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Gael Briand : « Internet a précarisé le métier de journaliste »

Depuis plusieurs années, on constate l’érosion des ventes dans la presse papier, victime du net. Leurs homologues numériques peinent pourtant eux aussi à équilibrer leurs comptes. Bien que basé en grande partie sur le bénévolat, Le Peuple breton n’échappe pas à la « crise ». Le point avec son rédacteur en chef, Gael Briand.

Le Peuple breton : Comment se porte le journal ?

Gael Briand : Honnêtement, dire que nous vivons bien serait mentir. Comme toute la presse, nous subissons la concurrence d’Internet. Globalement, nous avons stabilisé nos abonnements, mais ce n’est pas satisfaisant. Avec moins de 1 000 abonnés payants et un tirage d’environ 3 000 exemplaires, nous sommes loin de ce qu’on pourrait attendre d’une presse bretonne digne de ce nom. Ce qui est certain, c’est que nous avons d’autres ambitions pour ce journal, dont je mesure tous les jours les retours positifs de la part des lecteurs.

Si le nombre d’abonnés n’a pas baissé, comment expliquez-vous les difficultés ?

Quand j’ai repris la rédaction en chef du Peuple breton, en 2010, nous accusions un déficit annuel de 50 000 €. En 2017, nous tournions autour de 10 000-15 000 €. On peut donc dire que la barre a été redressée. Ceci est en grande partie le fruit d’un travail de gestion mis en place par l’ancien trésorier des Presses populaires de Bretagne. Mais est-ce suffisant ? Assurément non. Le Peuple breton a beau reposer sur du bénévolat, il n’en reste pas moins une petite entreprise avec un salarié (un correcteur/secrétaire de rédaction), des cotisations et des taxes à payer. Nous rémunérons également l’imprimerie et une maquettiste indépendante, Sabine Comès. Nous aurions d’ailleurs bien voulu la salarier, mais ça bloquait côté finances. Si on ajoute nos difficultés à trouver des annonceurs, on mesure qu’il ne suffit pas d’avoir des lecteurs pour exister. À moins d’exploiter son personnel et/ou de truander le fisc, on doit faire avec un budget donné. Les dettes sont comblées par l’UDB. Mon objectif est d’assurer l’autonomie financière du journal. Nous avons fait le travail de gestion, il faut désormais passer au développement.

Vous parlez de concurrence d’Internet, mais n’est-ce pas complémentaire ?

Bien sûr, aujourd’hui, plus aucun titre sérieux (ou presque) ne fonctionne sans Internet. Dans la presse nationale, je ne vois que Le Canard enchaîné à fonctionner sans Internet. Mais c’est un hebdo, donc il peut plus facilement rester dans l’actualité qu’un mensuel. Pour le reste, Internet a considérablement précarisé le métier de journaliste. La gratuité des articles sur le Net dans la presse a réduit le nombre d’abonnés au papier en général. C’est toutefois moins le cas pour les mensuels, les régionaux et l’opinion. Trois caractéristiques du Peuple breton. Nous avions l’obligation de créer un site et nos abonnés le souhaitaient aussi (nous avions fait une enquête en 2015), mais nous constatons que ceux qui suivent régulièrement le site ne s’abonnent pas pour autant. Le problème, c’est qu’Internet n’existe que parce qu’il existe un média papier. Sans lui, notre site Internet disparaîtrait. Aujourd’hui, je connais peu de médias indépendants qui vivent exclusivement du support numérique. Médiapart bien sûr, Le Courrier des Balkans de notre ami Jean-Arnault Dérens peut-être. Qui d’autres ? En tout cas, ils sont peu nombreux. Chaque titre cherche son modèle économique. Le nôtre repose sur le papier. Nous essayons d’être complémentaire, mais à la fin, comme on dit, il y a « toujours un con qui paye ». J’essaye donc d’être à l’écoute de mes abonnés, car ils sont non seulement la raison d’être de ce journal, mais aussi sa « condition d’être » si je puis dire.

Vous dites qu’Internet a précarisé le métier de journaliste. Pourquoi ?

L’immédiateté d’abord. La toile est envahie d’informations secondaires, d’anecdotes qui polluent l’information principale. Les journalistes de la « grande » presse sont constamment sur leur écran, ils sont drogués aux réseaux sociaux et passent moins de temps dehors, dans le monde réel. Moins de temps pour faire leur métier en somme. Au contraire, ils passent du temps à mettre en ligne des articles quand, auparavant, un autre personnel s’en chargeait. Les éditeurs de presse ont comprimé les coûts en rendant les journalistes multi-tâches. Côté rédactionnel, beaucoup commentent, mais bien peu fabriquent l’information. À notre niveau, Internet a augmenté la charge de travail sans apporter un gain considérable : quelques journaux supplémentaires, une visibilité accrue pour quelques articles qui ont « fait le buzz », rien de spectaculaire. Nous avons choisi de privilégier le papier et le fond. L’analyse politique, mais aussi, quand nous le pouvons, le décryptage, une valeur ajoutée que nous pouvons faire. Moi, j’aimerais que nous puissions payer des pigistes pour faire de l’investigation en Bretagne. Mais c’est le serpent qui se mord la queue : sans argent, on ne peut attirer les bons pigistes qui vivent de leur plume. Quant à nos militants, ils sont comme tout le monde : ils manquent de temps. Certains même sont consuméristes : ils sont ravis de trouver leur journal dans leur boîte aux lettres chaque début de mois, mais ne se disent pas qu’ils pourraient y participer. Je ne leur en veux pas, mais c’est un des travers de la société moderne : on croit vivre dans un monde magique, mais sous couvert de gratuité, les temps de travail se sont accrus. La productivité est démultipliée et paradoxalement, le salaire baisse. Un peu comme les affichistes d’antan : dans les années 80, on payait bien les affiches, aujourd’hui Photoshop a comprimé ces coûts-là, tout le monde est devenu son propre affichiste. Résultat : moins de créativité, plus de précarité.

Qu’en est-il des ventes en kiosque du Peuple breton ?

Nous travaillons avec des distributeurs en Cornouailles, dans le Léon, le Trégor et dans le Morbihan, globalement en basse-Bretagne donc. Il y a quelques années, nous avions demandé d’être distribués partout en Bretagne. Nous étions prêts à y mettre le prix ! Mais nous n’avions pas compris alors ce que voulait dire le capitalisme financier. La plupart des distributeurs de presse, aujourd’hui, préfèrent vendre peu de titres qui se vendent bien plutôt que beaucoup de titres qui se vendent peu. Ils économisent ainsi de la main-d’œuvre et gagnent plus. Le Peuple breton est victime de cette façon de penser. Nos taux de vente sont trop faibles pour être intéressants pour eux. Mais c’est un cercle vicieux : le consommateur n’achète que ce qu’il connaît. Comment se faire connaître si ce n’est en étant distribué ? C’est mon obsession à vrai dire ! Je lisais récemment un communiqué de la CGT dénonçant l’inégalité de la distribution de la presse écrite. Il était temps qu’ils s’en rendent compte : la distribution publique n’existe plus depuis des lustres.

Ne pouvez-vous pas imaginer un système à la Médiapart, en numérique ?

L’éternelle fausse bonne idée ! Les gens croient que si c’est sur Internet, c’est gratuit. Mais il faut rémunérer un webmaster pour gérer la technique, il faut (dans le cas de la presse classique) payer les journalistes, faire de la pub’… Aujourd’hui, ce n’est pas l’impression qui est la plus coûteuse contrairement aux idées reçues. Passer sur un système tout Internet nous occasionnerait plus de frais que le papier… sans garantie d’abonnements. J’aime bien rappeler cette célèbre maxime : « quand c’est gratuit, c’est vous le produit ». La jeunesse lit moins la presse. Je la comprends : c’est un nid à mauvaises nouvelles ! Mais qu’elle ne croit surtout pas que la gratuité soit l’avenir d’une société émancipée. La gratuité est toujours compensée quelque part. Et pendant que certains ont des métiers numériques, d’autres nous assurent l’alimentation et le chauffage. C’est ici que sont les métiers productifs. Dans le journalisme, c’est pareil, on a beau leur faire des reproches (notamment leur caractère très parisien) : si les grands titres nationaux n’existaient pas, les commentateurs n’auraient pas grand-chose à dire… Produire de l’info reste la base du journalisme et une production sérieuse a un coût.

Quel atout garde un journal papier ?

Je pense d’abord qu’il permet de déconnecter. Paradoxalement, c’est un moment que l’on passe hors de son ordinateur. Que ce soit un rituel, du travail ou de la culture générale, le papier hiérarchise l’info, il les trie pour vous. Internet au contraire noie le lecteur. Et puis, le papier reste le meilleur moyen d’archiver. Quand, dans vingt ans, les gens chercheront une information datant d’aujourd’hui, le plus simple restera d’aller consulter la presse papier. Mais qui sait ? Il existera peut-être bientôt des archéologues numériques…

Vous êtes donc réfractaire au Net…

Pas du tout ! Vu le temps que j’y passe, ce serait un comble. Je pense simplement qu’Internet n’a rien de magique. Ce n’est pas parce qu’on met un article sur le net que l’ensemble de la planète va le lire. Tout simplement parce qu’il nous manque l’argent pour promouvoir ces articles. Les algorithmes des réseaux sociaux font que nous fonctionnons en vase clos. Facebook, c’est une bulle ! On croit que l’on augmente son lectorat, mais on se rend vite compte que ce sont les proches qui nous lisent. Parfois, un ou deux articles brisent la bulle, et voilà tout. Or, pour être lu, il faut être vu. Le Peuple breton n’a pas les moyens d’être vu pour le moment. Nous sommes confidentiels. Ce qui ne nous rend pas moins intéressants… Mais c’est vrai qu’à titre personnel, j’aimerais passer moins de temps sur Internet et plus dans la rue ou dans les champs. Je suis prisonnier de l’immédiateté, comme les autres. Aujourd’hui, si on ne réagit pas rapidement, on n’existe plus. Mais ré-agir n’est pas agir, c’est être dépendant de celui qui crée l’action. Une info ne reste plus chaude très longtemps et on la zappe assez rapidement.

La presse papier a beau décliner, elle tient le coup. Comment l’expliquez-vous ?

Il suffit de voir qui détient la presse pour comprendre que l’enjeu va bien au-delà des ventes de papier. Il s’agit de pouvoir. Si les milliardaires investissent à fond perdu dans la presse, c’est qu’il y a une raison. Contrôler la presse, c’est aussi contrôler la pensée, du moins celle des faiseurs d’opinion. Nous, nous sommes un minuscule contre-pouvoir. On nous reproche parfois d’être politisés (trop à gauche), mais je ne connais aucune presse neutre, apolitique. Nous sommes un outil sous-utilisé, y compris sur le Net. D’ailleurs, j’ai remarqué que les militants catalans avaient bien compris l’intérêt de cet outil. J’ai parfois l’impression qu’ils nous lisent plus que ceux du mouvement breton, tant culturel que politique. Je trouve paradoxal de critiquer la centralisation médiatique et de ne pas participer à la vie médiatique bretonne !

Quels sont les projets du Peuple breton ?

Je dis souvent que tant que nous avons des projets, c’est que nous sommes vivants ! Pour ça, pas de risque. D’abord, nous avons relancé notre maison d’édition des Presses populaires de Bretagne. Nous aimerions publier 3 ouvrages par an au minimum. À moyen terme, nous voudrions vraiment essayer de favoriser l’investigation en Bretagne, car la presse est tellement centralisée que l’on a parfois l’impression qu’il ne se passe rien ici. Or, c’est faux ! Et puis, bien sûr, continuer de participer à notre niveau à la production d’informations, si possible en diversifiant les supports. Par l’écrit évidemment, mais aussi par le son et la vidéo. Mais là encore, nous manquons d’argent, de temps et de compétences aussi. Avis aux volontaires !

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Le Peuple breton est un magazine d’opinion, mensuel, entièrement bénévole fondé en 1964. Il est tiré à 4000 exemplaires papier par mois.