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L’#emojibzh, le symbole d’une société dépolitisée ?

emojibzh

La mobilisation cartonne sur twitter ! En une seule journée, plus de 50000 tweets ont signifié la volonté des utilisateurs de disposer d’un « émoji » (pictogramme) du drapeau breton, se plaçant numéro 1 des « tendances » en France et numéro 6 mondial d’après la presse. Pourquoi un tel engouement et surtout qu’est-ce que cela dénote ?

Dans un récent article, David Grosclaude fustigeait l’hypocrisie du combat en faveur des « accents », y voyant un combat de « basse intensité » face au véritable combat qui est celui de la défense des langues dans leur ensemble. Bien sûr, les différents accents sont importants et une proposition de loi sur le sujet ne ferait sans doute pas de mal, mais ce n’est que la partie immergée de l’iceberg, la partie du (même) combat « acceptable » par le pouvoir. Pouvoir qui refuse une proposition de loi en faveur de l’officialisation, de la reconnaissance des langues.

On pourrait aisément en dire autant de cet #emojibzh qui à bien des égards est un combat dépolitisé et commercial. On ne s’étonnera donc pas que cette campagne test d’un mois (jusqu’au 9 février) ait été initiée conjointement par le Conseil régional de Bretagne et plusieurs grandes entreprises bretonnes. Régionaliste revendiqué, Loig Chesnais-Girard, le Président de l’institution, a très bien compris l’intérêt de cette campagne à savoir qu’elle touche ceux qui ne sont pas politisés. En leur demandant de s’engager pour un détail, cela lui permet de ne pas parler de l’édifice. L’aspect politique est aussi ce qui distingue le régionalisme de l’autonomisme. L’un se satisfait du pouvoir centralisé, l’autre souhaite que ce pouvoir soit partagé.

Le succès de cette campagne émoji et de bien d’autres du même type témoignent de la schizophrénie des Bretons. Les « twittos » revendiquent le droit d’utiliser des pixels noir et blanc, mais n’osent pas (ou peu d’entre eux) affirmer que la Bretagne est un pays, qu’elle devrait disposer d’un parlement autonome ou que son peuple, son histoire et ses langues devraient être reconnus. En somme, ce genre de campagne, c’est de la non-politique ! Ça ne coûte pas grand-chose, ça permet de dire « on existe » sans revendiquer les véritables droits, juridiques, qui vont avec. C’est le pendant moderne de l’autocollant sur la voiture : fut un temps il était interdit, aujourd’hui il est sur la plupart des voitures bretonnes. Et pourquoi pas ?

Étrange aussi que personne ne s’interroge sur le fait qu’il faille payer et se mobiliser pour disposer d’un pictogramme que n’importe quel informaticien pourrait bricoler et proposer libre de droits. « C’est comme ça », on ne se pose pas de question. Pourtant, on pourrait légitimement dénoncer cette société qui se privatise années après années au lieu d’accepter de devenir collectivement un lobby cherchant à produire une « demande ». L’enjeu réel est pourtant politique : l’État français refuse de reconnaître l’existence du peuple breton, basque, corse (…), refuse d’officialiser les différentes langues parlées sur le territoire. Un émoji Gwenn-ha-du changerait-il ce fait ? Non. Ce ne sera pas pire, tout au mieux !

Les partis tels que l’UDB sont ringardisés car ils ne vivraient pas dans le monde moderne, ce monde moderne dans lequel le peuple se satisfait d’un os quand on dîne grassement juste à côté. « C’est comme ça », là encore. Le fatalisme comme boussole. Souhaitons malgré tout la réussite de cette campagne, dernier vestige de l’existence d’un peuple endormi. Un petit « coucou » au monde avant de sombrer à nouveau (le 9 février ?) dans une léthargie douce et mortifère ! Gardez le sourire et baissez les yeux : les capitalistes ont décidément réussi à faire passer les vessies pour des lanternes.

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]