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Retour sur les Vieilles Charrues Opus 27

Ifriqiyya électrique

Nées en 1992 à Landeleau près de Carhaix (500 personnes !), ayant grandi et migré 3 ans plus tard au centre de Carhaix, s’étant de nouveau trouvées à l’étroit, les Vieilles Charrues sont arrivées encore 3 ans plus tard dans la prairie de Kerampuilh où elles n’ont cessé de croître jusqu’à devenir un des plus grands festivals de France. En Bretagne, seul le FIL de Lorient draine plus de monde mais sur 10 jours contre 4.

Cette année encore Le Peuple breton était présent à Carhaix et, comme les autres années, a décidé, puisque les grands médias commentent de leur côté abondamment les prestations sur les grandes scènes, de s’intéresser plus particulièrement à la programmation du Chapiteau Gwernig. Quelques mots quand même pour dire que les « anciens » (mais aussi les jeunes) ont apprécié le jeudi le retour des Rennais de Marquis de Sade et le professionnalisme de Dépêche Mode. Et qu’à l’inverse si Bigflo & Oli, les frères toulousains, ont enthousiasmé le dimanche tous les jeunes et selon l’expression consacrée, ont mis le feu à la prairie, les « moins jeunes » ont eux-aussi apprécié le dynamisme et le côté fort sympathique du duo.

Mais venons en au Gwernig. Comme sur les grandes scènes, la programmation est éclectique. Il y a côté breton 100 % le très bon duo L’Haridon (bombarde) – Nedellec (biniou), côté breton encore le groupe Ndiaz, ou pas breton du tout comme le très bon blues caribéen du trio Delgrès. De l’inédit aussi, puisque trois groupes ou duo utilisaient une vielle à roues. Le duo, c’était pendant le fest-noz, Stevan Vincendeau à l’accordéon accompagnait Willy Pichard qui apportait avec sa vielle son énergie communicative aux danseurs. Au même fest-noz, il y avait aussi deux groupes, tout d’abord les Bretons de Spontus accompagnés du Catalan Manu Sabaté virtuose de la grala catalane (hautbois) : « On va faire un fest-noz catalan, a lancé Manu aux danseurs, dansez comme vous pouvez. » Il n’avait pas vraiment besoin de le dire, car d’abord même les puristes reconnaissaient difficilement les danses jouées, mais peu importe, car au fest-noz des Charrues, les gens sont là pour faire la fête, pour se défouler, et le pourcentage de danseurs avertis n’est pas élevé… Pour finir le fest-noz, il y avait le Nâtah Big band et ses 17 musiciens sur scène, ambiance garantie aussi.

Hors fest-noz, trois groupes à mettre en avant, non-bretons ou en partie breton. Tout d’abord Artús. Comme ils le disent eux-mêmes, le groupe « puise son énergie rock dans la culture tribale gasconne ». Artús est mené par les trois frères Baudoin, dont l’un précisément joue de la vielle à roue, et les deux autres chantent et jouent pour l’un du synthé (et occasionnellement du biniou), l’autre du violon. Précisons qu’ils chantent en occitan. Et ils distillent une telle énergie que l’on ne peut pas s’empêcher de penser à nos Ramoneurs de Menhirs.

Et on terminera par mes deux coups de cœur pour deux groupes totalement différents : le premier, c’est Ifriqiyya électrique. « François Cambuzat et la bassiste italienne Gianna Greco, accompagnent la Banga de Tozeur, composée de Tarek Sultan, Yahia Chouchen, Youssef Ghazala et Ali Chouchen, qui manient les instruments typiques du rituels : tablas, krabebs (sortes de castagnettes), nagharat (tambours) et voix. » Des quatre musiciens, descendants d’esclaves noirs du Sud de la Tunisie, trois étaient présents aux Charrues. Derrière eux, pendant toute la prestation, étaient projetées des images de danses traditionnelles filmées en sud Tunisie. « … des yeux qui se lèvent au ciel, des chants qui se répètent jusqu’à l’épuisement, les pieds battant inlassablement le sol… des percussions tantôt lentes, tantôt galopantes… », lit-on sur Internet. Les spectateurs du Gwernig du début de soirée du dimanche ont hautement apprécié la prestation envoûtante du groupe.

Mon autre coup de cœur, c’était dimanche aussi, un peu plus tôt dans l’après-midi, avec la prestation du groupe Nokken. Prestation beaucoup plus calme, avec des spectateurs assis sagement pendant une bonne partie de la prestation. Nokken, c’est l’association de la Bretagne et de l’Europe du Nord. La Bretagne, c’est le quartet Dour/Le Pottier (Jonathan Dour, Floriane Le Pottier, Mathilde Chevrel, Anthony Volson), l’Europe du Nord ce sont deux chanteuses danoises, Mia Guldhammer et Sofia Sanden. Elles chantent aussi bien en danois qu’en suédois et elles et le quartet ont décidé d’associer la musique des uns et les voix des autres. La virtuosité des musiciens et la pureté des voix se marient parfaitement aussi bien dans des airs à écouter que dans quelques airs à danser. Pour rappel, Jonathan Dour, le violoniste « aux pieds nus » a commencé il y a 20 ans avec Karma et est maintenant violoniste attitré de Denez Prigent. Belle carrière !

Côté organisationnel, Le Peuple breton a assisté à deux conférences de presse. Le samedi d’abord, sur le thème du développement durable aux Charrues, avec Jérôme Tréhorel, directeur du Festival, et Quentin Sibiril, « chargé de projet développement durable ». Les lecteurs du Peuple breton se souviendront peut-être que le journal avait consacré un article à Quentin et à Eco-Charrues en 2013, et en particulier à la laverie des gobelets réutilisables. Innovation 2018 : les barquettes-cornets de frites sont devenus réutilisables et non plus jetables, et lavés dans la même structure que les gobelets. Il faut dire qu’il est souhaitable de diminuer les déchets car les Charrues, c’est 700 containers poubelles, 200 tonnes de déchets : sur ces 200 tonnes, 75 sont recyclées, et tout cela nécessite un personnel important pendant les 4 jours du Festival. Jérôme Tréhorel a insisté beaucoup sur les campings. Ils représentent 20 ha, et pour rappel sont gratuits. Le problème est que les milliers de campeurs oublient souvent en partant comme dit Jérôme de « nettoyer leur chambre » et que le nettoyage des dits campings représente une charge importante de travail après le festival. Le festival a donc décidé de mettre l’accent sur un visuel en filmant le site des campings avant l’arrivée des campeurs et après leur départ… À noter que depuis quelques années, le festival a mis pourtant en place un « jeu des déchets » pour les campeurs : ceux qui ramènent des déchets reçoivent au fur et à mesure des points leur permettant de recevoir à la fin des cadeaux en fonction du nombre de points.

Intéressant aussi, la distribution gratuite d’eau via des « fontaines » à eau : environ 22000 L distribués, ce qui veut dire 15000 bouteilles économisées, l’équivalent d’un semi de bouteilles plastiques.

Les Charrues, c’est aussi l’accueil des handicapés, entre 900 et 1000 personnes entre handicapés et leurs accompagnateurs, avec des plate-formes bien adaptées à leur confort. Chaque année, le festival essaie d’améliorer leur accès.

Toujours dans le même ordre d’action, Le Peuple breton a appris par ailleurs que le festival participe au financement d’un « chien d’assistance ». Comme pour les chiens d’aveugle, un chien d’assistance est là pour aider par exemple quelqu’un en fauteuil en répondant à une cinquantaine d’ordres différents. Ce qui veut dire qu’il faut d’abord longuement éduquer le chien dans une « famille d’accueil », ou même deux familles : une famille s’en occupe la semaine et une autre prend le relais le week-end. Le coût total pour un chien (le plus souvent un labrador) s’élève à plusieurs milliers d’euros.

L’autre conférence de l’organisation était comme d’habitude, le dimanche après midi, celle du bilan du festival. Sans entrer trop dans les chiffres, le festival, c’est chaque jour 70000 personnes, dont 56000 entrées payantes, le reste sont les bénévoles, la presse, les services médicaux, les invités participant au « mécénat » des Charrues, etc.

Cette année, les 3 jours VSD étaient au maximum des 56000 billets payants, seul le jeudi n’était « qu’à » 54000. Non négligeable quand on sait que que la baisse très grande de la vente des albums par les artistes fait qu’en compensation les prix des prestations flambent dans les Festivals et qu’un Festival associatif comme les Charrues, le plus grand qui existe, ne peut fonctionner que si le nombre de billets vendus est entre 90 et 95 % du remplissage maximum.

Les organisateurs ont justement expliqué qu’un festival peut être sur la corde raide à Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, venue vendredi au festival. Occasion de rappeler que du fait de cette visite, 150 manifestants ont défilé à l’appel d’un certain nombre d’organisations bretonnes, de la Gare de Carhaix jusqu’au site pour interpeller la Ministre sur la place faite en France à la langue bretonne, pour parler du bac et du brevet en breton, pour parler du « petit Fañch – gant un tilde, mar plij- ! », etc. Une délégation a finalement été reçue par le chef de cabinet de la Ministre, et il a semblé découvrir les problèmes.

Pour être exhaustif, signalons aussi que ce même vendredi, le Collectif 29 pour l’Interdiction des Armes Nucléaires était présent à Carhaix avec son « faux missile » pour interpeller les gens en général et les festivaliers en particulier sur le problème de ces armes et de leur concentration à l’Île Longue.

Pour revenir au Festival, les organisateurs envisagent de construire en dur sur le site du festival, ce qui ramènerait chaque année la mise en place de 7 semaines à 10 jours, entraînant de substantielles économies et permettrait à terme d’organiser d’autres événements hors période du Festival.

En dehors de ces informations sur les finances, les organisateurs (Jérôme Tréhorel le directeur, Jean-Luc Martin le président, Jean-Jacques Toux et Jeanne Rucet les programmateurs du festival) ont tous été enthousiastes et qualifié l’édition de 2018 de « colossale ». Espérons que la prochaine édition le sera aussi, rendez-vous sur la prairie de Kerampuilh les 18, 19, 20 et 21 juillet 2019.

> Christian Pierre

Christian Pierre
Né en 1949, Christian PIERRE est membre de l'UDB depuis 1977 et du bureau de sa fédération depuis 1979. Très engagé pour la Bretagne, il est très investi aussi dans les Droits de l'Homme, comme à l'ACAT (ONG chrétienne de lutte pour l'abolition de la torture et contre la peine de mort) dont il est coordonnateur régional. Il milite enfin pour les droits du peuple palestinien.