réunion entre le président catalan Quim Torra et le président espagnol Pedro Sanchez (accompagnés d’une quinzaine de ministres et de politiques) s’est tenue cette semaine à Madrid et devrait se poursuivre chaque mois. Les socialistes cèdent ainsi en acceptant de « parler » aux indépendantistes, même si tous les prisonniers politiques restent condamnés et emprisonnés et que les tribunaux continuent de poursuivre plus de 600 personnes, ainsi que plusieurs hauts responsables catalans, ceci dans l’objectif de maintenir son gouvernement minoritaire et d’approuver avec le soutien d’ERC un budget pour 2020. ERC espère faire valoir devant les électeurs d’avoir contraint les Espagnols à accepter de dialoguer (la revendication du « Sit and talk ») en reconnaissant le caractère politique du conflit avec la Catalogne. Mais cette stratégie implique une politique sur le long terme. Or les indépendantistes plus « pressés » (CUP, JxC) souhaitent une confrontation plus directe et immédiate. Ils dénoncent – comme l’a fait Clara Ponsatí – à Perpignan la « tromperie » d’un dialogue sans objectif avec les Espagnols qui ne reconnaissent pas le droit à un référendum, ni même acceptent de discuter d’une amnistie des prisonniers. Les militants de base et les citoyens ordinaires ont parfois du mal à comprendre et à accepter ces divergences politiciennes et ce soutien qui peut apparaître comme gratuit à un PSOE qui a secondé la droite dans la répression. La venue de 150 000 personnes en Catalogne Nord montre – outre la capacité de mobilisation et la popularité de Puigdemont – que les différences stratégiques et les oppositions des partis n’affaiblissent pas la détermination des indépendantistes et leur souhait d’une dynamique unitaire.

« Se préparer pour la confrontation définitive »

À travers les messages enregistrés par les prisonniers, ainsi qu’à travers les discours de tous les intervenants, reste que le message consensuel clairement exposé au meeting de Perpignan est que la République est toujours l’objectif, que le mouvement indépendantiste n’a jamais été aussi fort ni n’est jamais arrivé aussi loin, que tous les leaders – emprisonnés ou non – affirment leur volonté de reprendre et continuer la lutte contre l’État espagnol pour arriver à la pleine souveraineté, que les succès (le référendum par exemple) dépendent d’une préparation sérieuse et rigoureuse et que la prochaine confrontation sera la définitive, selon les mots de Puigdemont lui-même. La manifestation de Perpignan a insufflé un nouvel élan au mouvement indépendantiste, tout en boostant la conscience catalaniste des Catalans du nord qui, à travers de nombreux élus de tous bords et grâce au soutien constant – et parfois discret – de militants et d’anonymes, ont montré leur solidarité avec les Catalans du sud et rendu possible le « procés independentista » – le mouvement indépendantiste – (acheminement des urnes et des bulletins de vote, organisation de la résistance à la répression, diffusion des informations, soutien aux prisonniers…).

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.