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Un nouveau président catalan « pour construire la république »

Lundi 14 mai 2018 lors d’un second tour, le Parlement de Catalogne a élu Joaquim – Quim – Torra 131ème président de la Generalitat de Catalogne, grâce aux 66 voix des deux des groupes parlementaires indépendantistes, Junts per Catalunya et ERC, et l’abstention des quatre députés de la CUP. En face, 65 voix de partis anti-indépendantistes et de En Comú Podem.

Dans la semaine, le nouveau « Molt Honorable » président de la Generalitat devra former son gouvernement, ce qui devrait permettre la fin de la suspension de l’autonomie catalane par l’Espagne. Avec cette élection, la Catalogne est à présent dans une situation effective sans précédent avec une présidence bicéphale : un président légitime destitué et poursuivi par Madrid, contraint à l’exil à Berlin et en fonction au moment de la proclamation de la République au mois d’octobre 2017, et un président officiellement désigné comme chef de l’exécutif de la communauté autonome au sein de l’État espagnol. Le candidat à la présidence de la Generalitat a déclaré d’emblée que Carles Puigdemont reste le président légitime de la Catalogne et qu’il serait fidèle au mandat décidé par les Catalans 1er octobre : « construire un État indépendant en forme de république. » Ce point, ainsi que l’objectif de la cohésion sociale et de la prospérité économique, sont les trois objectifs de son programme de gouvernement. Clair et net.

« Obéir au seul Parlement » et offrir le dialogue

Quim Torra a indiqué que son mandat était provisoire et que, tôt ou tard, Carles Puigdemont qui a été désigné par les électeurs comme président sera élu. Torra a inscrit l’acceptation de sa fonction dans le « projet républicain qu’il présente » : par responsabilité en un moment historique qui exige de tous d’être au service du pays et du fait de la « situation provisoire, qui ne peut se terminer que par la libération des prisonniers, le retour des exilés et la reconnaissance et l’acceptation de la volonté démocratique des Catalans ». Un provisoire à plusieurs titres : un président « intérimaire » qui attend la fin de la répression contre les dirigeants indépendantistes, dont Carles Puigdemont, mais aussi la possibilité que devant plus de répression et d’obstruction espagnole, le président dissolve le Parlement et convoque de nouvelles élections, cette fois sous le contrôle de la Generalitat et sans ingérence directe du gouvernement espagnol.

Francesc Aragó, le méridien et la lumière de l’humanisme

Quim Torra a également insisté sur les valeurs de vie, de liberté et de culture que doit construire la République Catalane. Il a cité le livre El meridià de París qui trace une cartographie du méridien calculé par François Arago, scientifique catalan d’Estagell, en Roussillon, et qui de Dunkerque à Ocata, passe par Paris, l’Occitanie, Prats de Molló ou Sant Joan de les Abadesses. Dans une interview, il déclare : « Le livre se termine au phare sa Dragonera, où passe le méridien. C’est une lumière qui peut encore nous guider, la lumière des droits collectifs et de la dignité, la lumière de l’esprit, de la culture et de la liberté. Nous devons revenir de toute urgence à l’humanisme. »

Devant les menaces du gouvernement espagnol dès avant son élection, le président Torra a avancé que « la seule possibilité envisagée est d’obéir au Parlement de Catalogne ». Et lors du discours d’investiture, il a répété qu’il allait « travailler sans relâche pour la république » tout en réclamant et en offrant le dialogue aux autorités espagnoles (reste à voir si celles-ci répondront, mais elles ont déjà annoncé leur condition : que le président se soumette à la loi de l’Espagne…). Un appel a également été lancé au président de la Commission, Jean-Claude Juncker, lui demandant de rompre le silence et d’intervenir dans la crise espagnole pour que l’Union européenne joue le rôle de médiateur.

Lancement du processus constituant et réparation des destructions de l’article 155

Parmi ses tâches prioritaires, le président Torra a annoncé le lancement du processus constitutionnel avec la plus large participation sociale et politique possible, et la réparation de tout ce qui a été détruit par Madrid en six mois de suspension d’autonomie : organismes de la Generalitat (agence fiscale, délégations à l’étranger…), plus de 250 hauts fonctionnaires démis, subventions supprimées, programmes d’aide à la société et aux entreprises retardés, recours judiciaires contre les élus… À l’extérieur, « l’espace libre européen », le président annonce le lancement de l’Assemblée des élus et du Conseil de la République, qui depuis l’étranger auront pour mission de faire connaître la situation de la Catalogne et de travailler à la reconnaissance de la république. L’ANC (association Assemblea Nacional Catalana) a demandé ce samedi 12 mai que Carles Puigdemont soit élu président du Conseil de la République. Quim Torra a aussi évoqué la nécessaire mobilisation pour obtenir la libération des prisonniers et le retour des exilés, la restauration des institutions et de la démocratie catalanes, la nouvelle approbation des lois et des politiques de progrès social annulées par le Tribunal constitutionnel, une enquête sur la malversation que représente les 100 millions d’euros dépensés par le gouvernement espagnol pour envoyer la police en Catalogne pour empêcher le référendum, et en général tout le programme déjà avancé par le précédent candidat Jordi Turull, emprisonné avant que le Parlement puisse procéder au vote. Torra soutient que « le gouvernement nommera un commissaire chargé d’un plan d’urgence pour évaluer et réparer les effets de l’application de l’article 155 dans l’administration et dans tout le pays » et qu’il retirera la « plainte ignominieuse contre les promoteurs de la consultation du 9 novembre 2014 [le président Artur Mas et son gouvernement] ».

Week-end de suspens et de menaces

L’investiture du 131ème président de la Generalitat (le premier date de 1359) s’est déroulée dans un nouveau contexte de tension politique et de suspense 10 jours avant la date limite pour convoquer de nouvelles élections. Encore une fois, le week-end a connu un enchaînement des réunions, de sessions parlementaires, de négociations politiques : après que le gouvernement espagnol ait interdit la candidature de Puigdemont et que celui-ci ait proposé le nom de Quim Torra, vendredi est annoncée la séance d’investiture, samedi a lieu au Parlement le premier tour, les membres de la CUP se sont réunis dimanche pour savoir s’ils s’abstiendraient ou s’ils s’opposeraient à l’élection de Quim Torra. Le tout dans une atmosphère de menaces constantes de la part des médias et du gouvernement espagnols, et des partis anti-indépendantistes contre le président décrit comme une « marionnette de Puigdemont », un politique « xénophobe, radical, extrémiste, ultranationaliste… ». Rajoy a averti qu’il « surveillera de près tous ses actes » et décrit son discours comme un « manque de respect aux institutions de la Catalogne », illustration d’une sorte de « césarisme » « autocratique et excluant qui fait dépendre le bien commun de ses nécessités politiques et de ses priorités personnelles ». Le leader de Ciudadanos demande même que la suspension de l’autonomie soit maintenue jusqu’à l’éradication complète de l’indépendantisme et un candidat du PP a même qualifié Quim Torra de « candidat à la prison d’Estremera » (où sont déjà enfermés les prisonniers politiques catalan).

500 000 lettres aux prisonniers et exilés en 6 mois et progrès de l’indépendance

Pendant ce temps, la semaine a également égrainé son chapelet d’informations judiciaires et policières concernant la répression en cours contre les politiciens, les exilés, les enseignants, la société en général. Ce serait trop long à détailler ici (ça fera l’objet d’un prochain article). Malgré cela, les Catalans continuent de résister : on a appris qu’en six mois, les prisonniers et les exilés ont reçu plus d’un demi-million de lettres de soutien. L’indépendantisme même continue de progresser dans l’opinion catalane. La dernière étude du COE publiée vendredi 11 mai montre que le «  oui » à l’indépendance s’approche de la majorité absolue (49 %) contre 39 % d’espagnolistes et 9,5 % de Podemos. Un État indépendant est la première option souhaitée par les Catalans (40,8 %), contre 22,2 % favorables à un État fédéré avec l’Espagne, seuls 24 % défendent l’autonomie et 6,3 % aimeraient une simple région de Catalogne en Espagne. Une réalité bien loin du discours espagnoliste qui répète sans cesse qu’il n’y a pas de « majorité sociale » souverainiste en Catalogne.

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Groupes parlementaires Enquête du CEO 2018 (députés) % 2018 Députés 2017
Junts per Catalunya 30-32 diputats 19,8% 34
ERC 29-32 diputats 20,5% 32
CUP 11 diputats 9% 4
En Comú Podem 11 diputats 9,5% 8
Ciudadanos 33-34 diputats 24,5% 36
PSC 13-15 diputats 11% 17
PP 3-4 diputats 4,1% 4

CEO : Centre d’estudis i d’opinió, institut de sondage et enquêtes d’opinion de la Generalitat de Catalogne.

Junts per Catalunya : groupe parlementaire réunissant PDeCat (Partit demòcrata europeu català) et personnalités de la société civile ; centredreta, independentista ; partit de Carles Puigdemont.

ERC: Esquerra Republicana de Catalunya  est un parti historique indépendantiste (créé en ) de centre gauche ; il forme avec le petit parti Demòcrates de Catalunya (scission des démocrates chrétiens UDC –Unió democràtica de Catalunya) le Grup Parlamentari Republicà au Parlement de Catalogne.

CUP : Candidatura d’Unitat Popular ; parti indépendantiste, anticapitaliste.

En comú Podem : branche catalane du parti espagnol Podemos ; favorable à l’autodétermination et à un référendum autorisé.

Ciudadanos : C’s est un parti fondé en Catalogne (Ciutadans) puis passé à la politique espagnole, populiste, hostile à la souveraineté de la Catalogne, partisan d’une Espagne centralisée, qui défend la légalité de la Fondation Francisco Franco et réclame plus de mesures répressives contre les indépendantistes ; concurrent du PP, prétendant à gouverner l’Espagne et qui se présente comme centriste.

PSC : Partit dels socialistes de Catalunya ; parti catalan allié des socialistes espagnols (PSOE), anti-indépendantiste et qui soutien les mesures répressives du PP.

PP : Partido Popular ; droite historique espagnole qui a drainé bonne part des anciens politiques franquistes (d’avant la démocratie).

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.