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Indépendance de la Catalogne : 2ème round

Catalunya

La première réunion de exécutif catalan dans la salle Tàpies du Palais de la Generalitat.

Perpinyà.- Huit mois après le début de la répression espagnole contre l’indépendance catalane, après que les socialistes aient profité de la condamnation du Partido Popular pour corruption et aient fait tomber Mariano Rajoy, l’indépendantisme catalan commence le deuxième round pour obtenir la reconnaissance de la république proclamée par le Parlement le 27 octobre 2017. Grâce au gouvernement formé par le président Quim Torra, les deux principaux partis indépendantistes -ERC, Esquerra Republicana de la Catalogne, et Junts per Catalunya / PDeCat- reprennent les rênes de l’administration catalane et lancent la deuxième phase du « procès » souverainiste. Nous ne savons pas encore si l’attitude du gouvernement espagnol va changer, mais ce qui est sûr c’est que les paramètres pour relever le défi de la reconnaissance de l’indépendance ont changé. Cette semaine, Pedro Sánchez, le leader socialiste, a nommé le nouveau gouvernement et, au moins a-t-il annoncé –ce qui ne signifie pas que ces annonces seront suivies d’effet- sa volonté de rétablir le contact avec les Catalans. Toujours située dans le domaine de la répression à outrance, le «problème politique catalan» a cependant commencé de mettre un petit pied sur la scène politique. Les présidents catalan et espagnol se sont même téléphoné vendredi 8 mai pour évoquer une réunion prochaine, tandis que Puigdemont réclamait une « négociation bilatérale pour garantir le droit à l’autodétermination« . Le président de la Generalitat maintient quant à lui l’objectif du « dialogue inconditionnel » (c’est-à-dire qui inclut l’indépendance) tandis que Sánchez parle d’un dialogue « dans la limite de la constitution ».

Autonomie rétablie et indépendance toujours active

Après la levée automatique de la suspension de l’autonomie avec l’entrée en fonction du gouvernement catalan, les ministres ont procédé au relai de leurs portefeuilles avec les ex-ministres du gouvernement de Puigdemont (les actes ont eu lieu au siège des ministères à Barcelone, d’autres à Bruxelles, d’autres encore dans les prisons espagnoles). Ceci, bien que les autorités espagnoles aient persisté dans leur position revancharde et humiliante : le gouvernement a mis toutes les embûches possibles aux visites des ministres catalans en les  faisant attendre un jour pour voir les prisonniers, et les entretiens ont été limités aux 40 mn réglementaires, derrière une vitre. Les nouveaux ministres catalans ont immédiatement rouvert leurs ministères fermés pendant 8 mois et se sont activement remis au travail avec l’objectif réaffirmé de reprendre le cours du « procés » là où il avait été interrompu par la répression. Le conseil exécutif -le gouvernement de la Catalogne- s’est réuni et a annoncé les premières mesures «réparatrices». Le contrôle financier de la Generalitat a également été levé avec la fin de l’état d’exception (l’administration catalane n’a plus besoin d’autorisation de Madrid pour payer ses factures).

Prochaine étape et nouvelle offensive

Les objectifs prioritaires du nouveau gouvernement catalan sont clairement énoncés: libérer les prisonniers, réparer les dommages de l’état d’exception et avancer vers la reconnaissance de l’indépendance. La presse catalane a constaté au cours de la première semaine d’activité de la Generalitat que la stratégie du gouvernement espagnol (Ciudadanos + PP + PSOE) avait clairement échoué (bien que la République catalane ne soit pas encore effective et que la répression soit toujours active). Les mesures politiques visant à « décapiter » (dixit l’ancienne vice-présidente espagnole Soraya Sáenz de Santa María) l’indépendantisme (en prison ou à l’exil), à suspendre l’autonomie, à liquider responsables et structures de la Generalitat, à poursuivre les militants souverainnistes, à restreindre la liberté d’expression, à forcer des élections contrôlées et manipulées pour tenter de faire disparaitre l’indépendantisme, tout cela n’a pas fonctionné. Cette politique a obligé les indépendantistes à se renouveler et à se régénérer pour résister et poursuivre les mêmes objectifs et la même loyauté envers le mandat majoritaire des électeurs catalans favorables à la République. Illustration de l’exercice de résilience souvent attribué à l’âme catalane.

Contre-attaque

Avec les nouveaux dirigeants (président, ministres, chefs de parti), les indépendantistes se sont attelés au gouvernement de la Catalogne et à la réparation des dégâts de l’état d’exception : libérer les prisonniers, forcer Madrid au dialogue et trouver des moyens de mettre en place la république proclamée et surtout approuvée par les électeurs catalans le 1er octobre. La « contre-attaque », selon les termes de la presse catalane, se traduit par plusieurs recours et plaintes devant les tribunaux contre le gouvernement et les leaders espagnols pour insultes, injures, diffamation ou l’incitation à la haine, ou contre les juges instructeurs et les tribunaux pour avoir violé les droits politiques des élus. Plusieurs récusations des magistrats accusés de partialité ont été présentées. Le gouvernement catalan a également lancé les études pour trouver les mesures visant à appliquer les lois sociales annulées par le Tribunal constitutionnel. Un commissaire spécial a été nommé dans ce but.

Des milliers de plaintes en perspective et Llarena convoqué par le tribunal belge

Dans la société civile, un groupe –Querellants per la República [Ceux qui portent plainte pour la République] formé par 30 avocats et plus de 10 000 adhérents- a préparé une première plainte contre le juge du Tribunal suprême Pablo Llarena (et trois autres juges) pour prévarication et violation répétée des droits politiques des élus emprisonnés et de leurs droits fondamentaux protégés par les droits de l’homme, les traités internationaux, la constitution espagnole et le statut de la Catalogne. Dans le même sens, plusieurs plaintes pour violation des droits de la défense ont été déposées contre le juge Pablo Llarena par les exilés de Bruxelles devant la justice belge qui a annoncé la convocation du magistrat espagnol.

Encore plus de répression judiciaire et haine du PP et de Ciudadanos

Pendant ce temps, la semaine a égrainé son chapelet de procédures judiciaires. Le procès contre les membres du CDR de Viladecans qui avaient coupé la route et levé les barrières de péage de l’autoroute continue : Tamara Carrasco est toujours interdite de quitter son village, accusée de « sédition, rébellion et appartenance à organisation terroriste » (le tribunal étudie si les accusations doivent être réduites à des «troubles de l’ordre public»…), et le jeune recherché pour les mêmes raisons (Adrià) a annoncé cette semaine qu’il avait fui l’Espagne par crainte de la partialité de la justice. Le tribunal a également convoqué les personnes qui ont accompagné Carles Puigdemont en Allemagne, accusées de complicité. Un artiste comique catalan, Toni Albà, est poursuivi pour «injures aux forces de l’ordre et au tribunal» via twiter. 11 personnes ont également été traduites en justice pour « troubles à l’ordre public » lors de manifestations qui avaient interrompu la circulation. De son côté à l’occasion des consultations engagées cette semaine par le Président de la Generalitat, la leader de Ciudadanos Inés Arrimadas a montré toute son intolérance, en refusant tout dialogue tant que la banderole appelant à la liberté des prisonniers politiques sera suspendu au Palais de la Generalitat. Et le président du Parti populaire en Catalogne, Xavier Garcia Albiol s’est illustré en répondant de manière haineuse aux journalistes qui le questionnaient sur le rapprochement dans des prisons catalanes (comme prévu par la loi …) des politiques incarcérés, que « Madrid n’est qu’à 1 heure d’avion ou 5h de train » et que les prisons espagnoles ne sont pas des prisons du « tiers monde« .

Sánchez, Jekyll et Hyde ou juste Hyde?

L’étape qui s’ouvre maintenant continue cependant pleine d’inconnues. Beaucoup de commentateurs ont souligné les deux visages du gouvernement espagnol qui, au-delà des paroles d’ouverture, comprend de nombreux ministres controversés choisis pour leurs positions férocement anti-indépendantistes. C’est le cas de Josep Borrell (Affaires extérieures), qui comme l’a indiqué Carles Puigdemont, « est le plus radical, extrémiste » et avait utilisé l’image de la « désinfection nécessaire de la Catalogne malade de l’indépendantisme, avant de refermer les blessures. » Ou au ministère de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, un juge plusieurs fois cité dans les dénonciations de torture de prisonniers basques. De même, le ministre de l’agriculture Luis Planas s’était illustré par ses sympathies franquistes et avait participé à un hommage à un militaire de la dictature. Carmen Calvo (Vice-présidence) a été la négociatrice socialiste de l’état d’urgence en Catalogne auprès de Rajoy. Ou encore Màxim Huerta (à la Culture et aux Sports) connu pour ses twits anti-indépendantistes, racistes et machistes. Reste à savoir ce que fera le gouvernement espagnol pour résoudre le « problème catalan » : continuera-t-il dans la répression et le déni de la crise, ou sera-t-il en mesure d’engager le dialogue ? Jordi Sànchez (Président d’Òmnium Cultural) depuis la prison, a averti : « nous verrons bien si, pour le gouvernement de Pedro Sánchez, sans violence, nous pouvons parler de tout. »

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.