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Quim Torra aura recours au tribunal contre le gouvernement espagnol

La situation politique se dégrade encore en Espagne, alors que la Catalogne, elle, continue de résister : la photo du Parlement de Catalogne avec un gouvernement catalan d’un seul membre – le président Quim Torra – et les députés de Ciudadanos qui interrompent le président du Parlement et le forcent à suspendre la session illustrent bien la situation d’exception que vit le pays.

Exception au plan institutionnel : le gouvernement espagnol refuse de restaurer l’autonomie catalane malgré l’obligation légale. Exception du niveau politique : Ciudadanos fait de l’antiparlementarisme et de la gesticulation « national-phalangiste » selon l’expression de Carles Puigdemont, tandis que le Partido Popular (PP) est reconnu coupable de corruption et lourdement condamné et que les socialistes annoncent une motion de censure. Exception au plan judiciaire avec le maintien en prison et à l’exil de 15 politiques catalans, les recours contre des centaines de maires, d’élus et d’enseignants, la traduction devant l’Audiencia Nacional des commandants de la police catalane, les Mossos d’Esquadra, pour « sédition » et « organisation criminelle » (sic) devant la même juge qui a condamné il y a quelques semaines les jeunes Basques à 30 ans de prison pour terrorisme après une altercation avec la police espagnole dans un bar. Situation d’exception sur le plan idéologique : les socialistes espagnols et Ciudadanos (sans parler du PP) se livrent à une course aussi irrationnelle qu’inquiétante faite de déclarations plus nationalistes et autoritaristes les unes que les autres, alors que sont condamnés à de la prison ferme deux rappeurs pour « insulte à la couronne ». Situation d’exception au plan social enfin avec l’augmentation de l’agitation espagnoliste dans la rue contre les manifestations en faveur de la liberté d’expression et de la libération des prisonniers politiques.

Le président catalan exige que Rajoy respecte la loi

Après avoir reçu le rapport de la commission juridique du Parlement de Catalogne, le président de la Generalitat a envoyé cette semaine une lettre à Mariano Rajoy pour exiger qu’il publie immédiatement au journal officiel la nomination du gouvernement catalan, afin de mettre fin à la suspension de l’autonomie catalane. Dans le même temps, le président Torra présentera une plainte contre Madrid pour non respect de la légalité institutionnelle (sûrement à la fin du délai de 10 jours fixé par la loi catalane). Le rapport des juristes du Parlement a confirmé que le gouvernement espagnol n’a pas le droit de s’opposer à la publication du décret du président du gouvernement, publication qui est un « acte dû » obligatoire, tout en réitérant que tous les élus, en prison préventive ou en exil, jouissent de tous leurs droits politiques et peuvent faire partie d’un gouvernement. Le rapport sert également de base à Roger Rull (ministre du Territoire) et à Jordi Turull (ministre de Présidence) pour demander de nouveau au tribunal leur énième libération.

Agitation et antiparlamentarisme des espagnolistes

La confrontation institutionnelle entre les autorités catalanes et espagnoles se développe dans un contexte d’agitation anti-parlementaire des populistes de Ciudadanos, toujours avec le soutien des socialistes et du PP. Les populistes ont ainsi provoqué un incident lors de la session du Parlement le vendredi 25 mai : le porte-parole Carlos Carrizosa a interrompu le président Roger Torrent, l’empêchant de parler, a retiré malgré l’interdiction du président le ruban jaune disposé sur les sièges vides du gouvernement et a rejeté ses demandes et ses avertissements répétés jusqu’à ce qu’il soit obligé de suspendre la session. Ciudadanos font encore monter d’un cran le climat de détérioration politique après la phase, il y a quelques mois, d’obstruction parlementaire ; les agissements de ce parti ressemblent de plus en plus aux procédés lerrouxistes de triste mémoire dans l’histoire espagnole, avec l’objectif clair d’exacerber les tensions dans la société catalane et de provoquer des affrontements, en essayant de faire craquer la patiente et le pacifisme irréprochable jusqu’ici des indépendantistes. Avec le soutien de militants d’extrême-droite, des élus de Ciudadanos et du PP cagoulés ont retiré des rubans jaunes, des affiches et des croix jaunes placés dans des espaces publics, en s’en prenant à des indépendantistes sur la plage Mataró et causant cinq blessés. Le délégué du gouvernement espagnol, Enric Millo, les a soutenu en diffusant à tous les maires une circulaire leur intimant de s’opposer aux « manifestations partisanes dans l’espace public », injonction immédiatement assumée par plusieurs maires socialistes.

Corruption, censure et élections anticipées

La complexe situation catalane a été rattrapée jeudi 24 par la détérioration rapide de la scène politique espagnole. Et ce, malgré le fait que le PNB (Parti nationaliste basque) mercredi, contrairement à sa promesse, ait voté en faveur du budget Rajoy (en échange de plus de 500 millions d’investissement au Pays basque), en le sauvant très provisoirement. Le lendemain, la justice finit par condamner le PP et 29 de ses dirigeants à de lourdes peines (plus de 30 ans de prison et des amendes de dizaines de millions d’euros) pour corruption systémique, de même qu’était arrêté l’ancien ministre et président de la Generalitat Valenciana Eduardo Zaplana, mettant le gouvernement minoritaire Mariano Rajoy dans les cordes. Devant une position de plus en plus insoutenable, le PSOE et Ciudadanos ont finalement annoncé qu’ils présenteraient des motions de censure pour faire tomber le gouvernement et aller le plus vite possible vers des élections anticipées. Reste à voir si les ennemis politiques parviendront à trouver un terrain d’entente pour rendre effective la censure ou s’il s’agit de gesticulations pour la galerie (électorale). En dehors de leur profonde inimitié, ce qui retient également les deux partis est la perspective d’un affaiblissement du gouvernement de l’Espagne devant des indépendantistes catalans toujours déterminés à rétablir l’autonomie pour « construire la république ». Les opposants à Rajoy seraient également intéressés par les votes des indépendantistes. Le député ERC Gabriel Rufian a déjà répondu à Pedro Sanchez qu’il peut toujours aller « à la prison d’Estremera demander leur soutien au secrétaire général du parti Oriol Junqueras derrière une vitre. »

Valtònyc à Bruxelles, la liberté de Joaquim Forn rejetée, un chanteur punk arrêté

Parallèlement aux événements politiques, la répression se poursuit dans une débauche incontrôlée de poursuites et de procédures judiciaires. Cette semaine on a appris que le rappeur majorquin Valtònyc avait pris le chemin de Bruxelles pour éviter les trois ans et demi de prison à laquelle il a été condamné pour « insulte envers roi » et « apologie du terrorisme » pour les paroles de ses chansons. Les autorités espagnoles ont lancé peu de temps après contre lui un mandat de détention et d’extradition… Dans le même temps, un autre rappeur catalan, Pablo Hasél, devrait être arrêté et mis en prison pour les mêmes raisons. Ce dimanche, un troisième chanteur punk basque, Evaristo Páramos, a été arrêté pendant quelques heures par la Guardia Civil pour le contenu de ses chansons. Actuellement, avec 712 maires et des centaines d’élus et de militants indépendantistes poursuivis, une centaine de responsables de responsables publics mis en examen, la presse s’est fait écho de plus de cinquante avocats pénalistes mobilisés pour la défense de la liberté d’expression et des droits politiques. Et encore et toujours, de façon délibérée er honteuse, le juge Pablo Llarena réitère jour après jour, le refus de libérer les politiques catalans, en prison préventive sous des motifs juridiques incompréhensible et injustifiés ou avec des arguments clairement politique, comme par exemple qu’il y aurait « risque de récidive en faveur de l’indépendance » ou que les accusés « n’ont pas renoncé à leur objectif indépendantiste ». L’ex-ministre catalan de l’Intérieur Joaquim Forn a ainsi vu sa demande de liberté rejetée cette semaine au motif qu’il avait « signé une lettre avec l’ancien vice-président Oriol Junqueras », également emprisonné.

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.