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Algérie : assiste-t-on à une révolution ou une évolution ?

Algérie
Le 8 mars à Alger

[NDLR] La guerre d’Algérie a donné naissance à l’Union démocratique bretonne et à son journal, Le Peuple breton. Il est donc logique que nous traitions de l’évolution de ce pays. Les articles très longs sont plutôt rares sur ce site car nous réservons la réflexion de fond à la version papier du Peuple breton. Cela étant dit, cet article d’actualité de notre ami Salah Hannoun, défenseur des droits, méritait d’être accessible à tous. Un peu de géopolitique mérite bien un effort de lecture !

Depuis le 16 février dernier et le début des manifestations contre le président Bouteflika, à Kherrata en Kabylie, la situation politique algérienne ne cesse de connaître des fluctuations et ce, au gré des imposantes manifestations de rue, en Kabylie, à Alger et dans les autres grandes villes du pays, et des prises de position de la présidence et de l’armée, entre fausses promesses d’une réelle transition démocratique et véritables sournoiseries et autres manipulations politico-médiatiques.

Hier, le 2 avril, au summum d’une insoutenable tension et d’un bras de fer avec le chef de l’État-Major de l’armée, fidèle parmi les fidèles du « cercle présidentiel », le président Bouteflika a « présenté » sa démission, conformément à la terminologie officielle. Un communiqué diffusé par l’APS (Algérie Presse Services), l’agence officielle, est venu confirmer les rumeurs qui n’ont point cessé de circuler au niveau des rédactions d’Alger et sur les réseaux sociaux ces dernières 48h.

Cette même agence, l’un des canaux d’expression de tous les pouvoir successifs, a publié 1h avant l’annonce de la démission du Président Bouteflika, un communiqué de l’armée algérienne rendant compte des décisions prises par son Etat-Major qui était en conclave aux Tagarins, siège du ministère de la défense, sur les hauteurs d’Alger. A la lecture de ce communiqué, constat a été fait que l’armée venait de décider du sort du président et de son « cercle présidentiel », composé de sa fratrie et des membres de cette oligarchie qui a gravité autour de lui durant deux décades.

Dans son communiqué, le Général des corps d’armée, Gaïd Salah, chef de l’État-Major et vice-ministre de la défense, qui venait d’être conforté à ce poste la veille lors de la désignation du nouveau gouvernement, a tiré à boulets rouges sur le « cercle présidentiel » présenté comme une « bande » qui utilise la fraude et la corruption pour gouverner, tout en exigeant l’activation de l’article 102 de la constitution algérienne inhérent à l’empêchement du président pour cause de maladie. Cette exigence a été assortie d’une condition, celle de l’immédiateté de son application. Peu de temps après, le canal d’information a été utilisé pour annoncer donc la démission du président Bouteflika.

L’armée commande toujours

De ce fait, avec ce communiqué de l’État-Major de l’armée, son chef a prouvé, à considérer qu’on ait besoin d’une telle preuve, que l’armée a toujours été le socle du pouvoir en Algérie. C’est elle qui intronise ses présidents et c’est tout aussi elle qui les détrône. Et Bouteflika a vécu cela à quatre reprises durant sa longue carrière politique : en 1965 durant le coup d’État militaire qui a porté Boumédiène à la présidence et Bouteflika au ministère des affaires étrangères. En 1978, à la mort du président Boumédiène, quand l’armée avait décidé de placer Chadli Bendjedid à la tête de l’État, en sa qualité du plus âgé officier de l’armée dans le plus haut grade (cela ne s’invente pas), alors que Bouteflika était le dauphin tout désigné. Et en 1999, quand cette « grande muette » a rappelé le même Bouteflika pour donner une couverture politique à l’accord militaire négocié par le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, la police politique de l’armée) avec les groupes terroristes islamistes.

Durant toutes ces années, la cohabitation entre les deux pôles, armée et présidence, a été en dents de scie, la confrontation ayant culminé, en 2015, lors de la « mise à la retraite » du général des corps d’armée Mohamed Médiène dit Toufik, l’omnipotent directeur du DRS depuis 25 ans. Avec cette décision, présentée comme une victoire politique par le clan de Bouteflika, les observateurs se sont empressés de déduire que l’armée venait d’être domestiquée par le président qui s’est toujours targué de refuser d’être un 3/4 de président. Les événements de ces 48h leur ont donné tort.

Le président Bouteflika vient donc de faire les frais de cette triste réalité politique algérienne : la primauté du militaire sur le civil. Même si cette démission est présentée comme étant une décision personnelle du chef de l’État, alors qu’on le sait très malade, ce n’est un secret pour personne que c’est l’armée qui a pesé de tout son poids, fort lourd au sein des institutions de l’État algérien, pour faire bouger les lignes. C’est cette même armée qui a fait « démissionné » le président Chadli Bendjedid, en janvier 1992, pour imposer l’arrêt du processus électoral qui avait donné, après un scrutin biaisé d’avance, vainqueurs les intégristes islamistes du FIS (Front islamique du salut) qui sont à l’origine des GIA (groupes islamistes armés) qui ont commis des massacres à grandes échelles et des crimes contre l’humanité. 27 ans après donc, dans un contexte politique totalement différent, et à l’ère des Facebook, Twitter et Google, la logique du « président démissionné » prime chez les généraux algériens qui pourtant, ont toujours été la colonne vertébrale du pouvoir et les marionnettistes de ses présidents.

Il est vrai que, cette fois-ci, la très forte mobilisation citoyenne, entamée le 16 février dernier à Kherrata en Kabylie, a donné une occasion à l’armée de se défaire d’un président malade et d’un clan présidentiel fort encombrant qui, de par leur entêtement à garder le pouvoir, notamment en dehors des clous constitutionnels avec la prolongation du quatrième mandat du président au-delà du 28 avril prochain, empêchant de facto la désignation d’un candidat du « consensus », ont mis en danger les équilibres des clans au pouvoir (militaires, partis politiques satellitaires, oligarchie financière imbibée dans la rente pétrolière, certains cercles médiatiques).

Après avoir commencé par menacer les manifestants au début de la « prosta citoyenne », celle-ci -nous ne le dirons jamais assez- étant la résultante d’une longue et difficile lutte pour la démocratie depuis la répression du « Printemps berbère» en avril 1980, en passant par le « Printemps noir de Kabylie » avec son lot de 126 jeunes assassinés par les gendarmes et des milliers de blessés, alors que les médias veulent l’imposer comme étant le fruit d’une génération Facebook spontanée sortie ex-nihilo, le Général des corps d’armée a changé de fusil d’épaule (sans jeu de mots aucun) en lénifiant son discours au fur et à mesure que les cortèges des manifestants grossissaient par millions.

Vu la forte mobilisation, c’est lui-même qui a demandé l’application de l’article 102 de la constitution inhérent à l’empêchement du président pour cause de maladie, alors que cette demande a été formulée par l’opposition depuis 2013 et l’AVC du président. Dans son communiqué d’hier, il a tressé des lauriers au peuple qui est devenu, subitement, la « seule source de pouvoir et de souveraineté ». Pourtant, ce même peuple a été réprimé chaque fois qu’une tentative de mobilisation a fait poindre le bout de son nez, notamment lors des passages en force par le président durant les mascarades électorales passées.

En se drapant des oripeaux de la légitimité populaire, par le discours et les mots choisis, par opposition au président Bouteflika qui s’accroche au pouvoir, le peuple est flatté dans le sens de ses revendications citoyennes subitement considérées comme « civilisées, patriotiques ». Il ne restait donc qu’à faire siennes les revendications du « système dégage », « vous avez volé le pays, espèces de traîtres » (et autres slogans des manifestants). Ce Rubicon a été franchi, hier, sabots et treillis baissés.

Maintenant que cette victoire symbolique est acquise, l’Algérie entre dans le dur : celui de la rupture avec Bouteflika, son pouvoir et son système. Il se trouve que celui qui vient de « démissionner » le président Bouteflika, le général Gaid Salah en l’occurrence, est l’un des visages hideux de ce pouvoir dictatorial. C’est ce même Bouteflika qui l’a désigné à la tête de l’armée en 2004. Durant ces 15 années, il n’a trouvé rien à redire ni sur la gestion chaotique du président Bouteflika, ni sur la fraude érigée en système de maintien au pouvoir, ni sur la corruption généralisée, ni sur les violations à répétition des droits humains. Depuis hier, il tente de se donner l’image d’un héraut.

Une période de transition ?

Cette « démission » acquise, de facto, l’Algérie entrouvre les portes d’une période de transition qui est codifiée de jure par la constitution. Le gros souci, et c’est là où le bât blesse, c’est que cette transition, sauf décision contraire qui surviendrait ces prochains jours, chose à ne pas écarter vu l’évolution frénétiques des événements, sera dirigée par un futur président par intérim, Abdelkader Bensalah, le président actuel du Sénat, qui dirige le parlement depuis 22 ans (assemblée nationale puis sénat) et par un premier ministre, Noureddine Bédoui, ministre de l’intérieur depuis 2014, donc chef d’orchestre de la fraude électorale et de la systématique répression des militants démocrates, et qui vient d’être désigné par Bouteflika à ce poste. En résumé, le peuple exige par millions une transition qui se fera sans Bouteflika et son système et contre eux ; L’armée dégaine la destitution de Bouteflika mais en laissant ses larbins gérer la transition alors qu’ils sont honnis par le peuple. Trouvez l’erreur !

Quid donc de l’avenir le plus proche ? La nuit dernière, à l’annonce de la « démission » de Bouteflika, des milliers de personnes sont sortis à Alger pour fêter cet événement car, nonobstant le contexte politique actuel, c’en est un quand on regarde dans le rétroviseur : il y a de cela juste deux mois, Bouteflika et tous ses serviteurs allaient imposer, dans le mépris de la volonté populaire, un cinquième mandat pour un homme gravement malade et totalement absent de la scène politique et médiatique, au point de se faire représenter par un cadre symbole de la honte nationale.

Aujourd’hui, le président a été obligé de titrer sa révérence et son oligarchie interdite de sortie du territoire national et est sous le coup de procédures judiciaires ouvertes par le parquet général près la cour d’Alger, ces dernières 48h, pour des faits de corruption, à l’image d’un Ali Haddad, patron du FCE (forum des chefs d’entreprises, le Medef local), l’un de ses soutiens actifs, placé sous mandat de dépôt et incarcéré ce jour à la prison d’ El Harrach à Alger, lui qui s’affichait tout le temps avec le frère du président, Said Bouteflika, le président de fait depuis la maladie de son frère en 2013. Vu la célérité de ces procédures, et connaissant la lenteur du système judiciaire et de sa dépendance au pouvoir politique puissant du moment, ce n’est point une erreur que de dire que ces procédures ont été diligentées sur instruction de l’armée afin de les utiliser comme des leviers de pression contre le président et Said, son frère conseiller, en sus de leurs zélateurs. Au stade actuel, on peut dire que le message est passé comme une lettre de cachet. Ceci est de nature à annoncer de futures chasses aux sorcières, ce qui ne sera pas de bon augure pour un process politique qui se veut révolutionnaire dans ses méthodes et ses objectifs.

Cet enthousiasme doit donc être mesuré car les Algériens connaissent l’arrière-goût de cette soupe à la grimace. La vigilance est plus que jamais de mise, la destitution qui ne dit pas son nom du président Bouteflika ne signifiant aucunement, au stade des éléments dont nous disposons actuellement, le lancement d’un véritable processus transitionnel pouvant mener vers l’édification d’une seconde république et vers la démocratie.

Pouvoir assassin

Bouteflika en 2012

En janvier 1992, quand l’armée a décidé de « démissionner » le président Chadli Bendjedid, colonel de son État imposé de force en 1979 par ses « frères d’armes » au détriment du même Bouteflika, et d’arrêter le processus électoral, empêchant de fait la prise du pouvoir par les islamistes, le peuple a applaudi, globalement. Des franges importantes de la population se sont engagées, à juste titre, dans ce processus de lutte contre l’islamisme politique et son corollaire le terrorisme islamiste. Cependant, au moment où on (le « on » est volontairement mis en exergue ici) voulait sauver l’Algérie des griffes de l’islamisme politique et armé, le pouvoir militaire a détourné notre mobilisation pour sauver le système. C’est ce système-là qui est à l’origine de l’intronisation du président Bouteflika en 1999 et de son maintien jusqu’à maintenant ; c’est ce même système qui a imposé une infamante « grâce amnistiante » en janvier 2000 qui a libéré plus de sept mille terroristes islamistes. C’est toujours ce système qui a permis le viol de la constitution en 2008 afin de permettre à Bouteflika de lever le verrou constitutionnel de la limitation à deux mandats présidentiels et qui en a fait un président à vie. C’est ce système qui a ordonné aux gendarmes de tirer et d’assassiner 126 jeunes et d’en blesser des milliers d’autres en Kabylie, sans que justice ne soit rendue aux familles des victimes à ce jour.

In fine, c’est ce système, qui a imposé l’amnésie et l’impunité, contre lesquelles nous luttons depuis des décennies, surtout en Kabylie, ce système honni par les millions de marcheurs durant les manifestations de ces dernières semaines, qui tente de s’imposer comme le gérant de la transition démocratique. C’est comme si on mettait l’extincteur d’une maison qui brûle entre les mains des pyromanes.

Cette « protesta citoyenne » a certes marqué des points mais le plus important et le plus difficile est à venir. Le dire n’est point être négatif ou fataliste mais faire preuve de réalisme politique et d’une prise de conscience face aux méthodes dilatoires qu’utilise ce pouvoir pour se régénérer à souhait et maintenir sa pérennité.

Quelle démocratie future ?

Dans un pays ravagé par les affres de la dictature et de l’arabo-islamisme, il ne sera point aisé, même si les joyeuses manifestations ont donné une positive image du peuple, d’édifier une réelle démocratie parlementaire à contre-courant des résistances de ce système présidentiel actuel honni.

Une démocratie qui garantira dans sa constitution future les droits humains et l’égalité entre les citoyennes et les citoyens, avec la sécularisation de l’Etat en séparant le fait religieux du fait politique; une démocratie qui mettra fin définitivement à l’apartheid identitaire, culturel et linguistique qui frappe l’identité amazigh (berbère) par l’octroi à la langue Tamazight (Berbère) un statut constitutionnel officiel identique de jure comme de fait à celui accordé à la langue arabe depuis la première constitution en 1963 ; une démocratie qui extirpera l’Algérie des affres du centralisme jacobin, l’un des vecteurs porteurs des référents identitaires de ce système, dont Bouteflika n’est qu’un visage hideux, et qui mettra l’immensité du territoire algérien au service de la diversité culturelle et identitaire de ce pays en choisissant le système fédéral ou les autonomies politiques, linguistiques et culturelles régionales comme mode d’organisation de l’État.

Ces lignes directrices d’un projet de société moderne mises en avant permettront de baliser le chemin à prendre pour une transition réussie. La désignation d’une entité politique indépendante, gage de sa légitimité, pour gérer les affaires courantes et l’élaboration d’une nouvelle loi électorale sont des chemins pratiques qui mèneront vers l’organisation d’une élection présidentielle « propre et honnête » et durant laquelle l’expression de la volonté populaire ne souffrira d’aucune nuance. Tout en étant une voie technique, leur réalisation dans les prochaines semaines donneront un indice, sans préjuger du maintien de la mobilisation citoyenne, quant à la réelle volonté de l’armée d’aller vers une rupture totale avec ce système.

Les généraux algériens, maintenant qu’ils avancent à visage découvert dans l’arène politique et assument publiquement la primauté de leur décision politique, en faisant fi de la réalité constitutionnelle qui fait du président de la république le « Chef suprême des forces armées » du pays, ont une opportunité historique à saisir, au prorata des leviers politico-militaires dont ils disposent.

Dans son communiqué d’hier, le général de corps d’armée Gaid Salah a insisté sur le facteur temps : « nous estimons qu’il n’y a plus lieu de perdre davantage de temps… » Nous lui renvoyons cette lapalissade mais le temps n’est plus aux tergiversations, aux fausses solutions et autres manipulations. Au vice-Ministre de la défense, qui se targue de « soutenir le peuple jusqu’à ce que ses revendications soient entièrement et totalement satisfaites » de prouver qu’il est un homme de l’histoire et non pas un homme balayé par l’histoire car la seule revendication de ce peuple, sans cesse réclamée dans la multiplicité des slogans récents et des périodes historiques de luttes, a trait à l’urgence de la rupture totale avec ce système liberticide, ses méthodes et ses Hommes.

Les Algériennes et les Algériens, qui luttent, depuis le « Printemps berbère » d’avril 1980, pour un État civil, moderne et démocratique, malgré le sanglant piège idéologique et militaire de l’islamisme politique, ont applaudi, dans la vigilance, leur premier acte politique d’hier, en espérant qu’il soit le fruit de la mobilisation de ces dernières semaines et dont le combat est la résultante de sacrifices et de luttes pérennes, malgré les affres de la torture et de la répression. Ils ont donc l’expérience nécessaire pour surveiller la suite des événements. Ils sauront si le chef d’État-Major a soufflé la fin de la dictature ou s’il n’a fait que signifier un « game over » de la protesta citoyenne.

Dans le focus populaire donc : maintenir la mobilisation, et ce vendredi sera une occasion supplémentaire de maintenir la pression sur ce pouvoir, afin de surveiller si la « démission » du président Bouteflika par l’armée algérienne est de nature à reprendre le souffle démocratique et fleuri de la « Révolution des œillets », dans la limite d’une telle comparaison historique, par l’édification d’une seconde république et l’élection d’un président de rupture (comme nous l’appelions de nos vœux dans un article publié en janvier 1999 : « Algérie, république cherche président de rupture désespérément »), ou si elle ne sera que l’ersatz d’une dictature à la « Sissi » qui prolongera encore le bail de ce système et de ses méthodes anti démocratiques, faites de larmes et de sang, mais qui nous imposera, de facto, le renouvellement et de nos analyses et de nos méthodes de luttes car il est hors de question de perdre encore 30 années de nos vies broyées par la dictature et le terrorisme islamiste.

Au sein du mouvement culturel amazigh (berbère), on a toujours eu, face à cette dictature, une maxime de vie, de lutte et d’espoir : « Ur Nettruzu, ur nkennu » (nous ne plierons et ne nous inclinerons point). Elle est plus que jamais d’actualité. Dont acte !

> Salah Hannoun

Avocat défenseur des droits humains et autonomiste kabyle.