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Ana Sohier : « densifier Rennes se traduit par une délocalisation de l’étalement urbain »

Rennes

Ana Sohier est élue de l’UDB à Rennes, déléguée au patrimoine et à la politique linguistique. Récemment, elle publiait une tribune dans Ouest-France au sujet de l’urbanisme et de ses conséquences sociales. Une tribune qui augure plus ou moins de la prochaine campagne électorale des municipales. L’élue UDB a accepté de répondre à quelques questions du Peuple breton.

Le Peuple breton : Il y a peu, vous publiiez une tribune sur Ouest-France à propos de l’urbanisation et du patrimoine à Rennes. Pourquoi ces thèmes ?

Ana Sohier : D’abord parce que je suis déléguée au patrimoine et qu’il est nécessaire d’alerter quand on voit que l’urbanisation commence à empiéter sur l’équilibre entre le bâti ancien et le contemporain. Nous ne sommes pas obligés de subir la banalisation architecturale et de la standardisation du logement propre à nos sociétés contemporaines. Ce n’est pas une fatalité !

Ces problèmes d’urbanisme ne sont-ils pas liés à la métropolisation ?

Bien sûr que si ! Durant ce mandat comme durant le précédent, j’ai abordé plus d’une fois la question de la métropolisation. De façon entêtée sûrement, j’ai essayé de faire entendre ma voix et celle de l’UDB sur ce sujet primordial : le lien au sol. Car la métropolisation est un processus : celui d’une dé-territorialisation, d’une extraction de son milieu. Rennes rayonne et personne ne s’en plaindra. Mais si pour rayonner si faut piller les ressources des voisins, alors nous nous devons, en tant que parti de gauche, de tirer la sonnette d’alarme.

Un territoire n’est pas un espace. La différence entre les deux concepts est que l’un est habité et le second n’est qu’une vue de l’esprit. Chaque territoire a une capacité d’accueil. Une réalité géographique liée à des ressources données. C’est ce qui avait valu à notre groupe, lors du mandat précédent, de s’opposer à l’implantation de l’usine Dalkia qui ratissait bien au-delà de la métropole pour se fournir en bois. N’importe quel écologiste sait en effet que les ressources de notre planète ne sont pas illimitées et qu’on ne peut concentrer la population sans les détruire. La question à nous poser est donc la suivante : voulons-nous que Rennes soit une ville prédatrice ? Acceptons-nous sa domination sur le reste de la Bretagne ? Pour l’UDB, la réponse à ces deux questions est clairement non.

Quelles pistes pour contre-carrer cette tendance à la concentration urbaine, démographique et économique ?

En réalité, c’est l’absence de pouvoir régional qui, par le mécanisme de la concurrence des territoires et d’un égoïsme local, a entraîné cette situation. Une région aux pouvoirs faibles n’est pas en mesure de redistribuer correctement. Comment les mécanismes de péréquation du Conseil régional pourraient compenser les déséquilibres économiques quand le budget régional pèse à peine plus que ceux de Rennes et de Rennes métropole ? Notre première piste, c’est donc d’abord de coordonner le développement des métropoles (Nantes comprise) et du reste du territoire grâce à une action régionale forte.

Le développement d’une ville suppose du temps. Or, la ville de Rennes se développe à un rythme inédit dans son histoire alors qu’elle a mis plusieurs siècles pour se forger son identité, sa forme. Ceci n’est pas sans poser de problèmes majeurs au premier rang desquels la circulation et le logement. Concentrer l’emploi suppose de favoriser la mobilité et les engorgements qui s’y réfèrent. Le souhaitons-nous ? De même, être une ville attractive est certainement globalement positif d’un point de vue économique, mais que répondons-nous aux jeunes travailleurs qui ne parviennent plus à se loger ? Que répondons-nous à ceux qui font face à des tarifs prohibitifs et doivent trafiquer jusqu’à leur fiche de paie pour espérer vivre près de l’endroit où ils travaillent ?

Nous souhaitons donc agir sur les dispositifs permettant une densification des ménages à logements équivalents. Nos propositions concernent aussi l’architecture afin d’éviter la banalisation des villes de France. Nous vivons dans un lieu particulier, nous méritons une charte architecturale particulière ! Nous réclamons enfin une large étude sur les déplacements contraints car la politique de Rennes a une influence directe sur son aire urbaine et au-delà. Où habitent les gens ? Pourquoi y habitent-ils ? Et où travaillent-ils ?

Dans Le Mensuel de Rennes, la Maire de Rennes, Nathalie Appéré, déclarait qu’il était nécessaire de construire pour pouvoir accueillir les populations plus modestes. Sébastien Sémeril, l’adjoint à l’urbanisme, estime que la densification est la seule manière d’éviter l’étalement urbain. Que leur répondez-vous ?

Vu le ticket d’entrée, ce qui se construit dans le centre de Rennes n’est clairement pas destiné aux jeunes ménages ! Je n’ai pas l’intention de critiquer la politique de la ville : ce qui a été fait pour le logement social ou l’accession à la propriété des plus modestes est positif. En revanche, le rythme d’arrivée (près de 9000 habitants de plus chaque année) nécessite de revoir les politiques publiques, de les repenser.

Enfin, si densifier Rennes se traduit par une délocalisation de l’étalement urbain, quel est l’intérêt politique ? La ville de Rennes parvient bon an mal an à rester contenue au sein de sa rocade, mais d’autres communautés de communes ou d’agglomération en Ille-et-Vilaine ne jouent pas le même jeu et laissent proliférer les lotissements tout aussi standardisés et consommateurs de foncier. Car inutile de le nier : ceux qui ne trouvent pas leur bonheur à Rennes vont ailleurs… Nous ne souhaitons pas remettre en cause la ceinture verte, mais densifier les centres et non plus le centre. Cette vision polycentrique de l’aménagement du territoire est ce qui a toujours fait l’originalité de l’UDB. Difficile de le réaliser quand, du fait de ce gouvernement et des précédents, les services publics et les commerces de proximité s’éloignent de ces centres… ce qui génère des déplacements auparavant inutiles.

Enfin, on constate que lors de la grève de la RATP à Paris, certaines entreprises ont proposé à leurs salariés du télétravail. Si c’est possible pour des grèves, cela doit être possible à d’autres moments, non ? Un peu plus de confiance dans les salariés pourrait permettre de réduire les transports.

C’est finalement de qualité de vie pour tous dont on doit parler et non de croissance, non ?

En effet et cela me permet de faire une transition vers un sujet connexe et grave : celui de l’accueil des réfugiés. Un nouveau camp est installé à Rennes, dans le parc des Gayeulles. Plus de 400 personnes y vivent dans des conditions déplorables. Nathalie Appéré cherche à loger en urgence les familles afin de rester fidèle à son engagement de campagne et ne laisser aucun enfant à la rue. Nous soutenons cet effort. Hélas, ce volontarisme ne suffit pas. Nous devons, car c’est un devoir d’humanité, assurer à toutes les personnes présentes sur notre territoire le minimum vital à savoir l’accès à l’eau à l’alimentation et, plus tard, au chauffage. C’est aussi cela la qualité de vie ! Or, c’est une mission de l’État qu’il ne prend pas en charge ou pas suffisamment.

Face à ce drame sanitaire et humain qui touche beaucoup de grandes villes, la Préfète nous rappelle juste la loi à savoir que seuls les demandeurs d’asile peuvent prétendre aux 1 579 places d’accueil pour l’Ille-et-Vilaine. Que ferons-nous des autres ? Forte de son poids, la ville de Rennes doit prendre l’initiative avec d’autres maires de France de mener un bras de fer contre l’État pour assurer à ces personnes un accueil digne. Les régulariser permettrait à ces personnes de devenir autonomes. Alors que de nombreux employeurs peinent à recruter du personnel, voir certains réfugiés déboutés de leur demande alors qu’ils sont en possession d’une promesse d’embauche est incompréhensible.

Un logement pour tous en somme ?

Notre ville ne doit pas simplement rayonner, elle doit accueillir dans de bonnes conditions et favoriser l’intégration. Comment mieux se sentir intégrer qu’en ayant un chez soi ? Le récent sondage commandité par Dibab sur la question de la réunification administrative nous confirme d’ailleurs quelque chose que nous savions déjà à savoir que l’identité bretonne est intégrative. En Ille-et-Vilaine, 90 % de la population se sent bretonne contre 81 % pour le Finistère par exemple. Rennes attire pourtant beaucoup plus de nouveaux arrivants extérieurs à la Bretagne que Brest ou Quimper. C’est un indice supplémentaire en faveur d’une intégration assez rapide de beaucoup de nouveaux arrivants. Que ces derniers se sentaient Bretons avant d’arriver ou qu’ils y viennent du fait d’un accueil de qualité et d’une prise en considération de ce qui fait leur différence, l’UDB a l’hospitalité à cœur. Y compris des réfugiés. Mais l’hospitalité ne consiste pas à faire dormir son invité dehors ou dans de mauvaises conditions. Sachons donc prendre le temps d’accueillir dignement nos concitoyens. En commençant par faire cesser la course à l’échalote que se mènent les grandes villes dont Rennes et Nantes !

 

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Le Peuple breton est un magazine d’opinion, mensuel, entièrement bénévole fondé en 1964. Il est tiré à 4000 exemplaires papier par mois.