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[Histoire] Les Abris du marin pour lutter contre l’alcoolisme des pêcheurs

À l’aube du XXe siècle, les conditions de vie au sein des ports sardiniers du sud Finistère sont particulièrement déplorables. Une catégorie de la population est particulièrement fragile : les marins pêcheurs. Soumis au stress et à l’éloignement, ils sont également touchés par la tuberculose qui fait des ravages. La misère des populations maritimes s’explique notamment par la dépendance de leur rémunération à la pêche, et s’illustre par une mauvaise hygiène de vie, entre malnutrition, absence de soin, tabagisme et alcoolisme.

L’alcoolisme est l’un des principaux problèmes de santé sur le littoral. En 1897, la consommation annuelle d’alcool pur par habitant s’élève à 10,32L à Concarneau, à 11,12L à Douarnenez ou encore à 19,06L à Audierne. Si ces chiffres sont inférieurs à la moyenne d’autres départements bretons, on constate qu’ils sont bien plus importants sur le littoral que dans les terres. À Huelgoat par exemple, la consommation individuelle d’alcool de spiritueux ne dépasse pas le litre par habitant la même année. Chez les marins, cette alcoolisation massive survient à terre lors des retours ou des immobilisations, dans les nombreux cabarets des ports. L’alcoolisme des marins est également alimenté par la pratique courante du pot-de-vin.

S’il existe déjà des établissements d’aides aux marins, à la fin du XIXe siècle, l’assistance concerne des catégories particulières comme les pêcheurs de morues (Société des Œuvres de mer) ou les marins de commerce (Maisons du Marins). L’Œuvre des abris du marin, créée en 1899 en Cornouaille, est principalement dédiée aux marins-pêcheurs de la côte sud du Finistère. Elle se distingue des initiatives religieuses qui peuplaient le littoral par son origine privée, celle d’un homme, Jacques de Thézac.

Jacques de Thézac est un aristocrate né à Orléans en 1862. De santé fragile, il passe son adolescence sur le littoral de Charente-Inférieure où il découvre la navigation de plaisance et participe à des régates. En 1888, il se marie avec Anna de Lonlay, originaire de Lanriec (29), et le couple s’installe à Sainte-Marine. Sur les côtes, Jacques de Thézac prend conscience du statut prolétaire des pêcheurs et plus particulièrement du fléau que constitue l’alcoolisme au sein des populations maritimes qu’il côtoie. Catholique convaincu, il décide d’agir en faveur du monde maritime, s’inscrivant dans le courant de la doctrine sociale instituée par l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon VIII. Il est persuadé que les laïcs doivent jouer un rôle fondamental dans l’œuvre catholique et considère son engagement comme un apostolat laïc.

Un premier pas vers les marins : l’Almanach du Marin Breton

Sa première réalisation est la création de l’Almanach du Marin Breton en 1899, « une publication revêtant le caractère d’un ouvrage professionnel maritime et réunissant, avec un grand nombre de renseignements de métier, de nombreux sujets d’attraction tels que croquis amusants et chansons de marins ». Il est vendu à un prix bas, 0,25 franc en 1900, afin de favoriser sa diffusion auprès du plus grand nombre. Dès sa première édition en 1899, il remporte un grand succès. Ouvrage à la fonction éducative et à la forme moralisatrice, il contient en autres l’annuaire des marées, des instructions nautiques, des renseignements sur les avancées techniques du domaine maritime, ou encore des techniques de secourisme. Il dispense des conseils en matière d’hygiène, véhicule notamment des messages antialcooliques sous forme d’articles, de témoignages, de chansons, de dessins, etc. L’Almanach du Marin Breton est aussi illustré par les nombreuses photographies de Jacques de Thézac qui mettent en scène des moments de vie aux abris, sur les ports ou en mer. Également diffusés sous forme de cartes postales, ces clichés où les populations sont omniprésentes relèvent d’une démarche d’ethnographie maritime et constituent aujourd’hui les principales illustrations du quotidien des marins-pêcheurs du Finistère sud.

Le débarcadère de Men-Brial et l’abri du Marin de Sein en 1902. (Collection Musée de Bretagne)

L’Abri du marin : un cabaret alternatif

Pour Jacques de Thézac, ce premier pas s’avère insuffisant. Il met en place dès l’année suivante une deuxième solution qui impacte concrètement la vie des marins : les Abris du marin. Inspiré des sailor’s homes britanniques, l’abri du marin est pensé comme une alternative au cabaret, comme un lieu hybride offrant gîte, repos, convivialité, éducation et soin. Il est ouvert à tous les hommes inscrits maritimes.

En décembre 1899, un essai est tenté sur l’île de Sein, sur la pointe de Men-Brial, où un local est loué pour l’occasion. L’essai est concluant et conduit à la création du premier abri du marin l’année suivante au Guilvinec. En 1900 est aussi ouvert l’abri de l’île de Sein et l’année suivante ceux d’Audierne, Lanriec, Concarneau et le Palais, à Belle-Île. De 1900 à 1933, douze abris sont construits sur la côte du Finistère et un seul dans le Morbihan.

En 1904, l’Œuvre des Abris du Marin et de l’Almanach du Marin Breton est officiellement déclarée et son but est d’« étudier, de rechercher et de mettre en pratique dans l’esprit le plus désintéressé les moyens d’améliorer l’état tant moral que matériel des marins-pêcheurs, notamment en luttant contre l’alcoolisme ». L’œuvre mère est basée à Sainte-Marine et fonctionne avec des associations locales spécifiques à chaque abri. Si les membres fondateurs de l’œuvre étaient pour moitié des hommes attachés au monde maritime et des amis personnels du philanthrope, les associations locales fonctionnaient par et pour les marins. Ce fonctionnement avait pour conséquence de rendre les abris autonomes et de responsabiliser les marins. Les associations locales étaient dirigées par un « Comité local », composé d’une vingtaine de pêcheurs élus par leurs pairs, et le bon fonctionnement de l’abri était confié à un gardien, généralement ancien marin. Ce dernier était chargé d’éviter les conflits, d’assurer une bonne ambiance tout en faisant respecter le règlement intérieur. « Poste de confiance et de dévouement fraternel », le gardien était aussi informateur, chargé de tenir des rapports qu’il envoyait périodiquement à l’association mère, renseignant notamment sur la fréquentation de l’abri. Ces rapports constituent aujourd’hui, avec les clichés de Jacques de Thézac, des informations précieuses sur le quotidien des abris.

Les abris du marin étaient facilement identifiables à leur crépi rose vif et à leur forme originale. Souvent édifiés à un emplacement de choix sur le port, ils sont construits selon le principe d’unité normalisée mais leur taille varie en fonction de la population desservie. Autre caractéristique, sur leur façade étaient accrochées des maximes évangélistes, en français et en breton. On pouvait y lire : « Karet an eil egile » (Aimez-vous les uns les autres), « Doue, Henor hag ar Vro » ou encore son équivalent français « Dieu, Honneur et Patrie ». Leur plan est généralement simple et semblable : le rez-de-chaussée est dédié à une grande salle de commune et au logement du gardien tandis que l’étage est occupé par une salle de lecture et un poste de couchage. L’abri comprenait aussi un préau accolé au bâtiment qui servait aux activités extérieures.

La grande salle de l’Abri d’Audierne et son décor chargé. On aperçoit un phonographe en arrière-plan. (Collection Musée de Bretagne)

Au rez-de-chaussée se trouve la grande salle, pièce principale de l’abri qui se veut une alternative saine aux débits de boissons. Au sein des abris, la consommation d’alcool est prohibée. Pour remplacer l’alcool, des infusions d’eucalyptus sont servies aux marins. Elles sont prisées pour les vertus thérapeutiques qu’on leur prête mais aussi parce qu’il est rare que les cabarets servent des boissons chaudes et sucrées. Grâce aux bonbonnes installées dans la salle commune, les marins peuvent se servir librement des bolées de « véritable eau-de-vie », aussi appelée « eau salutaire », à savoir de l’eau minérale. Les jeux d’argent y sont également proscrits au profit de jeux plus sains comme les dominos, les dames ou les jeux de cartes. Lieu de repos et de convivialité, la salle de jeux est aussi équipée d’un phonographe qui permet de jouer des airs relayés dans l’Almanach du Marin Breton.

Les murs de la pièce étaient couverts d’affiches et de panneaux éducatifs, renseignant sur le monde de la mer et les théories hygiénistes. Des sentences moralisatrices, évangélistes et patriotiques étaient inscrites sur les murs et les poutres et rappelaient les comportements à imiter ou les dangers à éviter, notamment en matière de boissons. On pouvait par exemple y lire : « Le brigand prend la bourse ou bien la vie : la boisson, elle, prend la bourse, et la vie aussi. », « Faites aux autres ce que vous voulez qu’ils vous fassent », « Eau-de-vie pour le marchand, ôte-vie pour le client », « La patrie et ma gloire et mon unique amour », « Marin buveur : marin sans cœur, marin sans cœur : ruine et malheur »…

La campagne antialcoolique qui visait particulièrement les spiritueux, était relayée dans l’Almanach du Marin Breton sous forme de chansons, d’articles ou de dessins. À partir de 1908, Jacques de Thézac utilise des caricatures d’ivrognes, comme « K. Sissoif » ou « Yann Chopine », pour décourager les buveurs.

Les principes hygiénistes étaient également enseignés par le biais de conférences qui se tenaient aux abris et qui étaient présentées par des médecins, souvent amis du fondateur. Ces cours portaient sur des sujets comme la tuberculose ou l’alcool et étaient à destination des marins mais aussi des femmes qui étaient exceptionnellement autorisées à entrer.

Une table de lecture de l’Abri du Marin de Sainte-Marine durant l’hiver 1910-1911. (Collection Musée de Bretagne)

L’éducation pouvait se poursuivre en autonomie dans la salle de lecture, à l’étage. Les marins pouvaient y lire des récits de voyages, des cartes marines, des manuels nautiques et toutes sortes de publications, également récréatives. Un bureau permettait aux marins étrangers au port de correspondre avec leur famille grâces aux enveloppes et aux timbres mis à disposition. L’idée était d’encourager ces marins à expédier leurs revenus chez eux, pour éviter qu’ils soient dépensés dans les bistrots. À côté de la salle de lecture, un poste d’une cinquantaine de couchages permettait aux marins de passage de rester dormir et d’éviter de cabaner dans leur bateau. Jacques de Thézac fit installer une armoire à pharmacie dans chaque abri et les gardiens étaient souvent chargés de réaliser les premiers soins aux marins légèrement blessés.

Le préau accolé à l’abri offrait aussi la possibilité de réparer un filet ou une voile, de jouer aux quilles ou d’utiliser les haltères et les agrès mis à disposition. Les pêcheurs pouvaient également préparer leur cotriade grâce aux fourneaux de l’Abri.

Les associations locales animaient également la vie des populations maritimes en dehors de l’abri en organisant des concours, par exemple de natation, de chansons – publiées au sein de l’Almanach du Marin Breton- ou de régates de bateaux-modèles. L’éducation physique était au cœur des préoccupations et était encouragée par le biais de concours de plongeon, de godilles ou de gymnastique. Cette promotion du sport en tant qu’activité curative et préventive est à mettre en relation avec le développement des patronages sportifs catholiques qui survient à la fin du XIXe siècle. Ces concours étaient ludiques, sains mais aussi éducatifs : ils avaient pour but de prévenir les drames en cas de naufrage en encourageant notamment les marins à apprendre à nager. Dès 1899, l’Almanach du Marin Breton fait la promotion des flotteurs de sauvetage. Des articles illustrés de photographies diffusent des méthodes de réanimation de noyés et des cours de sauvetages sont également enseignés aux abris.

Le temps de « l’heureuse évolution sociale et économique du monde de la pêche »

Après la mort de Thézac en 1936, trois derniers abris sont construits à Saint-Guénolé (1952) et dans le Morbihan à Port-Maria (1939) et sur Houat (1950). Mais l’après-guerre et la modernisation de la pêche marquent le déclin progressif des abris, qui se manifeste par une baisse de fréquentation. L’amélioration de la situation économique, matérielle des marins et des conditions de pêche a rendu les abris désuets. D’autres organismes officiels se sont substitués aux diverses activités des abris (Secrétariat Social Maritime, École d’Apprentissage Maritime). À partir de 1952, les abris ferment leurs portes, à commencer par celui de Roscoff.

En 1985, René Georgelin, administrateur général des affaires maritimes à Brest affirme que les abris sont « dépassés par l’heureuse évolution sociale et économique du monde de la pêche », et décide la fermeture des trois derniers établissements encore ouverts, les abris de Sainte-Marine, du Guilvinec et de Poulgoazec.

Si la plupart des abris ont été vendus après leur fermeture, d’autres ont trouvé une nouvelle fonction au sein des ports finistériens. Les abris de Poulgoazec (1933) et de Saint-Guénolé (1952) sont restés dans le domaine maritime : le premier est propriété du comité local des pêches et accueille plusieurs associations tandis que le second est aujourd’hui une agence du Crédit maritime mutuel. Dès sa fermeture en 1959, l’abri de Concarneau a été transformé en auberge de jeunesse. D’autres ont trouvé une vocation culturelle comme les abris de Sein et de Sainte-Marine réhabilités en musées, ou celui du Guilvinec, devenu médiathèque. À Douarnenez, l’abri du marin a abrité le siège de la revue Chasse-Marée de 1981 à 2018. La récente inscription de quatre abris au titre de Monuments Historiques en 2007 illustre la reconnaissance de ces édifices en tant qu’élément patrimonial d’intérêt et garantit leur conservation pour les années à venir.

Les Abris de marins constituent aujourd’hui le témoignage d’un pan de l’histoire maritime bretonne et d’une œuvre sociale ambitieuse, celle d’un philanthrope dont la mission perdure. Dans la continuité de l’œuvre de Jacques de Thézac, l’association des Abris du Marin aide financièrement les pêcheurs en difficulté, tout comme l’Œuvre du Marin Breton qui continue par ailleurs à publier chaque année l’Almanach du Marin Breton.

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Bibliographie

FILLAUT Thierry, Les Bretons et l’alcool : XIXe-XXe siècle, Rennes, Éd. École nationale de la santé publique, 1991.

FORRER Anne, Les pêcheurs côtiers de Cornouaille (1899-1936) – Les soins dans les Abris du marin et dans l’Almanach du Marin Breton, Nantes, Ed. Coiffard, 2019.

GUESDON Yann, Marins pêcheurs de Cornouaille, Plomelin, Ed. Palantines / Musée Départemental Breton, 2006.

TANTER Frédéric, Les Pêcheurs bretons et les Abris du marin en cartes postales anciennes, Pont l’Abbé, Ed. Sked, 1995.

La santé et la mer en Bretagne, Journée d’étude organisée par la section d’Anthropologie médicale de l’Institut Culturel de Bretagne… tenue le 26 octobre 1991 à la Station biologique de Roscoff, Rennes, Institut Culturel de Bretagne Skol-Uhel ar Vro, 1997.

Marins du Finistère : Jacques de Thézac et l’œuvre des abris du marin, Catalogue de l’exposition tenue au Musée départemental Breton, Quimper, 30 avril-30 août 1998, Quimper, Musée départemental Breton, 1998.

https://www.marinbreton.com/ Le site de l’association de l’Œuvre du Marin Breton qui aide financièrement les marins en difficulté et publie l’Almanach du Marin Breton.

http://www.lesabrisdumarin.fr/ Le site de l’association Les Abris du Marin qui aide financièrement les marins en difficulté.

> Marianne Caradec

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Marianne Caradec est étudiante en Histoire de l'art à l'université Rennes II. Elle est membre du collectif Rubrikenn Istor Breizh.