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60 000 visiteurs pour « la nantaise »… Ah, la vache !

Des démonstrations de races locales sauvées du libéralisme économique ou souvent encore en voie d’extinction par des pratiques agricoles productivistes, des débats nombreux sur l’agriculture raisonnée et son avenir, des stands de producteurs, de la musique en circuit court, des Basques et leurs cochons invités en longs échanges, têtus comme les Bretons qui les accueillent. Et surtout du monde : 60 000 visiteurs entre le vendredi 7 et le dimanche 9 septembre pour la 8e Fête de la vache nantaise au Dresny en Plessé.

Soixante mille, c’est à peu près toute la population de cet étrange pays de Redon, qui vit partagé entre trois départements et deux régions administratives. Un drôle d’endroit où conjuguer le verbe se résume souvent à se serrer les coudes. Pourtant, le succès populaire version soupe journaliste populiste habituelle n’a rien du comice agricole des bons vieux temps, rien de la foire aux bestiaux, des performances de taureaux bien montés, et même pas des « salons de l’agriculture » où les énarques tentent de prendre la pose médiatique.

L’an dernier, c’est Fine, la toute petite vache pie noir de la Ferme des 7 Chemins, qui fut l’égérie dudit « Salon », vitrine médiatique d’un monde en crise profonde. À l’origine, juste une ou deux familles de « Paysans travailleurs » (ex-« Conf’ ») du Dresny en Plessé, qui accompagnaient déjà le grand militant paysan de gauche Bernard Lambert.

Ils ont semé des graines et fait des petits. Et rassemblé du monde pour une simple idée : une agriculture raisonnée avec une production laitière de qualité distribuée en circuit court. Leur exemple : 35 vaches pie noir, soit le plus grand troupeau de Bretagne sur autant d’hectares, et dans la Loire-Atlantique, et une transformation sur place du lait plus dense et moins « vendable » aux gros profiteurs moins coopératifs qu’en vitrine, pour alimenter les filets d’amis jusqu’aux grandes tables nantaises.

Mille trois cents bénévoles, tout un village qui se mobilise, des ados à l’entrée qui disent bonjour, un réseau d’agriculteurs bien plus serré et volontaire que les groupies de Valls à la municipalité de Barcelone. Une vraie réflexion sur l’avenir du monde partagée sans fard ni couronne, avec far aux pruneaux si besoin, du plaisir et de la curiosité à chaque coin de champ, des mômes qui virevoltent après les bêtes au lieu de s’abrutir sur une tablette. Du populo, du vrai. Et même des « grands chefs », comme Michel Bras ou Michel Troisgros, qui parrainent la fête et se déplacent. Pourtant, ici, dans cette campagne anarchiste, pas grand monde à aimer les chefs ! Bref, un autre monde… Mais pas si loin de nous.

Quant à la vache nantaise, elle a failli disparaître de la planète (de 150 000 bêtes en 1900 à 50 en 1985 pour approcher les 1 000 aujourd’hui), comme nombres d’espèces dites « locales ». C’est un réel emblème « politique » dans son plus noble sens : « Choisir sa nourriture est un acte politique plus fort que le vote : on vote tous les quatre ans, on choisit sa nourriture au moins quatre fois par jour. Se renseigner sur les causes et les conséquences de ses choix alimentaires est une responsabilité sociale et personnelle », résume le chef cuisinier argentin Maximo Cabrera.

Bien au-delà des simples considérations écologiques, la vache nantaise traverse l’histoire de la Bretagne à un tournant majeur de ses revendications modernes : l’époque de Plogoff, du Carnet, des petites victoires sur fond de grandes trahisons politiques, où tout le monde croyait encore au PSU rocardien, ou à l’UDB et son Programme démocratique breton…

Les questions environnementales n’étaient pas encore devenues le fonds de commerce des villottins en ciré jaune et bottes bleues en caoutchouc, qui ont tout mélangé pour faire du vert théorique un peu moins bouseux, mais l’étaient déjà dans les questionnements des seuls mouvements dits « régionalistes ».

Si feu la SEPNB devenue « Bretagne vivante » et son mentor Jean-Claude Demaure n’avaient pas eu la volonté d’une ferme expérimentale à Bois-Joubert en Brière, près de Saint-Nazaire, dans les années 80, et le relais de quelques attardés du Crédit Patates un peu têtus : plus de bestiole. Une de moins. Elle doit beaucoup à ces visionnaires, bien simplement « bretons » ou conscients des enjeux de territoire face au rabot jacobin du progrès, qui font de la politique de terrain sans forcément s’encarter pour suivre des utopies nécessaires…

Aujourd’hui, la belle vache aux yeux paisibles et sourcils gracieux est devenue l’icône d’une fête partageuse bien au-delà de l’« écologie politique » et surtout des « politiques de l’écologie ». Même de Rugy, pourtant si voisin avant de monter à Paris, ne s’y est pas pointé… Comprenne les urgences planétaires qui voudra ! L’anticapitalisme a bien des légitimités sur le sujet, au bout du compte fait de tous les imposteurs en cravate. Cochon qui s’en dédit. Couillon qui ne s’y dédie pas.

En savoir plus : vachenantaise.fr | Facebook : La ferme des 7 chemins

> Jean Boidron

Jean Boidron
Jean Boidron a 56 ans. Travailleur immigré angevin ayant choisi la nationalité bretonne, militant syndical, il est professeur de Lettres et de Breton dans l’enseignement public à Redon. Ancien Président de Dastum et ancien directeur de la revue Musique Bretonne, journaliste et chroniqueur à TradMagazine, il est aussi ancien « Professeur conseiller » au Musée de Bretagne et « Professeur associé » au Centre de l’Imaginaire Arthurien. Enfin, il est secrétaire et co-fondateur de l’association « Graines de Conte ». Par ailleurs, Jean est l’auteur de « Gousperoù ar Raned ha Gourspered ar Rannou » / « Les Vêpres des Grenouilles ou Les Séries des druides » édité chez Dastum en 1992.