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L’indépendantisme catalan puni par 100 ans de réclusion en Espagne

Lundi 14 d’octobre à 9h30 tombait le verdict du Tribunal Suprême espagnol contre les indépendantistes catalans : de 9 à 13 ans de prisons ! Les juges espagnols condamnent les présidents d’associations civiques, l’ex-présidente du Parlement de Catalogne, le vice-président du gouvernement catalan et 5 de ses ministres pour « sédition » et « détournement de fonds ». Une sentence qui place la justice espagnole au même niveau que les normes de la Turquie en pleine Union européenne.

Au total, quelques 100 ans de prison pour défendre l’indépendance démocratique du pays, pour avoir organisé des manifestations pacifiques, des débats au Parlement et un référendum ont été décidés.

Fonction Peine
Oriol JUNQUERAS Vice-président 13 ans Sédition, malversation
Raül ROMEVA Ministre des Affaires étrangères 12 ans Sédition, malversation
Jordi TURULL Ministre de la présidence 12 ans Sédition, malversation
Dolors BASSA Ministre des Affaires sociales 12 ans Sédition, malversation
Carme FORCADELL Présidente du Parlement 11 ans ½ Sédition
Josep RULL Ministre de l’environnement 10 ans ½ Sédition
Joaquim FORN Ministre de l’intérieur 10 ans ½ Sédition
Jordi SÀNCHEZ Président de l’ANC 9 ans Sédition
Jordi CUIXART Président d’Òmnium Cultural 9 ans Sédition
Santi VILA Ministre des entreprises 60 000 € Désobéissance
Meritxell BORRÀS Ministre des administrations 60 000 € Désobéissance
Carles MUNDÓ Ministre de la justice 60 000 € Désobéissance

Immédiatement des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue dans toute la Catalogne pour bloquer les principaux axes de communication, les voies de chemin de fer, lignes de métro et plusieurs édifices publics, en réponse au mot d’ordre de l’organisation « Tsunami democràtic » qui annonce s’être préparée à résister par des mobilisations permanentes et des opérations de désobéissance civile. Les milliers de policiers espagnols déployés dans toute la Catalogne ainsi que les Mossos d’Esquadra, la police catalane, ont fait face aux manifestants jusque tard dans la nuit. Des heurts ont eu lieu entre les policiers et les manifestants au point phare des mobilisations : l’aéroport de Barcelone. Un des deux terminaux a été occupé pendant toute la journée par des dizaines de milliers de personnes et ont contraint à l’annulation de 108 vols, environ 10 % du trafic. De même, tous les accès à l’aéroport et les transports publics ont été interrompus par une marée humaine. La mobilisation a été levée à 23h30 après des échauffourées et avec la promesse de Tsunami democràtic de revenir.

Verdict de la honte, vengeance, injustice

Le Guardian britannique titrait « la honte de l’Espagne » pour qualifier des verdicts qui ont plus à voir avec la vengeance et l’inquisition qu’avec la justice. L’annonce du verdict a été faite le même jour où 79 ans plus tôt, l’Espagne rendait le verdict de condamnation à mort du président de la Generalitat de Catalogne Lluís Companys, le 14 octobre 1940, arrêté en France et livré à Franco. Le président catalan était fusillé le lendemain pour avoir défendu la République – espagnole – et la démocratie.

Après avoir pris connaissance des plus de 400 pages du verdict tout au long de la journée du lundi, les juristes n’en croient pas leurs yeux : aucune preuve ne vient corroborer les accusations, aucune violence n’est retenue ni démontrée et malgré ces évidences, les juges décident des peines les plus lourdes pour « sédition » et « malversation ». Le verdict explicite « qu’à aucun moment les décisions politiques des Catalans n’ont eu pour conséquence l’indépendance, ni n’ont mis en péril de l’ordre constitutionnel ; elles étaient destinées à forcer l’État à négocier ». Des condamnations incompréhensibles donc ! Ou très claires, si l’on s’inscrit dans la logique de l’objectif de l’exécutif espagnol : « décapiter le mouvement politique indépendantiste ». Objectif atteint donc pensent les juges et les politiques (PSOE, PP, Ciudadanos). Tous – Pedro Sanchez en premier le jour même du verdict – réclament une application stricte de la sentence et menacent d’instaurer l’état d’urgence en Catalogne en cas de troubles. Aucune concession donc des socialistes qui semblent désormais s’aligner sur les positions les plus dures et intolérantes de la droite et de l’extrême-droite espagnole. Soit l’Espagne est incapable de prendre la mesure du mouvement de rupture profond et croissant qui est désormais une réalité sociale et politique majoritaire en Catalogne, soit la stratégie choisie pour « résoudre » la crise est de jeter de l’huile sur le feu, de provoquer la violence de manière à écraser le mouvement par la force. Dans le silence et la complicité des membres de l’Union européenne.

Réprobation générale en Catalogne

Les réactions de responsables de tous types ne se sont pas faites attendre en complément des centaines de milliers de manifestants. Des indépendantistes – Junts per Catalunya, ERC, CUP – jusqu’au Comuns – branche catalane de Podemos – les condamnations du verdict se sont succédées. Le président de Catalogne, Quim Torra, a rejeté publiquement une sentence « injuste » basée sur des faits inventés. Le président a qualifié le jugement « de procès politique » et a exigé une « amnistie pour les prisonniers et la fin de la répression ». Torra a renouvelé son « engagement en faveur de la démocratie et de l’autodétermination pour construire un pays meilleur ». Une réunion extraordinaire du gouvernement et une séance spéciale du Parlement sont programmés dans les jours qui viennent. De nombreuses mairies ont suspendu leurs activités pour les jours à venir et ont retiré les drapeaux espagnols. Des clubs de football – le Barça, Girona – la Fédération catalane ont suspendu leurs activités et diffusé des communiqués de dénonciation de la répression.

Messages des prisonniers

Lundi deux des condamnés, Oriol Junqueras, vice-président catalan, et Jordi Cuixart, président d’Òmnium cultural, réussissaient à faire sortir de leur prison des messages enregistrés. Le premier dénonçait une « vengeance » et un « châtiment contre tous les Catalans », une décision qui est une « condamnation de la démocratie et de la liberté d’expression ». Junqueras incitait à « persister » et avertissait : « rien ne nous arrêtera sur le chemin de l’indépendance ». Cuixart de son côté exprimait sa colère et sa tristesse, mais invitait les Catalans qui se sentent « toujours plus fort » à « récidiver » avec son expression désormais fameuse : « Ho tornarem a fer » (nous le ferons à nouveau).

La Catalogne bloquée et les premiers affrontements

Le bilan de la première journée de mobilisation a été évaluée à 224 points de blocages dans tout le pays, 134 blessés (dont deux graves un jeune a eu l’œil crevé par un tir de la police, un autre les testicules écrasés par les coups de matraques), des manifestations dans tous les Pays Catalans, de València a Majorque en passant par Perpignan et Andorre. Le lendemain mardi 15, outre les points de blocage qui se sont reproduits un peu partout, la nouveauté sont les affrontement qui se sont produits dans des plusieurs villes catalanes : Barcelone, Tarragone, Lleida, Girona… jusque tard dans la nuit, avec des multiples feux allumés dans le centre de Barcelone. Les forces de l’ordre ont intensifié les charges, tirs de balles en caoutchouc et tentatives de dispersion contre les dizaines de milliers de personnes rassemblées devant les préfectures. Comme lors de la répression du référendum, plusieurs observateurs et organisations ont déjà dénoncé les violences policières contre des manifestants pacifiques et même contre les journalistes. Le ministre espagnol de l’intérieur a annoncé que les services de police travaillent à identifier les responsables des manifestations – Tsunami democràtic – qui seront poursuivis et traduits devant la justice. Plusieurs juristes s’inquiètent désormais de la dérive autoritaire de l’Espagne où la jurisprudence du verdict du Tribunal Suprême interprète les manifestations contre l’autorité ou contre les lois à la « sédition » et les actions de désobéissance civile et protestations pacifiques à des incitations à la violence.

Puigdemont de nouveau cible de Madrid

Le président catalan exilé en Belgique a tenu une conférence de presse pour dénoncer à son tour le verdict « honteux », la répression des idées politiques et l’attaque des droits fondamentaux (liberté d’expression, droit de manifestation). Dès mardi, le juge d’instruction Llarena envoyait pour la troisième fois – après l’avoir retiré par deux fois – un mandat d’arrêt européen pour essayer d’obtenir l’extradition de Puigdemont et lui infliger les mêmes peines que les prisonniers politiques déjà condamnés. Bruxelles a rejeté pour le moment la demande qui n’a pas été déposé dans une langue officielle du pays, mais seulement en espagnol.

Des fuites organisées

Dimanche 13 octobre la presse espagnole avait publié des « fuites » selon lesquelles les accusations de rébellion auraient été écartées et que les condamnations porteraient sur les chefs de sédition et malversation et se situeraient entre 10 et 15 ans de prison pour les plus lourdes peines. Le président du tribunal Manuel Marchena s’était dit « contrarié » par ces fuites dénoncées par les avocats de la défense qui n’ont de cesse de souligner le caractère peu démocratique de la justice espagnole. Une contrariété bien peu convaincante quand on sait la politisation constante du procès, les connivences constantes des magistrats avec la droite et l’extrême droite, et les manipulations permanentes de la vérité qu’ont utilisées policiers et juges pour pouvoir condamner les indépendantistes.

Mobilisations dans la durée

Les manifestations réunissant droite et extrême droite à Barcelone n’ont pas réussi samedi à remplir la plaça de Catalunya (10 000 personnes selon une estimation généreuse de la police municipale – ils étaient estimés à plus de 60 000 manifestants l’année dernière). Ils étaient une centaine de « falangistas », franquistes et autres fascistes à manifester à la plaça d’Espanya pour célébrer « l’hispanité », la fête nationale (ex fiesta de la raza sous Franco).

El Consell per la República de Bèlgica et son assemblée d’élus ont décidé d’ouvrir des délégations – dont une à Perpignan en Catalogne Nord. Deux nouveaux conseils municipaux – celui d’Arenys d’Amunt, la première ville qui avait organisé un référendum sur l’indépendance et celui de Vilada – ont décidé de se constituer en « Consell local de la República », en coordination avec le Consell de Belgique. Les communes constituées en conseil de la République sont déjà au nombre de 16.

Dimanche 13 d’octobre avaient eu lieu les premières mobilisations :

  • Premier seating à la gare de Sants à Barcelone ; 500 personnes se rassemblent devant la gare TGV et dans le hall pour un « Picnic per la República » et une occupation des lieux. La police catalane a bloqué l’accès aux quais et au métro et évacué un par un les manifestants.

  • Manifestation plaça d’Espanya et interruption de la circulation des grandes artères de Barcelone (Gran Via).
  • Manifestations dans les rues de Sitges où logent les policiers espagnols envoyés par Madrid. Concert de casseroles organisé par les CDR de la ville. Des centaines de personnes scandent les slogans : « Fora les forces d’ocupació » (Dehors les forces d’occupation). La police catalane empêche les manifestants d’arriver jusqu’aux hôtels des policiers espagnols.

L’ANC a convoqué plus de 30 manifestations à travers le monde et en Europe.

Prisonniers mis au secret à Madrid

La famille d’un des militants indépendantistes raflés le 23 septembre dernier dénonce que celui-ci a été mis au secret dans une prison madrilène où il est en cellule sans lumière et sans avoir pu encore parler avec son avocat.

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.